Weta - 1ère partie

L'artisanat numérique

Tintin

Composante essentielle de la réussite du Tintin de Spielberg, la compagnie d'effets spéciaux Weta a vu sa renommée croître au point de devenir l'été dernier l'argument principal de la campagne de La Planète Des Singes : Les Origines. Intéressons-nous maintenant à ses propres origines.


"Il est fascinant de voir comment chaque génération se construit sur les bases des générations précédentes. Chaque nouveau film enrichit le grand patrimoine des effets spéciaux, et chaque artiste est influencé par ses prédécesseurs. Sans ce passé il ne  pourrait y avoir aucun avenir."
Ray Harryhausen.

Depuis une dizaine d’années, la société néo-zélandaise Weta met un point d'honneur à replacer la liberté et la création au cœur même du processus de production des effets visuels. Elle s’inscrit en cela dans une longue évolution initiée dès le début du siècle dernier consistant à donner une plus grande marge de manoeuvre aux réalisateurs.
A la fois au centre du marché international et excentré géographiquement, symbole de fierté national, défendant une éthique de création au milieu d'un système ultra concurrentiel, Weta se place à l’intersection des multiples conceptions du métier, créant une structure unique, centralisant d'immenses départements liant enfin l’artisanat, l'aspect direct des effets, et l’évolution numérique. Ce sont ces échanges entre les deux philosophies, la synergie créée qui vont nous intéresser ici, afin de voir si il est possible de conserver cette philosophie si particulière à l‘heure du numérique et comprendre comment l’infographie devient un outil essentiel dans les mains des nouvelles générations de créateurs.
Car Weta, c'est Ray Harryhausen lors de la réalisation du Choc Des Titans, ILM dans les années 70 ou Disney dans les années 50. C’est-à-dire un rassemblement inédit de talents sous un seul et même toit défrichissant de nouvelles voies de création cinématographique.

"Je crois que ce qu’ils font en Nouvelle-Zélande est incroyable. Toute cette façon d’approcher la mise en scène, selon moi, c’est Hollywood tel que les Dieux l’ont rêvé. Parce que tout cela représente un rêve de cinéaste, un véritable atelier. C’est donc le paradis."
Guillermo Del Toro.

Weta
Tournage du Seigneur Des Anneaux



L'ORIGINE
"Imaginez un enfant qui aime construire des maquettes et les accrocher au dessus de son lit. Imaginez dire à cet enfant : "Où est-ce que tu construis tes maquettes ?" et l'écouter répondre : "J'utiliser la table de la salle à manger". Maintenant imaginez emmener cette enfant, qui aime fabriquer des maquettes de trains, de fusée ou quoique ce soit d'autre, un enfant avec un sens du détail incroyable, pour qui le bricolage représente une méthode d'expression artistique et lui dire : "Je vais te donner un grand entrepôt et tous les outils et le temps et l'argent que tu aurais besoin pour construire les plus grandes maquettes jamais faite.
Cet enfant c'est Richard Taylor.
"
Sean Astin, There and back again : a behind the scenes look at Lord Of The Rings (Saint Martin’s Press, 2004)

Richard Taylor, co-créateur et co-directeur de Weta, est né dans une exploitation laitière de la ville de Hihi, à coté de Pukekohe (au sud d’Auckland dans l’île Nord). Son père était ingénieur et sa mère professeur de science. Enfant dyslexique, il a grandi dans le contexte particulier d’une exploitation fermière, sans passion ou attrait particulier pour l'art et ignorant tout de l’industrie cinématographique mondiale. Solitaire, il s’occupe et s’amuse dans cette grande salle de jeux que constitue sa ferme, utilisant pour ses bricolages tout ce qu’il peut trouver : "Pour moi, ça se limitait à du coton, une bade en caoutchouc et de la cire à bougie".
Il appliquera par exemple un masque d’argile sur le visage de sa soeur pour en tirer un moulage lui servant de base pour ses sculptures. Il développe ainsi un savoir-faire de bricoleur typique de l’état d’esprit et de la logique néo-zélandaise. Comme il le dira dans plusieurs interviews, l’aspect insulaire de la Nouvelle-Zélande l’empêchait de simplement acheter le dernier jouet à la mode dans un blister neuf. Il a du fabriquer lui-même une grande partie de ses jouets, non pas par manque d’argent, mais par l’impossibilité de se fournir directement, et par le plaisir grandissant que cela lui procurait : "S'occuper et s'amuser en inventant ces mondes dans votre esprit."

