Weta - 2ème partie

Entrez dans l'insecte

Braindead

Tania Rodger vient de la même ville que Richard Taylor, les deux enfants passaient leurs loisirs ensemble après qu'ils se soient rencontrés à l'âge de treize ans (voir la première partie). Tania a tout d’abord pensé faire une carrière d'interprète au théâtre lors de son arrivée à Wellington avec Richard.


Mais elle est très vite excitée par toutes les possibilités qu’offre la capitale et préfèrera créer une société pour combler l’absence d’équipements dans l’industrie télévisuelle et cinématographique néo-zélandaise. Avec des capacités de gestion que ne possède pas forcément Richard Taylor (que l’on taxe plus facilement de rêveur), Tania s'occupe particulièrement des questions de management ou de la politique financière de la compagnie. Ce qui ne l’empêche pas de posséder les mêmes capacités ou le même talent manuel que son comparse. Elle se spécialise notamment dans le latex et la production de répliques d’œil pour les marionnettes qu’ils ont eus à créer dès les premiers jours de la compagnie pour Public Eye.

Tania s’occupe aussi de la communication, réalisant un certains nombres de documentaires, participant aux divers making of des éditions DVD des projets sur lesquels participe leur société. Elle est non seulement la compagne, mais l’alter ego artistique de Richard Taylor. Les deux se ressemblent et se complètent, partagent leur vie privée et leur vie professionnelle, rappelant le couple Peter Jackson & Fran Walsh. Et dans les deux cas, un membre du couple est mis en avant : Peter Jackson pour WigNut Films, Richard Taylor pour Weta. Direction artistique pour l’un, direction financière et humaine pour l’autre, les deux faces d’une seule et même pièce, qui assure la réussite de RT Effects tout d’abord, et de Weta ensuite.

Braindead
Braindead


Public Eye
est le premier contrat que la société reçoit pour la télévision après une série d’effets divers pour des publicités. Il s’agit d’une resucée d’une série anglaise extrêmement connue, Spitting Image, jouant sur le décalage entre des marionnettes adorables au langage offensant, plongées dans des situations burlesques. Taylor et Rodger réalisent tout d’abord le pilote de l’émission pour donner une idée de leur capacité technique. Celui-ci est rapidement accepté et la production de la série lancée. Ils réalisent donc un certain nombre de marionnettes (encore exposées à Wellington) guidées par une seule et unique loi : "rapide et pas cher".

Ils quittent leur appartement et s’installent dans un véritable entrepôt pour la réalisation de plus de soixante-douze marionnettes de 1987 à 1988. Ils y développent une méthode de travail et une chaîne de production novatrice dans le très pauvre contexte audiovisuel du pays à l’époque. Ce système porte rapidement ses fruits : une équipe de trois personnes parvient à réaliser deux marionnettes en une semaine, là ou l’équipe  anglaise ne parvenait à en réaliser qu’une seule en dix-huit jours avec un effectif de trente-six personnes.
L’organisation est simple : Richard Taylor sculpte les visages des marionnettes dans de la margarine tandis que Tania Rodger les peint. La touche finale est assurée par Clive Memmot (le colocataire du couple) qui s’occupe des yeux et de leur animation avec la technique de la roulette de tube déodorant. La création de RT Effects intervient à un excellent moment : la Nouvelle-Zélande commençait à attirer des tournages venant de l’extérieur en proposant des tarifs attractifs aux studios, qui peuvent bénéficier de fantastiques paysages au sein d’un environnement anglo-saxon. Un trou béant existe alors entre la fabrication des accessoires et costumes, et la post-production. Cette place sera prise par RT Effects, qui continue de croître principalement avec des travaux pour la télévision néo-zélandaise, comme Boy From Andromeda pour lequel la société conçut un alien.

The Boy From Andromeda
The Boy From Andromeda


"Nous construisions des arbres géants, des villes du futur, et plein d'autres choses. Nous avons simplement parlé avec Peter durant quelques minutes mais on l'a tout de suite considéré comme quelqu'un de très plaisant. Il était clairement intéressé par ce que Tania et moi avions réussi en créant notre propre société, tentant de vivre de notre passion pour les maquettes, accessoires et marionnettes… Et j'étais très intéressé lorsqu'il nous expliquait vouloir faire ses propres films pendant ses week-ends."
Richard Taylor (A Film-Maker's Journey, Brian Sibley)



LA CROISÉE DES CHEMINS
Wellington est une petite ville, même s'il s’agit de la capitale administrative du pays. Elle n'a pas l'ampleur de capitales comme Paris ou Londres. L’univers culturel y étant de fait assez réduit, Richard Taylor et Tania Rodger avaient de fortes chances de très rapidement rencontrer un autre jeune néo-zélandais prometteur. Ce sera Peter Jackson.

Jackson commençait à bénéficier d’une petite renommée dans le cercle artistique de Wellington avec son projet marathon : Bad Taste. RT Effects travaille alors sur la réalisation d’une publicité pour assurance. Grâce a une connaissance commune (Cameron Chittook), ils invitent le jeune réalisateur sur les tournages de la société et rapidement se lient d’amitié, les deux hommes partageant une passion commune : les effets visuels, la création de maquillages, de costumes, et le modélisme.
Jackson est très impressionné par le travail du couple, réalisant seul de nombreuses miniatures pour cette publicité. Taylor et Rodger a réalisé dans son propre atelier la totalité des trucages, de la production des costumes aux masques. Ils possèdent déjà une véritable connaissance technique, basée sur un grand esprit de débrouillardise, n’ayant jamais vraiment eu de contact avec le milieu professionnel des effets visuels. Les deux hommes sympathisent extrêmement facilement, traînant et passant des soirées chez Jackson à regarder des films sur l’énorme télévision qu’il venait d’acheter avec l’argent des ventes internationales de Bad Taste (pas grand-chose), tout en "dégustant des fish’n chips et en refaisant le monde".

