Logan

Larmes X

Affiche Logan

Aussi catastrophique qu’elle fut, l’année 2016 eut au moins le mérite de révéler à quel point l’identité artistique d’un film est devenue dépendante de sa promo. Comme si les efforts et talents censés se conjuguer dans la conception d’un long-métrage étaient désormais redirigés vers sa campagne marketing avant la production.

Dans une industrie régie par la loi du premier week-end et des franchises où chaque épisode supporte le poids financier d’un édifice colossal, il s’agit de façonner en amont une image du produit, à vendre au spectateur une idée de film plus que s’appliquer à le faire (voir à cet égard le terminal Suicide Squad). Dernier maillon de la chaîne, l’expérience cinématographique n’est plus qu’un substrat à cet exercice.

C’est la raison pour laquelle avant de rentrer dans le vif du sujet il convient de saluer Logan pour avoir tenu parole, pour ne pas avoir fait de ces trailers pleins d’emphase funèbre ou des propos salvateurs du réalisateur James Mangold une énième supercherie survendant une prise de risque pour mieux reconduire le spectateur en zone de confort (coucou Deadpool). Sans que cela ne présage ni de ses (grandes) qualités ni de ses (menus) défauts, Logan s’impose incontestablement comme le rejeton de sa note d’intention. Mieux : il s’agit d’une véritable contre-proposition au genre tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, dont le propos jusqu’au-boutiste dépasse les attentes générées. Impossible ? Non, James Mangold.

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S’attarder quelques instants sur son réalisateur permet de se faire une idée de la détermination qui a dû animer Logan depuis sa mise en chantier jusqu’au résultat visible aujourd’hui en salles. Car depuis deux décennies, Mangold est perçu comme un réalisateur qui s’adapte. Au matériau bien sûr, mais également au contexte de production sur lequel il n’a pas le fin mot. C’était même son talent d’artisan que de savoir concilier ce que le studio lui commandait avec le point de vue dont le film avait besoin. C’est dans cet état d’esprit qu’il avait récupéré au vol le projet Wolverine : Le Combat De L’Immortel, injustement rangé dans les marveleries lambda quand bien même les envies de cinéma déployées durant sa première heure offraient une fascinante perspective au parcours du personnage (jusqu’à ce que les contingences du genre viennent reprendre leurs droits). Or il n’y aucunes traces d’un tel conflit dans Logan, qui ne cherche pas à s’adapter à quoique ce soit, ni au genre et ses conventions, ni au public-cible, ni même à la franchise à laquelle il se rattache (nous reviendrons sur le traitement réservé à l’univers X-Men). Mangold ne négocie pas les conditions de son contrat, il en dicte les termes avec une ténacité que l’on devine intensément éprouvée dans les pourparlers.
Cela peut surprendre au regard de l’aspect disparate de sa filmographie, mais tous ceux qui connaissent la genèse de Copland et l’acharnement déployé par le cinéaste pour conserver envers et contre tout la main sur son scénario ne seront guère surpris de la célérité convoquée pour donner aux adieux de Hugh Jackman une sortie digne de ce nom. Le caractère qui infusait les précédents films de Mangold est porté à ébullition dans Logan, dont le parti-pris le plus immédiatement éloquent est sans doute sa volonté d’évoluer en totale autonomie. Ne cherchez pas de cameo ou de petit clin-d’œil à un quelconque univers étendu ici. Il s’agit d’un récit complètement indépendant qui a comme unique focalisation la trajectoire cabossée de Wolverine. En l’occurrence celle d’un héros sur le retour, alcoolique et malade, survivant d’une espèce quasi-disparue, qui subsiste comme il peut avec un Professeur X au bord de la sénilité. Mais quand son chemin croise celui d’une gamine aux pouvoirs étrangement similaires aux siens, traquée par une organisation secrète, Logan n’a d’autres choix que de ressortir les griffes.

