"On dit souvent que Télérama dégomme systématiquement le cinéma populaire. Pas toujours. Télérama a aimé Amadeus, Trois Hommes Et Un Couffin ou Le Père Noël Est Une Ordure..." Lire l'édito de l'été...
Quinze ans, dix longs-métrages, et quoi ? Dix bijoux du cinéma d'animation ? Tranquille Emile (Cohl). Pixar aligne les grands films comme d'autres enquillent les lois anticonstitutionnelles.
N'allons pas jusqu'à supputer qu'ils écoeurent la concurrence, mais quand on nomme son nouveau projet Tempête de Boulettes Géantes, c'est que quelque part on dépose les armes face à l'empire Lasseter.
L'an dernier, il y eut Wall-E, et le monde entier (excepté le tandem Ferenczi / Murat) s'accorda sur le statut définitif de l'œuvre, même les plus respectables leaders d'opinion, citant noblement une première partie "muette qui revenait aux sources du cinéma d'avant le bruit et la fureur quoi" (quand un orchestre tabassait des cymbales à deux mètres du spectateur, donc), caution artistique aboyée par nos bons attachés de presse nationaux invariablement repris en chœur par Technistudiolive (perso j'entendais un robot répéter "Eeeeeeveuh" mais autant c'était des acouphènes). Le dithyrambe mondial fut tel qu'il persuada une ville de vieux sur la côte (ou sur la touche) d'ouvrir son prochain festival avec le nouveau métrage du studio à la lampe. Tout auréolé de cette suprême reconnaissance, que fallait-il attendre de ce Up au trailer pas férocement excitant ? Réponse de Pixar : une claque dans ta gueule. Et la claque, elle part avec élan. Elan pris lors d'une magnifique première bobine contant la rencontre d'un petit bonhomme silencieux s'éprenant d'une vigoureuse aventurière, bien plus bavarde et dégourdie que lui. Ha, ça vous rappelle quelque chose ? Bizarre. L'amour du petit bonhomme le mène rapidement à dépasser ses frayeurs pour impressionner la dulcinée. S'ensuit une longue séquence musicale résumant la vie du petit couple à travers un incroyable sens du récit, tout en fluidité, légèreté et gravité : chacune des décisions de Carl et Ellie est matérialisée par un objet iconique (la bouteille tirelire) ou une allégorie d'une simplicité toute poétique (les nuages qui, d'objets divers, se métamorphosent en bébés dans un ciel destiné à devenir le lieu des rêves inassouvis), les ellipses sont signifiées par de bêtes parallèles (le pique-nique sur la colline) et les passages dramatiques survolés dans la pudeur d'une succession de travellings éloignés. Le tout sur la bande son divinement rétro d'un Giacchino qu'il faut vénérer un peu plus chaque jour, et allez, sèche tes larmes.
« Eeeeveuuuh !!! Ha zut non, c'est pas là. »
Donc cette année, il y a Là-Haut, et le monde entier (exceptés Abott et Costello) retombe dans l'émerveillement le plus enfantin, et ce par l'audace folle d'auteurs qui osent faire naître et mourir une histoire d'amour sans parole dans les dix premières minutes d'un film "pour enfants", car l'animation ça ne s'adresse qu'aux enfants apprend-on régulièrement chez les internautes influents (je dois aussi avoir les acouphènes des yeux car à chaque Pixar je vois trois adultes pour un gniard dans les salles). Enfin, cet amour ne meurt pas vraiment puisque le vieux Carl transfère sur sa petite bicoque colorée (qui gêne les promoteurs et leur bétonnage) toute la tendresse qu'il avait pour sa femme, ainsi que l'amertume de ne pas avoir tenu ses promesses de jeunesse. Le foyer comme lieu de vie mais aussi comme lieu vivant, argument classique de l'animation (du célèbre cartoon sur la vie d'une petite maison – qui a le titre ? - à Monster House de Gil Kenan) qui sera ici plus métaphorique que littéral, et servira régulièrement de parenthèse émotionnelle au cours de l'aventure : il suffit que Carl s'adresse amoureusement à sa maison en la nommant "Ellie" (ou qu'il pose juste sa main sur la boîte aux lettres) pour que les dix premières minutes vous reviennent sur l'autre joue. Gonflé par ce monde qui veut le mettre de côté, ne voyant en lui qu'un vieillard et non un homme avec une histoire belle et triste, avec des rêves et des désirs, Carl le grincheux met les voiles et s'envole vers les chutes du Paradis. Ainsi dans Up, pour donner un sens final à son existence, il faut rejoindre les fall. Et oué, Pixar chantre de la décroissance et critique de la win à tout prix, faut bien s'appeler Murat pour l'ignorer.
