Kingsman : Le Cercle D'Or

Quantum of salace

Affiche Kingsman : Le Cercle D'Or

Réduire le cinéma de Matthew Vaughn à du fun périssable dont l’impact n’excède pas la blagounette s'avère assez injuste envers un réalisateur qui s’est toujours levé contre la neutralisation dramatique de l’image par le label du cool.


Chez Vaughn, l'allant postmoderne, volontiers mis en exergue par la mise en scène, est moins un style qu’un outil narratif visant à l’implication du spectateur. Les gangsters so british truculents (Layer Cake), le moyen-héros (Kick-Ass), le vintage sweet 60’s (X-Men : Le Commencement) sont autant de codes sous cloche convoqués pour saisir le public par les tripes alors qu’il se pense "protégé", diverti par la trivialité déployée. Il suffit de se pencher sur le traitement de la violence dans sa filmographie pour saisir ce qui le différencie d’un Guy Ritchie (qu’il a produit à l’époque des Arnaques, Crimes Et Botanique et Snatch). Tournée en dérision lorsqu’elle n’est que théorique pour ses personnages, elle se pare d’une amertume prononcée quand ils sont amenés à prendre leurs responsabilités. Pour Vaughn, toute action a ses conséquences, et jamais il ne se sert de son médium comme d’un marchepied pour surplomber cette problématique et s’en exonérer à bon compte. Il faut se souvenir de cette scène mémorable de Kingsman où le personnage de Colin Firth massacrait du redneck bigot dans un plan-séquence émulant le jeu vidéo pour mettre le doigt sur l’essentiel : le héros ne peut s’empêcher de commettre l’irréparable. Le plan-séquence ne faisait plus office de figure de style cool, mais matérialisait l’élan meurtrier incontrôlable d'une figure paternelle alignant maintenant les victimes sans sourciller, comme contrôlée par quelque chose d'autre. Comme une façon de s’adresser au public du 21ème siècle en des termes qui lui sont évocateurs pour le recentrer sur l’essentiel, la destruction symbolique d’un héros.

Kingsman : Le Cercle D'Or

Kingsman : Le Cercle D’Or débute un an après le premier opus, alors qu’Eggsy est pris en chasse par un ancien rival de formation. Le jeune espion lui échappe mais, trop accaparé par sa relation avec la Princesse de Suède, ne voit venir le coup mortel administré par Poppy, psychotique trafiquante de drogue dissimulée sous les atours avenants d’une ménagère des années 50. Démunis, Eggsy et Merlin n’ont d’autre choix que de se rendre aux USA pour demander de l'aide à l’équivalent local des Kingsmen… Passé une mise en place qui lance les hostilités d’une manière exemplaire (une démente introduction en guise de digest du premier volet) et installe les personnages dans leur nouveau quotidien (séquence savoureuse chez les beaux-parents d’Eggsy où Vaughn transforme une figure milles fois vue en chorégraphie cadencée par les étapes d'un dîner royal), Le Cercle D’Or neutralise les personnages en détruisant leur infrastructure dans une scène aussi brutale qu’impossible à anticiper. Comme à son habitude, le réalisateur ne s’abrite pas derrière le régime hyper-fantasmatique dans lequel il évolue pour s'éviter de secouer son public ou tricher avec le principe de réalité et les douleurs qui en découlent. Un mantra que Vaughn applique tant au personnage qu’au spectateur, tous deux liés dans le deuil de leurs acquis, s'asseyant au passage sur la patine so british qui avait permis d'identifier la franchise naissante dans l’inconscient populaire.

Kingsman : Le Cercle D'Or

Cependant, la démarche n’aurait peut-être pas fonctionné si elle ne procédait d’une volonté d'amplifier ce cadre mythologique, car pour la première fois de sa carrière, Vaughn avance avec des codes qui sont siens (c'est sa première suite) et ne se prive pas d’en faire usage. Ce qui se concrétise en particulier par des scènes rejouant le premier film avec des enjeux neufs (notamment à travers Eggsy qui se retrouve dans une position inversée vis-à-vis d’Harry, ressuscité et amnésique), par la description des cousins américains (entre particularismes culturels et caractérisation millimétrée) ou par le court-circuitage des attentes (de l’univers Kingsman et du genre en général). Comme lorsque la donne est modifiée à mi-parcours, tandis que le personnage de Julianne Moore se posait comme némésis des héros, introduisant une variable (dont on se gardera de dévoiler la nature) pour redistribuer la répartition des rôles, et chaque protagoniste de remettre alors en question l’archétype qu’il est censé incarner.

