Get Out

Peur du noir

Affiche Get Out

Le film d’horreur hype du moment débarque enfin dans l’Hexagone après avoir fracassé le box-office US et récolté les louanges de tout ce que le Net compte de prescripteurs.


On ne reviendra pas sur la juteuse affaire que constitue Get Out pour Jason Blum, qui assoit un peu plus sa position de néo-mogul du genre low-cost/high profit après le carton de Split de M. Night Shyamalan. Les raisons de la réception dithyrambique de Get Out dépassent sa condition de petite pelloche du samedi soir. Impossible de nier le contexte post-électoral électrique dans lequel intervient sa sortie, son thème (le racisme et ses formes contemporaines) entrant violemment en résonnance avec l’actualité d’une Amérique chauffée à blanc. Alors que les débats autour de tensions sociétales se sont cristallisés sur la place publique (Internet) sans faire dans la nuance (voir les polémiques depuis la popularisation du terme whitewashing), difficile de ne pas redouter le syndrome de la série B brandie en étendard malgré elle.

Get Out

Chris Washington est un jeune photographe noir qui s’apprête à rencontrer les parents de sa petite-amie blanche au cours d’un week-end dans leur demeure familiale. Si l’accueil excessivement chaleureux dissipe ses craintes dans un premier temps, Chris soupçonne vite que le progressisme insistant de ses hôtes dissimule des intentions peu recommandables…
Ce préambule posé, on ne fera pas durer le suspense : Get Out n’est pas de ces films qui tentent de renvoyer à l’actualité au détriment de leur condition, appelés à disparaître des mémoires après avoir surgi au bon endroit au bon moment. C’est même tout l’inverse : non seulement le film de Jordan Peel fait flipper et provoque le malaise comme peu de productions récentes l'ont fait, mais se sert de plus des mécanismes du genre investi pour s’imprégner d’une rage sarcastique que l’on ne pensait pas retrouver en 2017.
Une surprise ? Pas totalement, puisque l'identité de son principal instigateur, qui signe ici son premier long-métrage, aurait dû nous alerter : le nom de Jordan Peele ne dira probablement rien aux spectateurs peu familiers de l’humour US, les autres reconnaitront une des deux moitiés de Key & Peele, le binôme qui fait les beaux jours de Comedy Central depuis quelques années et dont les sketchs témoignent d’un sens aigu de la mise en scène et d'un humour atypique. Amener le spectateur vers l’absurde en faisant dégénérer des situations sans qu’il s’en aperçoive, forcer les clichés pour biaiser les comportements, maitriser le tempo comique… Des qualités devenus marque de fabrique qui ont largement contribué à ériger les deux loustics en phénomène de l’autre côté de l’Atlantique. Et puisque le résultat est forcément plus parlant que les mots, on ne saurait trop vous conseiller de voir ce chef-d’œuvre :



Quoiqu’il en soit, il est évident devant Get Out que Jordan Peele fut un observateur de plateaux scrupuleux tant on y retrouve les qualités présentes dans ses sketchs, converties aux exigences de l'horreur. Certes, Get Out souffre parfois des écueils des productions Blum (notamment une production design cheapos), sans compter les reliquats de premier long qui se manifestent parfois dans des cadrages disgracieux. Mais Peele révèle un sens de l’équilibre assez remarquable lorsqu’il s’agit de monter en crescendo une ambiance oppressante, d’appuyer sur le champignon sans l'écraser pour happer le spectateur dans une dimension doucement cauchemardesque. L’exploit est d’autant plus salutaire qu’en mettant son thème principal au premier plan (le racisme donc), Peele ne fait aucunement mystère de la charge qu’il s’apprête à asséner. Mais en l’imposant comme le principal motif d’étrangeté du récit (qu’il s’agisse du comportement des parents ou des domestiques), Peele confère à son argument un impact purement viscéral, transformant ce qui aurait demeuré un point purement théorique en problématique cinématographique. La réussite de Get Out tient dans l’intelligence du point de vue du réalisateur, qui ne double jamais celui du personnage principal pour donner un temps d’avance au spectateur. Le plaisir du film réside notamment dans sa capacité à nous prendre par la gorge sans avoir envie de gueuler au personnage : "MAIS TIRE-TOI PAUVRE CON", éternelle rengaine du cinéma d’horreur. Et pourtant, des raisons de sauter de son siège, Get Out n’en manque pas : d’un mystérieux sprint nocturne à une séance d’hypnose improvisée et traumatisante en passant par une réception mondaine passablement malaisante, Peele distille nombre d’instants susceptibles de servir de panneaux de signalisations rédhibitoires au héros. Or la magie opère, notamment grâce à l’alchimie entre les deux acteurs principaux (Daniel Kaluuya et Allison Williams, prototype de la dream girl), dont le lien contribue énormément à l’investissement du spectateur.

Get Out

C’est en s’évertuant à ne pas rendre le parcours de son héros tributaire de sa thématique que Jordan Peele accroit paradoxalement son impact. Lorsque le climax intervient dans une pure logique d’exploitation assumée (jusque dans ses approximations scénaristiques), le spectateur assiste alors à un véritable déchaînement de violence vengeresse, médusé mais point surpris par un dénouement qui tranche sans trahir ce qui a précédé. Derrière l’évidente catharsis liée au protagoniste, on devine l’exutoire impitoyable d’une colère née de réappropriations culturelles, nouveau visage du racisme contemporain. Tout l’impact de Get Out réside dans cette capacité à actualiser son propos en restant à hauteur de Chris et des enjeux qui lui sont propres, tout en assumant le défouloir qui se manifeste à travers lui. Un tel geste ne permet pas seulement à Peele d’esquiver l’écueil de la démonstration sentencieuse, il replace également sa dimension politique sur le terrain dionysiaque du genre, à la manière d’un cinéma d’exploitation des années 70 qui revendiquait sa trivialité comme moyen de clamer son propos. Une intention qui permet à Get Out de s’inscrire dans une tradition contestataire que l’on pensait reléguée aux oubliettes. C’est peut-être là que réside sa dimension la plus politique, au-delà d’un discours qui, à l’instar de Birth Of A Nation, renvoie les USA à l’abominable qui se tapit encore dans sa psyché collective.

 


GET OUT
Réalisation : Jordan Peele
Scénario : Jordan Peele 
Production : Jason Blum, Jordan Peele, Sean McKittrick...
Photo : Toby Oliver
Montage : Gregory Plotkin
Bande originale : Michael Abels
Origine : USA
Durée : 1h44
Sortie française : 3 mai 2017




   

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