Edito

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Critique par Mérovingien le 24 juillet 2008

La Nouvelle EVE

Affiche Wall-E
Happy Feet en avait déjà fait la démonstration dernièrement : au-delà des mots et de la musique, il y a des sons, outils universels de la communication entre les êtres.

Aussi conviendrait-il de contredire une large partie du public et de la critique qui semble voir en Wall-E, le dernier tour de force du studio Pixar, un film dont la plus grande audace serait d’être quasi-muet. Plutôt étrange quand on constate que, du début à la fin du métrage, le héros ne cesse de servir de médiateur entre le monde des humains et celui des machines, ses bruits électroniques exprimant clairement chacune de ses émotions.  

Certes, Wall-E comporte fort peu de joutes verbales. Néanmoins, il serait absurde de ne pas tenir compte du langage propre à cette machine chargée, depuis 700 ans, de nettoyer la Terre devenue un dépotoir géant. On ne s’étonnera pas de trouver au générique le nom de Ben Burtt crédité en tant que sound designer, le bonhomme ayant entre autre été révélé grâce à Star Wars (la "voix" de R2-D2, c’est lui). Par un travail subtil de mixage, Burtt a crée un univers sonore cohérent et d’une immense richesse, conférant à chacune des machines une étonnante humanité. A ce titre, la première partie du film est remarquable dans sa capacité à nous attacher à Wall-E en distillant un sentiment de profonde solitude. Les plans larges sur la planète poubelle ne font que rendre plus minuscule, fragile et adorable ce personnage s’activant à sa tâche, comme perdu dans le cosmos et oublié depuis longtemps (le film débute d’ailleurs sur des plans de l’Univers avant de s’arrêter sur notre Terre désertée). Il suffira de quelques plans apocalyptiques sur des tas d’ordures sculptées en formes d’immeubles et accompagnés d’un enregistrement musical tiré d’ Hello Dolly pour susciter chez le spectateur une profonde tristesse et un attachement total envers le héros fragile. Dépourvu de bouche, ce dernier nous ramène irrémédiablement à la figure comique de Buster Keaton, acteur dont le perpétuel regard triste avait pour fonction d’attiser la compassion de l’audience tout en se contraignant à la faire rire uniquement par sa pantomime. Andrew Stanton et son équipe se sont de toute évidence inspiré de cet art du muet  pour développer toute une palette d’expressions sans avoir recourt à tous les traits du visage. La peur, l’émerveillement ou la surprise de Wall-E passent donc par une gamme de détails plus ou moins subtils (reflets d’étoiles sur les lentilles de verre, "sourcils" mécaniques se dressant soudainement, mouvement des roues motrices plus ou moins bondissantes, parties mécaniques capables de se rétracter pour évoquer la discrétion…) tout en s’inscrivant dans le genre du slapstick.    

Wall-E

Figure d’innocence par excellence, Wall-E nous ramène quelque part au Cinéma de Miyazaki par cette façon délicate de porter un regard d’enfant sur le monde pour mieux questionner les adultes sur l’héritage qu’ils souhaitent laisser aux futures générations. Aussi, il n’est guère surprenant de penser à Charlie Chaplin en découvrant l’antre du robot, sorte de chambre d’enfant faîte de bric et de broc rappelant le personnage de Clochard et son intérieur bourgeois fait de détritus. Tout comme il est difficile de ne pas songer à une œuvre telle que Les Temps Moderne en observant Wall-E qui, à la manière de Charlot, va devenir le grain de sable dans une machinerie cauchemardesque abrutissant l’être humain. La maladresse, la naïveté et l’extrême gentillesse du robot en toute circonstance sont autant d’éléments rassurants contrastant avec le spectacle anxiogène que Pixar offre à nous. Car le futur décris ici n’est autre qu’un monde où la sur-consommation a épuisé toutes les richesses de la Terre, obligeant l’Homme à fuir pour vivre dans un confort artificiel censé l’endormir. Publicité omniprésente, mécanisation excessive afin d’éviter tout effort physique (même un acte aussi simple que se déplacer à pieds n’est plus possible), abrutissement général avec l’encensement des toutes valeurs superficielles (le dernière combinaison de couleur à la mode) au détriment de toute culture (on n’ouvre plus un seul dico et on ignore le sens de mots aussi simple que "danser")… La réalité du monde a laissé place à un monde d’images et de simulacres, le réseau informatique s’est substitué aux échanges physiques (les gens ne se parlent plus que par hologrammes interposés). Fort logiquement, l’homme n’est plus devenu lui-même qu’une image, façonnée par la pub et des envies dictées par des programmes. Il n’est plus réel, comme ces vrais acteurs aperçus au détour de séquences vidéos (extraits de films, discours du Président). Il a évolué vers le virtuel, comme l’indique la succession de portraits dans la salle de commandement, schéma d'une évolution grotesque, ou plutôt d'une régression vers l’enveloppe digitale ronde, molle et vide.     

