Sous prétexte que je suis le seul marseillais du zine, c'est à moi qu'échoient les chroniques des polars venant de Canebièrewood. Et là je dis : heureusement que les Taxi sont finis, car depuis Le Deuxième Souffle version fluorescence de Corneau, mes yeux commençaient à fondre.
C'est donc avec une palette de collyre que je me suis rendu à la projection du nouveau Guédiguian, le réalisateur de Marius et Jeannette ayant décidé de tenter un double saut artistique de ouf : aborder le film de genre (le polar) et le tournage en numérique, risque couillu quand on sait que même en pellicule ses métrages ne brillent pas par leur beauté formelle (façon polie de dire que c'est moche). Verdict pour Lady Jane ? Ben pas de surprise, c'est moche, mais plus que d'habitude. Ce qui n'était pas évident, la Sony HDW F-900 utilisée ici ayant servie sur des projets aussi divers qu'esthétiquement superbes comme Ali de Michael Mann ou la série Dexter (et en France, sur… Et toi t'es sur qui ? de Lola Doillon). Cette déliquescence visuelle, la critique semble en faire peu de cas, elle qui, de manière générale, évite tant que possible de parler de mise en image pour se contenter de résumer le scénario en insérant ci et là adjectifs et ressentis. Ici, la laideur de l'image et son aspect fiction vidéo des années 80 vont même persuader certains d'aller chercher des bribes d'argument sur la voie du naturalisme. Voie ô combien utile lorsque l'on veut justifier un défaut de maîtrise visuelle, mais tout bonnement saugrenue et paradoxale, la vidéo mal utilisée (qui plus est transférée sur pellicule et projetée sur grand écran) détachant les acteurs du décor, de leurs univers diégétique, créant alors un rendu tout ce qu'il y a de plus synthétique comme si nous nous trouvions devant le making of tourné par un assistant avec son caméscope ("la HD moche c'est naturaliste ptdr", à rapprocher de l'axiome dit de Le Besco : "la DV c'est le réel lol"). Résultat : pas un instant on ne croit ni s'intéresse au sort des personnages, qui, comme si le rendu visuel artificiel ne suffisait pas, sont engoncés dans les clichés d'un genre mal maîtrisé par Guédiguian : Gérard Meylan qui nettoie et soupèse son arme pendant vingt secondes, certes, ça fait très polar, mais ça s'arrête là : "ça fait", et c'est tout, tant le geste est appuyé, vain et donc caricaturale. Il en est ainsi tout le film pour la moindre action, le summum étant les scènes entre Daroussin et ses dealers, ou encore Ariane Ascaride se jetant sur un passant sur lequel "FIGURANT ! C'est pas moi le tueur !" semble être inscrit en gros sur son front tant le pauvre acteur est fade et pas un instant crédible (comme Ascaride ? oui). Pour le "naturalisme" ou "la véracité des sentiments", on repassera, et on préfèrera regarder de nouveau Le Petit Voleur de Zonca, bien plus habile pour décrire de façon vraisemblable le "milieu" marseillais.
A mi-chemin entre la reproduction vidéo d'un polar moyen (film suédé ?) et la fiction désuète du samedi soir, Lady Jane se veut également être une réflexion sur la vengeance et les désillusions d'une époque révolue. Pour tout dire, il y a une chose que j'aimerais savoir : nos camarades critiques auraient-ils autant parlé de ces thèmes et tenté de les analyser sans un titre en référence aux Rolling Stones et un carton final résumant à coup de massue ce que l'on venait de voir ? La volonté de traitement en filigrane de ces éléments s'en trouvant complètement plombée, on se contentera d'apprécier à sa juste valeur un long-métrage misant tout sur le vérisme de sa captation comme vecteur de sens, méthode non garante de réflexion profonde mais très aisée à appliquer, permettant aux sadiques et autres déviants d'assister à des scènes assez insupportables, comme Ariane Ascaride buvant un verre d'eau en prise de son crue et directe, chaque déglutition en +10 dB résonnant dans la salle tel un coup de poing dans des oreilles auparavant enduites de pâté. Sûrement encore une réflexion métaphysique qui nous échappe, mais mon dieu que c'est horrible.
Alors c'est ça, un gang bus ?