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Quelques soient les attentes nourries vis-à-vis du pitch, sachez qu’elles ne sont aucunement tributaires d’un éventuel arc narratif entamé dans un des films de la franchise (si ce n’est Le Combat De L’Immortel, mais davantage pour des raisons thématiques que narratives). Mangold ne fera jamais de référence (ou de lointaines allusions) aux précédents épisodes, réduisant la portée du récit et les perspectives des personnages à la prochaine route qu’ils vont devoir emprunter, la prochaine voiture qu’ils devront voler, le prochain ennemi qu’ils devront tuer. Une démarche dont les conséquences vont être pour le moins lourdes sur les deux pôles essentiels qui articulent le script.
Tout d’abord dans le travail d’épure narrative qui rapproche Logan de l’ADN du genre matriciel revisité sous les frusques du film de super-héros (le western évidemment). Par une respectable radicalité, l'auteur de Night And Day réduit au minimum les données relatives au background des protagonistes et ce qui a mené ce monde jadis familier dans cette situation. Le spectateur n’en saura jamais davantage que ce qui est nécessaire à sa compréhension immédiate des enjeux et à sa projection dans l’univers dépeint. Ce faisant, Logan renoue avec une certaine idée de l’envergure cinématographique : l’ampleur de l’univers ne dépend pas de la somme d’informations explicitement dispensées au public, ici tout est affaire de non-dits entre les protagonistes et du vécu intériorisé sous de vastes paysages crépusculaires découpés dans un CinemaScope chargé en évocations. Logan fait travailler le public, stimule son attention et ne fige pas son intérêt dans des réponses qui ne seront pas fournies. Le résultat est d’autant plus méritoire que l’absence de certitudes envers les personnages permet de porter sur eux un regard neuf (une panacée après huit films !). Visiblement gonflé à bloc par le challenge, Hugh Jackman se plie en quatre pour livrer la prestation de sa vie, sans oublier Patrick Stewart dans une partition difficile.

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Une telle démarche présente forcément un revers de médaille dès lors qu’elle compose avec quelques sorties routes. Surtout quand Mangold, soucieux de ne pas laisser la frustration s’installer (à moins qu’il ne s’agisse d’une concession arrachée par le studio ?), cède épisodiquement aux appels d’une mise en place plus explicative contrastant avec le reste (l’histoire de X-23 retracée par une vidéo sur smartphone). De même, on regrettera que certains personnages profitent moins que d’autres de ce minimalisme (voir le bad ectoplasmique incarné par Richard E. Grant, quand Boyd Holbrook se révèle bien mieux loti). Mais ce déséquilibre, Mangold le comble dans sa propension à enrichir l’univers du film en changeant de perspective sur la franchise. En réduisant l’existence des X-Men tels que nous les connaissons aux pages des comic books, le réalisateur suggère fortement le caractère fictif des précédents opus.
Il ne s’agit pas de prendre des distances avec la franchise pour la simple beauté du geste. Ce processus de "désiconisation" s’avère nécessaire à l’accomplissement de la marotte de tous les films du genre courant après le label "dark’n gritty" depuis dix ans. A savoir ancrer des personnages bigger than life dans une réalité âpre, démarche casse-gueule s’il en est qui s’impose dès les premières minutes du récit. Pas vraiment client du nivellement par le bas préconisé par les tacherons persuadés que du gris passé au réducteur de bruit et des couleurs délavées suffisent à rendre compte de la réalité, Mangold construit sa diégèse dans une cinématographie de haute tenue. Le réalisateur d’Identity utilise toute la largeur de son Scope pour marier les protagonistes avec leur environnement, fait régulièrement interagir trois ou quatre niveaux de profondeur de champ, laisse durer ses plans pour installer sa scénographie. Cette exigence d’artisan à l’écoute des besoins de son sujet se répercute directement dans sa dimension thématique qui participe grandement à affirmer sa mainmise sur le matériau. Car par excroissance, c’est un portrait de l’Amérique que dresse Logan, mariant le héros avec une réalité identifiable dans un pur élan cinématographique, explorant un territoire de mythes effondrés où les héros ne sont plus que les reliques d’un imaginaire éteint. Le film réussit ce que Christopher Nolan n’était pas vraiment parvenu à accomplir avec sa trilogie Batman : amener le genre super-héroïque, commercialement légitime mais pas encore tout à fait adopté par les institutions, à la table des univers filmiques légitimes pour disséquer un pays angoissé par la fragilité de sa mythologie fondatrice. Logan s’enracine à chaque instants dans cette Americana fissurée par le progrès, bercée par le spleen des laissés-pour-compte sans horizon enfermés dans les grands espaces. Regarder les pages des comic books relatant leurs aventures confronte ainsi les personnages à ce qu’ils sont devenus : des histoires, de celles que l’on se raconte au coin du feu. Fantômes qui n’ont même plus le droit de citer sur leur propre légende (L’Homme Qui Tua Liberty Valence n’est pas loin), mort en sursis (pas un hasard si les mutants historiques de la franchise sont présentés en train de dépérir) d’un monde qui a évolué sans eux.

