Les Huit Salopards

L'auberge des dragons

Affiche The Hateful EightContrairement à Django Unchained, le fun et la rectification fantasmatique de l'Histoire ne sont pas de mise dans le huitième film de Tarantino et son second western de rang. Ici, on assiste à un outrancier théâtre de la cruauté.


Ce qu'il y a de formidable chez Tarantino, c'est que quelques soient les attentes, le cinéaste les déjouera toujours. Avec Les Huit Salopards, nous sommes même soumis à la sidération extrême de part l'afflux imposant de paroles et la noirceur abyssale de l'ensemble. Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'on n'en ressort pas avec la banane de cette tournure plus sardonique et politique adoptée par Tarantino, aussi déstabilisante que remarquable.

The Hateful Eight

Que son scénario originel ait fuité sur le Net en 2014 n'était peut-être pas si mauvaise chose. La déception et l'envie d'abandonner passées, les événements autour des inacceptables violences policières envers la population noire ont amené Tarantino à revoir sa copie. Sa prise de position lorsqu'il prit part à la manifestation "Rise Up October" condamnant les exactions policières lui ont valu l'inimité des forces publiques mais a modifié la perception que les spectateurs avaient de lui. Du réalisateur cinéphage compulsif vivant reclus dans son monde d'images, on découvrait un citoyen ouvert aux contingences extérieures et préoccupations sociétales, battant le pavé pour l'occasion. Cet engagement a clairement orienté Les Huit Salopards vers un récit plus enragé (sans verser pour autant dans l'élégie nihiliste) que les nouvelles vertus politiques de QT éclairent de manière particulière : un chasseur de prime, John Ruth (Kurt Russel) doit escorter une reprise de justice, Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh) jusqu'à la petite ville de Red Rock perdue au coeur de la steppe du Wyoming où elle sera pendue (parce que "You only need to hang mean bastards, but mean bastards you need to hang" d'après le mantra de Ruth le hangman). Mais une tempête de neige le contraint à se réfugier avec deux autres passagers dans une auberge où se réchauffent déjà plusieurs cow-boys qui pourraient potentiellement tous vouloir libérer Daisy.


DES PAROLES ET DES ACTES
La majeure partie des Huit Salopards se déroule dans un unique lieu clos où l'utilisation d'une caméra 70mm augmente notre champ de vision alors qu'une focalisation vers le centre du cadre (par le biais d'un dialogue) va déjouer notre attention à l'encontre des autres protagonistes. Ce parti-pris va d'autant plus accentuer la paranoïa ambiante que le Major Marquis Warren (Samuel L. Jackson) perçoit plusieurs signaux l'alertant de l'anormalité de la situation. Plutôt que de réduire son projet à un suspense sur la révélation des identités de chacun, Tarantino exacerbe les passions en usant du ressentiment né de la fin de la Guerre de Sécession. Ainsi QT travaille l'opposition entre le Général sudiste (Bruce Dern) et le Major nordiste, le passé récent du futur shérif Chris Mannix (Walton Goggins) qui a repris le flambeau de son père en tant que renégat confédéré et évidemment le sentiment de haine raciale qui a découlé de cette guerre civile fratricide. Cette atmosphère délétère encore plus troublée par la lettre de Lincoln que possède le Major Warren, véritable élément fédérateur (malgré les dissensions, tous éprouvent une certaine forme de respect) dont l'authenticité est sujette à caution du fait de la personnalité ambiguë de cet unioniste à la peau noire.
Et tout ce petit monde de déverser des tombereaux de mensonges ou semi-vérités afin d'asseoir une position plus ou moins dominante, les inimités s'accentuant jusqu'à une dernière heure de défouloir paroxystique. A travers le destin de ce microcosme, Tarantino pose la période de reconstruction post-guerre civile essentiellement liée à la duplicité, à la haine de l'autre, à la violence et à la falsification chimérique (la fameuse lettre du Président s'avérant fausse). C'est sans doute ce bouclier de papier qui permet le mieux de ramener le propos du long-métrage à la situation contemporaine car pour justifier ce courrier imaginaire, le Major affirme que la seule manière pour qu'un Noir puisse se sentir en sécurité face à un Blanc est de désarmer ce dernier.

The Hateful Eight


INGLOURIOUS BASTERDS
Le cinéaste n'a pas exagéré avec son titre, il met en scène une sacrée bande de salauds dont la seule perspective demeure la survie individuelle, aucune forme de construction ou d'orientation collective n'étant au programme. QT se montre particulièrement perturbant en nous plongeant dans un univers où les modèles sont loin d'être respectables, comme pour les récents The Big Short ou Legend (version de Brian Helgeland des frères Kray, gangsters londoniens des swinging sixties). A l'instar de McKay et Helgeland, Tarantino ne traite qu'en apparence le genre visité (le film dossier dénonciateur, le rise and fall, le western) pour questionner une morale ambivalente, vacillante, et in fine forcer une position inconfortable. Il n'y a qu'à voir la découverte du Major Warren (le premier présent à l'image) qui posera d'emblée les bases d'une représentation problématique : de dos, faisant face à la diligence aperçue dans le générique, assis sur une selle posée sur un amoncellement de trois cadavres d'hommes blancs. Tarantino cadre ensuite son visage dont le regard perçant et l'attitude rappellent un Lee Van Cleef moins émacié que le tortionnaire à la tunique bleue du Bon, La Brute Et Le Truand.