Wall-E

Wall-E nous parle de toute évidence des dangers que la virtualité peut représenter si celle-ci prend le dessus sur notre rapport direct au monde réel. Vivre au contact de la terre plutôt que chercher à bâtir une société hyper-réelle dominée par les images de pub. Prendre soin de la planète sans en gaspiller ses ressources. Rester curieux au lieu de s’abrutir. Et surtout : sortir du rang pour ne plus accepter la société qu’on l’on nous vend aujourd’hui.
Avec son aspect rouillé, abîmé et sale, le petit Wall-E jure avec le monde lisse et aseptisé du futur. Alors que tout sur le vaisseau Axiome est organisé de manière étouffante et absurde (les robots de nettoyage et policiers suivent des lignes au sol dont ils ne peuvent s’écarter, les humains sont guidés sur des fauteuils automatisé ne déviant jamais de leur trajectoire), Wall-E va être le moteur du chaos, bouleversant l’Ordre en place pour faire naître un monde nouveau. Il sera involontairement le moteur de la rébellion. On se régale ainsi des ces séquences où la petite machine perturbe la circulation en créant la panique, jusqu’à cet étourdissant ballet dans l’espace où les jeux de lignes droites (symbolisant l’ordre et un avenir dont on ne peut dévier) laissent place, par la grâce d’un extincteur, à une chorégraphie de courbes empruntant des virages inattendues. Tel un Buster Keaton faisant dérailler la locomotive dans Le Mécano de la Général, Wall-E déclenche malgré lui des catastrophes qui conduiront à l’anéantissement du monde devenu une prison d’illusions. Des machines devenues folles vont détruire des hordes de robots-policiers, l’humanité va empruntant le chemin de l’Evolution dans un superbe hommage à 2001 (l' Homme capable de se redresser sur ses pattes et détruisant un jumeau de l'ordinateur HAL) et un Nouvel Eden pourra alors naître, Eden né de l’amour d’un robot pour une nouvelle Eve. Finalement, comme le soulignera le superbe générique de fin, Wall-E ne parle jamais que de l’Histoire de l’Humanité, celle qui a déclenché elle-même l’Apocalypse (superbe vision d’un héros contemplant le pouvoir destructeur de sa bien aimée face à des paquebots en flammes) et qui ne pourra renaître qu’une fois que les hommes accepteront de se prendre par la main dans un geste de communion et d’amour envers la planète et envers eux-même.

Film le plus ambitieux du studio Pixar, Wall-E est aussi le plus sombre, le plus profond et le plus beaux à ce jour. En revenant au Cinéma des origines, Andrew Stanton est parvenu à conférer à son message écolo une étonnante universalité, tout en rendant au 7ème Art sa nature première : celle de raconter une histoire presque exclusivement par l’image. Décidément, après Speed Racer, il semblerait que cette année 2008 soit celle où les films les plus riches et les plus adultes soient ceux qui s’adressent d’abord aux enfants…
9/10
Wall-E
Réalisateur : Andrew Stanton
Scénario : Andrew Stanton, Pete Docter & Jim Reardon
Production : Jim Morris, Peter Docter & John Lasseter
Photo : Danielle Feinberg & Jeremy Lasky
Montage : Stephen Schaffer
Bande Originale : Thomas Newman
Origine : USA
Durée : 1h30
Sortie Française : 30 Juillet 2008














 1 Posté par profane le 26 juillet 2008 à 04:02

Un peu plus et je croyais voir double. CHARLIE, BUSTER ET WALL-E
 2 Posté par macfly le 30 juillet 2008 à 16:23 | website

Rhôôo c'te tuerie !!
 3 Posté par castor_destroy le 30 juillet 2008 à 20:14

Amen.
 4 Posté par nicco le 30 juillet 2008 à 23:26

Si les meilleurs films de l'année sont destinés aux gamins, alors j'ai 8 ans, c'est décidé.  
 
Mon dieu que c'est beau. 
 
(je sais pas si c'est voulu mais Wall-E m'a fait penser aux droïdes de Silent Running, autre film de SF écolo)
 5 Posté par Manna Marie Weasley le 31 juillet 2008 à 10:36

C'est vrai nicco. 
 
Je me demande a quelles drogues carburent les gens de ¨Pixar pour nous sortir des films aussi intelligents et justes dans la façon de décrire notre monde qui semble s'approcher de "L'Idiocracy" et dans un "film pour enfant en plus".
 6 Posté par ygrael le 31 juillet 2008 à 15:49 | website

La came des gens de chez Pixar ? A mon avis juste des neurones !
 7 Posté par Joseph L. le 31 juillet 2008 à 20:52

Andrew Stanton est parvenu à conférer à son message écolo  
 
Manque de pot, il n'en a pas, du moins à l'en croire: 
 
