Mai 2010

Soudain, le vide

couverture du dernier numéro du Plan B

La suspension de publication du Plan B démontre qu’en termes de critique des médias ou même de cinéma, il est difficile de faire entendre une voix discordante sinon dissidente. Le manque de moyens financiers oblige ce hors-jeu temporaire qui ne doit pas résonner comme un rappel à l’ordre.


Il est à la fois troublant et déprimant de constater l’arrêt brutal et presque simultané de deux des plus récents fleurons de la presse d’opinion indépendante et acide. Quel que soit l’intérêt ou l’appréciation portée, impossible de tirer la moindre satisfaction de voir sinistrée la zone semée par Siné Hebdo puis la sardonie des trublions du Plan B. Inlassables et insatiables pourfendeurs des représentants de la collusion entre le politique et les argentiers détenant les organes d’un contre-pouvoir nécessaire – ceux que Le Plan B désignent comme le Parti du Pouvoir et de l’Argent (PPA) et ceux que Serge Halimi appellent Les Nouveaux Chiens de Garde dans un essai infusé par la pensée de Pierre Bourdieu (et son Sur La Télévision) – leur disparition souligne la croissante difficulté à développer une alternative culturelle de qualité.
Cela ne concerne pas seulement les organes de presse les plus grinçants de l’information puisque l’éditeur de pépites vidéo bis, inédites ou introuvables Neo Publishing a cessé toute activité depuis fin mars et son catalogue répartis entre quatre distributeurs. Une autre victime collatérale de la crise pas seulement économique mais plus insidieusement des idées et de la curiosité qui sévit depuis trop longtemps et qui tend à se généraliser.

Car désormais, dans la presse comme ailleurs (télé, Internet) il faut être réactif, soit proposer du contenu en prise directe avec l’actualité la plus brûlante sans nécessairement s’accorder un recul suffisant à l’élaboration d’un véritable regard critique. Ainsi les news pullulent sur les sites consacrés au cinéma (AlloCiné, ToutLeCiné, les versions électroniques de vos magazines préférés), quittent à générer elles-mêmes des contre-news venant infirmer ou corriger celles expressément balancées. Des sites qui multiplient les prises de paroles ou d’opinion en format vidéo qui donne l’avantage de la presque immédiateté mais dont la brièveté oblitère d’emblée une réflexion un tant soit peu développée car on y affirme plus volontiers des impressions plutôt qu’une réelle pensée. Des podcasts supplantant peu à peu toute expression écrite, plus contraignante intellectuellement pour son auteur et le lecteur.

Un nouveau média implique une autre façon de l’utiliser et l’aborder mais l’interactivité n’est pas une nouvelle forme de passivité voire de paresse intellectuelle. Comme le prouve le contenu de choix et de qualité du site Arrêt Sur Images qui étend enfin son champ d’investigation au cinéma avec une nouvelle émission, Dans Le Film, dont le premier numéro est consacré à Avatar. La critique ciné en format papier est-elle dépassée, obsolète ? Son avenir, son devenir, réside-t-il dans la dématérialisation comme s’y essaye l’excellente revue en ligne Acme ? Une revue en format PDF limite le coût et le risque mais également l’impact et le plaisir physique (presque organique). Mais au moins cela rallonge-t-il, même artificiellement, la durée de vie du titre.

Car il est tout de même tristement édifiant de constater que les revues les plus ambitieuses envers elles-mêmes et donc leur lectorat (une forme de respect) telles que Simulacres puis Panic (fondées par Jean-Baptiste Thoret et Stéphane Bou), Splitscreen ont purement et simplement périclitées ou de voir Versus émerger avec peine du circuit restreint de quelques librairies spécialisées et de la vente en ligne. Le temps détruit tout mais plus encore le vide semble tout dissoudre. Comment qualifier autrement des magazines dont la ligne éditoriale repose sur toujours plus de photos, de portfolio, de previews repompant inutilement les dossiers de presse ? Les historiques Positif et Les Cahiers Du Cinéma font bien un effort de contenu mais se prennent parfois les pieds dans le tapis de la crédibilité.

Comme dans le numéro d’avril des Cahiers où Stéphane Delorme se fend d’un papier positif sur la croûte de Tim Burton dont l’accroche met en exergue une 3D aussi réussie que pour Avatar. Sachant que le film a été conçu très tardivement pour la stéréoscopie et au vu de son résultat indigeste, difficile de garder son sérieux. Un numéro vraiment exceptionnel puisque plus loin une interview du philosophe slovène Slavoj Zizek révèle que ce dernier n’a toujours pas vu Avatar et que cela ne l’a pas empêché de proposer son analyse publiée dans le précédent numéro (et où l’on apprend également qu’il s’est permis d’analyser d’un point de vue lacanien l’œuvre de Rosselini sans avoir vu un seul de ses films en entier). Si même les intellectuels s’amusent de la rigueur…

Cependant, les lecteurs cinéphiles même les moins exigeants semblent se lasser au vu des difficultés pour la plupart des titres sur le marché à stabiliser leurs ventes à un niveau acceptable. Mais les nouvelles formules, fusions et autres régimes amaigrissants imposés aux textes ne sont que fuite en avant.
En attendant de trouver un modèle économique satisfaisant, il faut bien faire vivre la passion du cinéma. Cela passe désormais par la dissémination des points de vue éclairés et éclairants sur le Net dont la recherche nécessite une certaine assiduité des blogs, sites ou forums consacrés.

La fin prématurée (et on l’espère momentanée) de Siné Hebdo et Le Plan B renforce le vide critique qui s’est installé.
Continuons donc de l’ouvrir dans la gaieté tout en préservant le temps de la réflexion. Ce que l’on appelle aussi maturation.




   

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