Comme dans la vie, rien n'est simple, Carl va se voir adjoindre un sidekick, Russel, scout en surpoids et en surmanque affectif. Tous les deux nous la joueront un instant "Get off my lawn" façon Gran Torino – heureusement qu'il est blanc le Russel sinon qu'est-ce que les messieurs des Inrocks se seraient fâchés tout rouge encore ! Soulagement pour les rédactions aussi outrées que branchouilles, Pixar n'est pas allé débaucher le grand Clint pour peaufiner le script, mais Thomas McCarthy, auteur de quelques films indé tout ce qu'il y a de plus indé, c'est-à-dire bourrés ras la gueule de poncifs, de situations caricaturales et de pitch photocopiés à la main puis lissés sous les aisselles pour s'adapter à la spécificité d'un nouveau personnage (un nain, un vieux…). Mais ses films mettent surtout en vedette des personnages solitaires, limite misanthropes, qui apprennent à s'ouvrir aux autres à travers le partage d'une culture (les trains pour The Station Agent, le djembé – et oué – pour The Visitor). C'est du côté de ce dernier film qu'il faut sans aucun doute voir l'inspiration des auteurs pour le personnage de Carl, le métrage de McCarthy mettant en scène un veuf taciturne confronté malgré lui à une jeunesse qui vient squatter sa demeure
De là-haut, il voit pas sa maison.
Posée sur des fondations en béton (la relation entre les deux personnages sauve des gags qu'on craignait trop évidents dans la bande-annonce, tel que celui du GPS par la fenêtre), la bicoque et son équipage s'envolent pour une aventure old school rapidement rythmée par la fausse apesanteur due aux ballons d'hélium qui "coince" l'aérostat en l'air et les héros au sol. Obligés de refaire face au monde de la terre ferme, nos deux délaissés sont confrontés à Kevin, lointain cousin de l'oiseau idiot de For The Birds, et à l'armée de chiens causeurs qui le chassent, à l'origine de quelques scènes les plus tordantes du film ("Je ne te connais pas mais je t'aime !!", et surtout le déjà célèbre : "Ecureuil !!"). Conclu par une scène de dogfight qui n'aura jamais aussi bien porté son nom (dans laquelle on peut y voir un petit clin d'œil à Wallace et Gromit) et l'ultime retrouvaille de deux solitaires ayant comblé leurs failles, Là-Haut, avec son tourbillon d'émotion mêlées de rires, réussit l'exploit d'être au-delà des attentes de l'après Wall-E. Avoir un instant émis l'idée que Pixar pourrait juste une fois faire un peu moins bien, ce n'est pas vraiment douter d'eux (ce sont peut-être des génies, mais également des hommes !), c'est simplement valoriser tout ce qu'ils nous ont déjà offert. Car qui peut toujours faire mieux à l'infini ? Quinze ans, ce n'est pas l'infini, c'est sûr, mais leurs dix premiers long-métrages nous ont déjà transportés bien au-delà. Alors juste, merci les gars. UP Réalisateurs : Pete Docter & Bob Peterson Scénario : Pete Docter, Bob Peterson & Thomas McCarthy Production : John Lasseter, Andrew Stanton, Jonas Rivera Bande originale : Michael Giacchino Origine : USA Durée : 1H36 Sortie française : 29 juillet 2009