Richard Taylor
Richard Taylor


C’est à 14 ans qu’il rencontre Tania Rodger, qui deviendra sa compagne de vie et sa partenaire professionnelle. "Nous jouions ensemble aux soldats dans mon château." Jusqu'à 17 ans, il n’a toujours aucune connaissance ou attirance pour l’industrie audiovisuelle, imaginant jusqu'à tard que le feuilleton Close To Home (le Plus Belle La Vie néo-zélandais de l’époque) était un reportage tourné directement à Auckland.
Taylor se rend au lycée de sa ville, spécialisé dans les études Maori et le rugby, qui possède un petit département consacré aux arts plastiques dans lequel il passe le plus clair de son temps, le jeune garçon n’ayant pas vraiment la carrure d’un joueur professionnel. C’est à cette époque qu’il se met à lire sérieusement de nombreux ouvrages de science-fiction et de Fantasy qui l’aident à combattre sa dyslexie, et qui surtout développent sons sens de l’imaginaire. Ce seront des Graham Greene, Aldou Huxley, H. H. Munro... Une idée lui vient alors : faire de l’imaginaire son métier, et parvenir à en vivre. Même si, comme il le confiera plus tard, il ne savait pas tout à fait quelles conséquences ce choix aurait.

Une décision qui amène le jeune Richard à tenter l'inscription à l’Université Polytechnique de Wellington. Il embarque avec lui le petit portfolio dans lequel il a entassé ses dessins et photographies de sculptures, prend le premier avion pour Wellington afin de se rendre aux portes ouvertes de l’université : "J'ai immédiatement su que c'était ça."
Il assemble un dossier de présentation et le soumet au conseil d’admission. Il est rejeté. Mais quelques jours avant le début des cours, un élève accepté quitte le navire. Se trouvant sur la liste d’attente, une place lui est finalement proposée. Il accepte immédiatement et se rend donc à Wellington pour débuter son enseignement. Les chemins que prennent nos vies se jouent très souvent sur des hasards, il en sera de même pour lui : lors de l’inscription définitive, Richard Taylor se trompe de queue et s’inscrit en "design graphique" à la place de "design industriel". Erreur qui se transforme en opportunité, le jeune élève ayant déjà une grande partie de la formation pratique en design industriel grâce à son parcours. Cette section arrive non seulement comme un enseignement inattendu mais aussi comme une seconde découverte artistique qui affine encore ses capacités.
L’autre grande opportunité de ces études est bien sûr de pouvoir enfin rencontrer des personnes ayant les mêmes passions ou obsessions que lui, d'évoluer dans un univers culturellement plus bouillant. Un univers dans lequel il ne se sent pas toujours à l’aise, c'est un élève timide et calme, mais qui va déterminer le reste de sa vie. D’un niveau d'étude inférieur à ses camarades, cette première année ne se déroule pas très bien pour lui. Il manque de se faire exclure et est mis sous pression par la direction : soit il s’améliore, soit il devra quitter l’établissement. S’améliorer, il va le faire, se mettant peu à peu à niveau, notamment grâce au soutien de ses camarades et a son travail constant.

Richard Taylor
Richard Taylor sur le tournage de Braindead


C’est aussi à cette époque qu’il s’installe avec Tania Rodger, commence à tisser quelques contacts dans le milieu créatif de Wellington. Le rythme de croisière des études permet à Richard Taylor de s’épanouir. La formation était consacrée au design graphique mais offrait une grande flexibilité, permettant d'expérimenter avec un état d’esprit d’atelier au cœur même de l’école. Cela a permis à Taylor de lancer diverses pistes, comme une première tentative de modélisation en trois dimensions, ou de monter des projets à la croisée de différents médias (développant de vraies compétences en photographie, typographie et graphisme), soutenu (ou en tout cas, sans barrière) par ses professeurs. Mais ne souhaitant pas devenir un designer ou un illustrateur professionnel, le cœur de sa passion reste le travail manuel avec la matière. Il ne souhaite plus avoir la moindre contrainte créative, et désire devenir son propre patron. Mais cela devra peut-être attendre...

Après l'obtention de son diplôme, Richard Taylor accepte un premier travail au Wellington Design Studio, créant des graphismes de tables de jeux. Il quitte son emploi formidablement bien payé après six semaines, acceptant une autre offre inférieure de 80% à son salaire : un emploi pour le Gibson Group, société de production de publicités où il a pour tâche de peindre les fonds bleus d'incrustations. Après deux petites semaines, il change de département et devient créateur de modèles graphiques pour les séquences vidéos publicitaires, dont la plupart des commanditaires sont complètement fauchés. Il s'occupe des animations bricolées avec les moyens du bord. Son sens de la débrouillardise montre peu à peu à ses patrons qu’il possède bien plus d’idées que ce qu’il est capable de montrer avec ses mains dans un tel environnement.
Taylor apprend que le groupe dans lequel il évolue va probablement travailler pour l’adaptation néo-zélandaise d’une série télévisée anglaise (Public Eye) constituée de marionnettes. Taylor sent qu’il s’agit d’une opportunité, et sculpte un buste du patron de l’entreprise, Dave Gibson, en margarine. Il le pose négligemment sur le bureau lors d’une réunion. La réponse sera simple et directe : "Ok, tu as le boulot. Tu aurais simplement dû le demander". C’est le début de l’équipe Taylor/Rodger. Ils créent leur première structure indépendante en 1987 et travaillent en collaboration à plein temps dans le garage de leur appartement. La société se nomme RT Effects (R pour Richard, T pour Tania).


A suivre.




   

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