Kingsman : Le Cercle D'Or

Un parti-pris qui se ressent dans les nouveaux lieux du récit. Le premier Kingsman convoquait un ancrage britannique pour attaquer la hiérarchie sclérosée de la Grande-Bretagne, assimilant le système social à celui de castes piétinant le libre-arbitre de ses sujets. Dans Le Cercle D’Or, les personnages évoluent hors-sol, impliquant un rapport différent à leur environnement et leur perception. Ce n’est pas pour rien que la première apparition de Poppy renvoie aux contes de fée horrifiques, son repère dédié aux souvenirs des 50’s évoquant la maison en pain d’épices d’Hansel et Gretel. Derrière les images d’Epinal sommeille la névrose d’un pays qui a cannibalisé ses mythes (voir le caméo d’Elton John, contraint de jouer sa caricature nécrosée). Vaughn parvient ici à faire résonner des figures au-delà du sens assigné dans l’inconscient collectif, tel ce rebondissement génial par lequel le cinéaste joue avec la forme de sagesse renvoyée par Bruce Greenwood pour mettre sur un pied d’égalité la méchante et les institutions censées la combattre. Car Le Cercle D’Or a le bon goût de ne pas oublier la verve punk qui irriguait le précédent opus, comme pour rappeler que l’identité de sa franchise ne repose pas seulement sur sa britannicité. Notons ainsi ce micro d’une nature très particulière que le héros doit poser sur une cible féminine, séquence paillarde transcendée par le dilemme qui se pose à Eggsy en cet instant, d’autant que Vaughn y va franco dans la mise en scène de son idée fucked up sans virer en exercice gonzo qui viendrait piétiner l’enjeu en cours. On comprend ainsi pourquoi le cinéaste a édifié un système formel sur un régime d'images ironiques afin d'y injecter du récit au premier degré : pour rappeler à lui et au cinéma pop un public anesthésié par son exposition aux images de toutes sortes, pour faire vibrer l’essentiel face au trop-plein, l’identification du spectateur plus que la connivence, les personnages plus que leur représentation.

Kingsman : Le Cercle D'Or

Blockbuster pop qui ne cède rien au politiquement correct (voir le sort du renégat), saga romanesque entrecroisant les émois des personnages dans un univers bigger than life, rollercoaster débridé… L’ambition de ce Cercle D'Or se conjugue avec une inventivité visuelle réjouissante, Vaughn, à l'instar de Tsui Hark ou Sam Raimi, déployant une somme d'outils afin de concrétiser les idées les plus détraquées (comme l'affrontement final qui transforme le moindre élément de décor en outil de mise en scène) et peaufine des dispositifs qui ne trouvent d’équivalents que chez le réalisateur de Detective Dee. A plusieurs niveaux, Vaughn est devenu son propre référent, et cette prise de confiance en son propre cinéma exulte dans l’accomplissement qu'est ce Cercle D’Or. Les Kingsmen du cinéma populaire accueillent un nouveau chevalier à leur table ronde.




KINGSMAN: THE GOLDEN CIRCLE
Réalisation : Matthew Vaughn
Scénario : Matthew Vaughn & Jane Goldman d'après le comic book de Mark Millar & Dave Gibbons 
Production : Matthew Vaughn, Mark Millar, David Reid, Dave Gibbons...
Photo : George Richmond
Montage : Eddie Hamilton
Bande originale : Henry Jackman & Matthew Margeson
Origine : GB / USA
Durée : 2h21
Sortie française : 11 octobre 2017




   

Ajouter un commentaire

Ouvrez-la ! Avec pertinence et correction. Tout troll sera automatiquement supprimé.

RoboCom.


Informations supplémentaires