Tous les salopards ont beau rivaliser de malice pour parvenir à leurs fins, les multiplies nœuds dramatiques (qu'est-il arrivé à la propriétaires des lieux ? Qui a empoisonné le café ? Qui s'est infiltré pour libérer Daisy ?) ne pourront se résoudre que dans un bain de sang aussi absurde que grotesque sans aucun espoir de rédemption. Un chemin de croix clairement annoncé dès le plan d'ouverture s'attardant sur un calvaire du Christ sous la neige tandis qu'une diligence apparaît au fin fond du champ (insistance renforcée par les notes dissonantes d'Ennio Morricone recyclant une partition non utilisée par Carpenter pour The Thing).
Pour la seconde fois consécutive, c'est un Noir qui fait basculer le récit en prenant les armes. Mais contrairement à
Django, qui voyait son évolution aboutir à une forme mythologique fantasmatique (un cavalier infernal en forme de spectre vengeur, comme Shoshanna dans Inglourious Basterds), le Major Warren est déjà une figure légendaire dans le sens où on apprend qui il est à travers la description qu'en font d'autres personnages (John Ruth et Chris Mannix). De la même manière, par le traitement violent infligé à Daisy Domergue, on tend à s'émouvoir de son sort alors qu'elle est tout aussi peu recommandable que les autres. Assez ironiquement, les coups qu'elle reçoit et qui l'amochent semblent révéler sa véritable nature. A mesure que son visage se tuméfie, Domergue apparaît plus diabolique, en véritable démon à la bouche ensanglantée, pour personnage féminin outragé comme rarement on en a vu dans la filmographie d'un Tarantino généralement plus attentionné, jouant ici encore de l'inconfortable contraste entre la condition féminine largement molestée et les sourires déclenchés par les coups abrupts de Ruth.

The Hateful Eight


STREET CREDIBILITY
De son postulat de départ, que l'on peut synthétiser par The Thing meet Le Grand Silence meet Reservoir Dogs meet le whodunit, Tarantino exploite le jeu des apparences pour formaliser une confrontation de bonimenteurs où celui qui conte le récit le plus convaincant peut espérer tromper ou effrayer l'adversaire. La crédibilité de la parole est alors un enjeu aussi bien pour la diégèse que pour une appréhension plus meta : pour le Major Warren et Mannix, il s'agit d'abord de convaincre John Ruth afin de pouvoir prendre place dans la diligence, et la façon dont QT filme ces entrevues renvoient à une forme de casting dont la réussite permettra aux sélectionnés de rejoindre la grande scène théâtrale de l'auberge où le reste de la troupe attend. L'unité de lieu, les positions de chacun et les diverses entrées par la porte principale que l'on doit reclouer après chaque passage appuient cette idée de jeu scènique.
Chaque histoire, chaque background fait l'objet d'un rapport oral (que l'on retrouve dans tous les films de l'auteur) afin de persuader de sa bonne foi (on se rappelle par exemple de Tim Roth répétant dans Reservoir Dogs son histoire pour devenir Mr. Orange et intégrer le groupe de gangsters). L'influence que chacun peut exercer sur le cours des événements dépend du degré de crédibilité admis à leur réputation. Esseulée, blessée, Daisy tente un baroud d'honneur en jouant de la renommée du gang de son frère pour passer un marché avec Mannix : soit il l'épargne, soit quinze hommes laissés en réserve viendront après la tempête de neige pour l'achever. Ce qui incite à douter de ses paroles, comme de toutes celles prononcées par les autres protagonistes (Mannix soi-disant shérif en devenir, la vengeance monstrueuse de Warren...) est l'accumulation de dissimulation d'identités, d'omissions ou de mensonges que l'image ne vient jamais vérifier. Seul le flashback montrant comment le frère de Daisy et ses acolytes ont pris possession des lieux ne peut être remise en doute, c'est la seule séquence non soumise au discours. 
Tarantino s'amuse et se joue du travestissement de la vérité, opérant des transformations dignes de The Thing bien que moins spectaculaires visuellement. L'hommage à l'un des chef-d'œuvre de Big John ne se limite pas à la reprise de motifs référentiels (Kurt Russell, neige, huis-clos). Si le film de Carpenter se structurait autour d'une menace protéiforme prenant apparence humaine, Tarantino en donne une relecture personnelle où mensonges et ressentiments mutent pour prendre les atours d'une vérité. 

The Hateful Eight


TRANSFIGURATION
Depuis deux films, Tarantino ne se contente plus de formaliser un moment fictionnel où il peut donner libre cours à un dialogue avec le cinéma, mais préfère créer des espaces propices à la réécriture des histoires et de l'Histoire. Inglourious Basterds débutait en mettant en exergue la mention: "Il était une fois, dans une France occupée...". Django Unchained n'a pas de tel incipit mais aurait très bien pu commencer par : "Il était une fois dans le Southwest..." tant les uchronies révisionnistes de QT se présentent comme des contes de fées. De belles péripéties pour rêver, fantasmer à ce qui aurait pu se passer, et autant d'incarnations du simulacre d'une justice vengeresse. Avec Les Huit Salopards, Tarantino fait paroles de tout bois pour éprouver l'intangibilité de notre perception historique et se confronter à la douloureuse réalité qu'un romanesque enjolive (print the legend), donnant une enveloppe à des fantômes de l'Histoire hantant le présent.




THE HATEFUL EIGHT
Réalisation : Quentin Tarantino
Scénario : Quentin Tarantino
Production : Stacey Sher, Harvey Weinstein, Bob Weinstein, Coco Francini…
Photo : Robert Richardson
Montage : Fred Raskin
Bande originale : Ennio Morricone
Origine : Etats-Unis
Durée : 2h47
Sortie française : 06 janvier 2016




   

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