Logan

A ce stade, on a compris que le déferlement de tripailles promis n’est que la pointe émergée de l’iceberg, que James Mangold n’est pas un de ces kékés du R-rated qui infantilisent leur matériau en le réduisant à une démonstration de violence sacerdotale propice à satisfaire le beauf qui sommeille en chacun. Et pour cause, l’auteur de Copland radicalise sa démarche jusqu’à inverser le paradigme sur lequel la promotion avait vendu le film. Malade et diminué, Loganest dès le début dépouillé de son aura de mâle alpha de la franchise par Mangold, qui ne lui rendra jamais vraiment. Même les moments "youpi Wolverine" qui semblent remettre le héros sur ses rails (tombé de chemise inclus) sont systématiquement mis en échec, y compris dans des scènes d’action (le climax) qui se finissent souvent par de nouvelles blessures difficiles à résorber. A l'image d'une intrigue qui avance sans qu'il en soit le moteur, la violence que Logan administre est moins essentielle au récit que celle qu’il subit. Or c’est précisément là que réside l’atypisme du parti-pris qui irrigue l’identité du long-métrage, dans sa façon d’acculer le personnage à ses limites physiques, d’épuiser les ressources d’un corps branché sur ses batteries de secours. Comble de l’ironie que de réaliser un grand film doloriste sur un héros réputé pour sa capacité à se régénérer instantanément ! Ce masochisme fonde le rapport du spectateur à Logan, comme si ce dernier confessait ses péchés au premier en les expiant dans la douleur.
Pour tenir cette gageure et accomplir sa vision, Logan ne devait souffrir d’aucuns compromis. En ce sens, le filmprolonge la vision contrariée de l’héroïsme qui parcourt le cinéma de James Mangold, constellé d’individus vivant leurs exploits comme un fardeau à l’instar de Sylvester Stallone dans Copland, Christian Bale dans 3H10 Pour Yuma et d’autres condamnés à rester sur le bas-côté en récompense de faits d’arme qui leur ont couté physiquement. Logan ne dépareille pas dans cet univers, et en radicalise même le sujet en l'amenant au premier plan de la narration, l’intrigue passant de plus en plus à l’arrière-plan (d’où de ponctuelles et frustrantes facilités scénaristiques). Cette muette mélancolie des destins propre à la filmographie de Mangold imprègne ici l’écran à un point réellement miraculeux. Logan est ainsi un film dont la liberté de ton dépasse de loin la simple transgression de sortir un film de super-héros classé R. On parle d’une œuvre qui, dans le genre le plus soumis aux désidératas des réseaux sociaux et aux contingences industrielles, plie les us d’une licence à l’exigence d’une vision artistique (presque) sans concession.
Un supplément de hauteur contemplative aurait peut-être permis d’emporter définitivement le morceau, mais au fond ce n’est pas bien grave. La profession de foi cinématographique de Logan, qui préfère donner à son sujet ce dont il a besoin plutôt que d’offrir au marché ce qu’il désire n’est pas seulement un bienfait pour le genre. Elle rassure également sur la résilience d’un certain état d’esprit maverick dans le cinéma populaire américain à gros budget, apte à contrecarrer la norme sur l’autel du bien commun artistique, récompensant ceux qui conditionnent leur réussite à la plénitude de leurs partis-pris et leur absence d’inhibition. Pour le coup, Logan est un film VRAIMENT nécessaire.




LOGAN
Réalisation : James Mangold
Scénario : James Mangold, Scott Frank & Michael Green 
Production : James Mangold, Simon Kinberg, Hutch Parker...
Photo : John Mathieson
Montage : Michael McCusker & Dirk Westervelt
Bande originale : Marco Beltrami
Origine : USA
Durée : 2h17
Sortie française : 1er mars 2017




   

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