A cette époque, Jackson vient de terminer son projet marathon et prépare un nouveau film dans la même lignée mais cette fois réalisé avec le support de la commission nationale et une équipe professionnelle : Braindead. Il demande logiquement à ses nouveaux camarades s’ils souhaitent faire partie de l’aventure. Ce qu’ils acceptent immédiatement.
Seulement, le projet tombe à l’eau au bout de six semaines, faute de financement. L’époque est rude, l’existence de la société est remise en question. Mais Jackson sort de sa poche un projet qui convient parfaitement à la structure : Meet The Feebles… ou les Muppets sous acide.
La société, forte de sa première expérience dans la réalisation avec Public Eye est en effet la seule capable de répondre aux attentes du réalisateur, projet pour lequel l’équipe réalise l’ensemble des marionnettes du film et participe activement au tournage qui a lieu dans un hangar, en douze semaines, avec une équipe de quatre personnes (dont Taylor et Rodger) et un dépassement de temps et de budget considérable (en grande partie dû au professionnalisme et au perfectionnisme de Richard Taylor dans la réalisation des marionnettes).

Meet The Feebles
Meet The Feebles


"Nous n'avons jamais douté du fait que Peter était un génie et allait réaliser des films exceptionnellement bons.  Nous avons suivi chacun de ses souhaits et avons mis en danger notre propre compagnie parce que nous savions qu'il nous sortirait de l'ornière, que le résultat serait beau et apporterait le succès."
Richard Taylor en 2002.

Le deuxième projet (troisième en comptant la petite implication sur Bad Taste) qui scellera l’union entre les trois compères sera Braindead (1992). Il s’agit encore une fois d’une comédie d’horreur réalisée par Peter Jackson, mais pour lequel RT Effects doit réaliser une série de trucages et moulages. Taylor et Rodger gèrent le département et l’atelier d’effets spéciaux du film. Par le terme effets spéciaux, il faut bien garder en tête que nous sommes en 1992, c'est-à-dire juste avant l’avènement du numérique. Il s’agit donc ici non seulement de préparer les diverses prothèses et le faux sang en amont du tournage, mais aussi d’assurer une présence quotidienne dans la gestion et la préparation de ces effets qui se font à même le plateau et non pas des mois plus tard avec un ordinateur. La collaboration artistique est ici totale. Pour réaliser ce défi, la société embauche neuf Néo-Zélandais, qui vont constituer le cœur de ce que deviendra plus tard le staff de Weta.

"Ce que nous avons toujours dit […] c'est que si tout s'écroulait demain, nous ramasserions ce qu'il reste et recommencerions de zéro. Notre attitude a toujours été la même avec Peter, de ne pas paniquer en prenant en compte les risques qui sont pris parce que nous croyons en lui pour nous guider. De temps à autres ce n'est pas le plus plaisant des voyages mais à la fin on sait que l'on y arrivera. Peu importe où il souhaite nous amener."
Tania Rodger en 2002.

Braindead
Tania Rodger et Richard Taylor avec leurs enfants.



WETA

C’est lors de la préparation du troisième projet de Jackson que la nécessité de faire évoluer la structure RT Effects vers une forme plus professionnelle et ambitieuse voit le jour. C’est aussi un symbole important et une façon pour chaque membre de l’équipe de sceller ce qu’il considère comme une union pour promouvoir le savoir-faire néo-zélandais.  En 1994, la future nouvelle compagnie devra compenser un double besoin : la nécessité de trouver un nouvel entrepôt pour RT Effects, et la création de la branche numérique de WingNut Films. L’idée s’impose comme une évidence : rassembler les deux composantes sous une seule et même enseigne, un seul label. La création se fait en deux parties, Jim Booth, producteur de Peter Jackson à l’époque (et qui décédera juste après le tournage de Heavenly Creatures) créera la structure avec un autre patronyme, avant qu’elle ne soit renommée d'un nom d’insecte ne vivant qu’en nouvelle-zélande et extrêmement rare : Weta, qui vient du nom Maori Wetapunga, traduction de "God of the ugly monster". Le plus moche des insectes qui devait figurer dans la séquence finale du projet Bad Taste 3 ! “New Zealand’s coolest little monster!” (Richard Taylor).
Il existe une seconde explication, moins connue, pour le choix de Weta : c'est l'acronyme de WingNut Entertainement Technical Allusions.

Weta
 


La société débute avec une ambition claire : assurer la production et la promotion des talents néo-zélandais à travers le média le plus universel. Ce serait une erreur de lire le patriotisme de Richard Taylor ou Tania Rodger avec un point de vue français. Il faut garder à l’esprit la position géographique et les spécificités culturelles d’un pays comme la Nouvelle-Zélande, à l’ombre de l’Australie et cherchant sa place dans la mondialisation des vingt dernières années. Les Néo-Zélandais considèrent qu’une réussite dans leur propre pays n’est pas particulièrement digne d’intérêt, que tout succès doit se faire en dehors de leurs propres frontières, aux Etats-Unis en particulier. Ce constat n’est pas seulement vrai pour le cinéma, mais aussi pour l’économie ou la politique.
L'objectif des créateurs de Weta était donc de servir la création originale du pays, ne pas se contenter d'être un studio, mais le fer de lance d'une nouvelle génération d'artistes et de techniciens. En installant Weta à Wellington, dans une zone spécifiquement nommée Wellington-based creative Community, Richard Taylor, Peter Jackson et Tania Rodger explicitaient on ne peut mieux leur désir de porte-drapeau.
Dès lors, on comprend mieux l'importance de Weta et de sa reconnaissance internationale.




   

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