A cinq cents mètres de la boîte de nuit de Gérard Meylan, Daniel Auteuil prenait un bus en otage. Et tout d'un coup, quelque chose étonne : c'est beau. Dans une photo au grain et à la teinte orangée tout ce qu'il y a de plus habilement dosée, Schneider, flic alcoolique en mode "puisque le monde a commencé à me détruire je vais me finir tout seul comme un grand", se désolidarise de ce qui l'entoure : d'un point de vue scénaristique (afin que la critique comprenne) en ordonnant à un transport en commun d'aller à contresens, et d'un point de vue formel (là ça devient plus compliqué : on parle d'images !) en étant coupé des gens qui l'entourent par des décadrages en obliques et un superbe flou masquant tout ce qui n'est pas au premier plan. En une séquence, Marchal montre à quel point il maîtrise de mieux en mieux sa mise en scène et ses outils, et surtout que c'est lorsque la distanciation s'effectue entre un élément diégétique et un autre (Schneider et le reste du monde de MR 73) que l'immersion dans un film peut s'opérer (accentuant le point de vue et l'empathie pour un personnage), non en étant dépendant du résultat aléatoire d'un procédé de captation ne pardonnant pas un travail sur l'image approximatif. Et oui, scoop, au cinéma la mise en scène et le traitement de l'image prédominent sur le ressenti de ce qui est conté et les "messages" ambitionnés par l'auteur.
Marchal ne conclue pas son film par un dicton moraliste pour aider le spectateur à comprendre ce qu'il vient de voir (il l'ouvre au contraire par une phrase annonçant les dégâts à venir), et ne le baptise pas d'un titre de chanson de Led Zep pour nous signaler qu'il parle d'une époque où les flics comme Schneider existaient encore, or se trouve dans son nouveau film le même examen de conscience sur le thème de la vengeance que chez Guédiguian. Et la même conclusion, d'ailleurs : elle détruit, elle ronge. Mais ici elle dérange. Elle n'est plus prétexte à quelques réflexions convenues moult fois vues et revues : l'intention jusqu'au-boutiste d'Olivier Marchal (faire du cinéma total et fantasmatique, quand bien même on s'obstine à parler de réalisme chez lui sous prétexte qu'il fut flic… Voyez le niveau…) amène logiquement son personnage à un acte effroyable (la vengeance froide), engendrant les réactions outrées de vigueurs chez les bien-pensants, souvent les premiers à attribuer à un auteur les actes de ses personnages pour mieux se défouler sur lui (on reconnaît bien là le processus des coincés du derche refusant la violence et l'extrême dans la fiction pour mieux les reproduire dans la vie envers des personnes réelles. Ha, la nature humaine…). A bien y réfléchir, ce qui a dû choquer les puritains, ce n'est pas tant le propos que la légère maladresse avec laquelle il est amené : à trop vouloir en faire, en cherchant à relier deux trames scénaristiques (la recherche d'un tueur, la libération d'un autre) déjà amples et mettant en scène des conflits psychologiques assez poussés, Marchal ne se donne pas le temps de conclure comme il se doit son métrage, le dernier tiers, assez mal construit, ne permet pas au spectateur de s'imprégner inconsciemment de l'évènement à venir, mais juste de le deviner froidement, paramètre primordial lorsque l'on veut illustrer au cinéma un acte tout ce qu'il y a de plus classique dans la tragédie, mais qui fait saigner du nez de nos jours (par exemple, personne n'a jamais crié au réac ou au facho en voyant la fin de Se7en tant toute la logique dramaturgique du récit, (et j'insiste sur "la logique interne du récit") était implacable et ne faisait aucun doute sur sa conclusion - tout en laissant la place à la surprise et l'émotion, mais ça, c'est la "magie" de la mise en scène). Cette primauté laissée au climax en dépit de la construction purement scénique est un des défauts de Marchal ; il n'y a qu'à voir la scène où Auteuil hurle sous la pluie la mort de son collègue : belle idée sur le papier, qui ne tient pas car la séquence devant créer ce moment n'est pas assez opératique et puissante pour la soutenir sans qu'elle se casse la gueule. N'en reste pas moins de sacrés beaux moments de pur cinéma illustrant la plongée aux enfers d'un flic torturé.
Ici en direct de Marseille, nous avons finalement deux conceptions du cinéma opposées, deux corrélations fond/forme : la première a peur de la fiction et prend donc ses spectateurs pour des juges pas assez intelligents pour tout comprendre et faire la différence entre fiction et réalité au point de mettre des panneaux "Attention danger" et faire ressembler un film à un reportage télé ; la deuxième plonge volontiers dans tout ce que le récit et le cinéma permettent, c'est-à-dire montrer simplement par une imagerie dantesque et tragique ce que l'auteur a à dire, faisant assez confiance au public pour ne pas prendre de gant. Devinez laquelle nous préférons ? Lady Jane Réalisateur : Robert Guédiguian Scénario : Robert Guédiguian & Jean-Louis Milesi Production : Robert Guédiguian Photo : Pierre Milon Montage : Bernard Sasia Origine : France Durée : 1h44 Sortie française : 9 avril 2008
MR 73 Réalisateur : Olivier Marchal Scénario : Olivier Marchal Production : Jean-Baptiste Dupont, Cyril Colbeau-Justin Photo : Denis Rouden Montage : Raphaëlle Urtin Bande originale : Bruno Coulais Origine : France Durée : 2h04 Sortie française : 12 mars 2008