Well, I hate to not be able to fuel where you want to go, but that was not where I was coming from when I did that stuff. I knew I was going into territory that was basically the same stuff but I don’t have a political bent. I don’t have an ecological message to push. I don’t mind that it supports that kind of view. It’s certainly a good citizen way to be but everything I wanted to do was based on the love story. I wanted the last robot on earth. That was the sentence that we came up with in ’94. I have to get everybody off the planet. I have to do it in a way that you get it without any dialogue. You have to be able to get it visually in less than a minute, so trash did that. You look at it, you get it. It’s a dump and you gotta move it and even a little kid understands that. And that makes WALL-E at the lowest of the totem pole and allowed him to sift through everything that we’ve left on the planet to show you that he’s interested in us. So I had to look at everything from the point of view of what will you get visually without having dialogue describe stuff to you. I actually had him find a plant way before I knew where the movie was going, and I realized the reason why I loved that idea was because it reminded me of those dandelions that push through the sidewalk. It’s just reality is forcing itself through all this man-made material to exist and I thought that’s WALL-E. He’s this man-made object but somehow he’s got more of a desire to live than the rest of the universe. I felt like he was meeting himself. It was almost looking at himself, so for some reason I couldn’t get rid of this even though I didn’t know where to go with it and it ended up being a great symbol of hope. The most I do is recycle and sometimes I’m pretty bad at that if you talk to my wife, so that’s about where I push it. 
 
Source: 
 
http://www.moviesonline.ca/movienews_14899.html
 8 Posté par nicco le 01 août 2008 à 00:11

Bzzzz  
bzzzzzzzz 
 
(mais sinon, tu sais, des messages diffus dans des oeuvres sans être les intentions premières des auteurs, ça existe depuis à peu près le début de l'art, vers là. Sinon on a qu'à dire à tous les critiques et historiens de l'art de ne plus rien analyser et de se contenter des interviews sur le web, olé) 
(du coup, s'il fallait se référer aux entretiens, faudrait ne plus lire 85% des bouquins sur Hitchcock, par exemple) 
 
Bzzz
 9 Posté par Joseph L. le 01 août 2008 à 08:57

du coup, s'il fallait se référer aux entretiens, faudrait ne plus lire 85% des bouquins sur Hitchcock, par exemple 
 
Ce ne serait peut-être pas plus mal... 8)
 10 Posté par nicco le 01 août 2008 à 09:34

...pour les mouches. 
 
(d'ailleurs, personne ne t'oblige à venir lire ici, vois-tu)
 11 Posté par Janto le 01 août 2008 à 12:29

C'est vrai que ça fait toujours bizarre quand on apprend que certaines grilles de lectures "évidentes" ne sont pas voulus par les auteurs du film (ou en tout cas pas voulu tel quel). 
 
Mais le fait est qu'à la fin, ce message est bel et bien là et participe pleinement à l'expérience de la salle, donc ne pas en parler parce que l'auteur ne l'avait pas vu comme ça, c'est une raison pas terrible. 
 
(bon après la phrase relevée par Joseph L. sous-entend une démarche consciente de Stanton, peut-être qu'il voulait juste rappeler que ça n'était pas conscient sans remettre en question cette grille de lecture)
 12 Posté par Joseph L. le 01 août 2008 à 13:04

Janto a dit: 
 
bon après la phrase relevée par Joseph L. sous-entend une démarche consciente de Stanton, peut-être qu'il voulait juste rappeler que ça n'était pas conscient sans remettre en question cette grille de lecture 
 
Voilà. Je n'ai rien contre les grilles de lecture, tant qu'elles sont assumées comme telles. Et, contrairement à ce que semble croire Nicco, j'aime bien ce site, même si je ne suis pas toujours d'accord (mais je le suis très souvent, beaucoup plus qu'il n'y paraît, rassurez-vous)
 13 Posté par Menstruel le 14 août 2008 à 11:42

J'ai pleuré comme une pomme d'arrosoir pendant la première demie-heure. 
 
Mais ça me fait mal au cul qu'un tel message (même involontaire) s'accompagne de la production massive de petits Wall-E en plastique non recyclable.
 14 Posté par Gilles Delouse le 18 août 2008 à 21:53 | website

Ces gars sont des génies. Leur générique est à lui tout seul un chef d'oeuvre.
 15 Posté par Bouhtiti le 23 août 2008 à 12:51 | website

Magnifique ce "petit film pour enfants..." 
lol 
Tout comme vous effectivement si les meilleurs films de l'année sont pour les enfants, pas grave j'assume tout à fait!!!! Petite perle celui là, même si je suis très bon public pour les DA, j'avais un peu peur, en regardant les Bandes-annonces je me suis demandée où Pixar allait nous emmener avec ce petit robot aux allures qui rappelle celui de Short Circuit... Et je ne pensais pas qu'il pourrait nous raconter une histoire dense à ce point là tant en terme de références que de messages véhiculés.  
Bref du très bon ce film... A voir absolument!
 16 Posté par pau le 25 août 2008 à 01:23

Viens de le voir. Première demi-heure sublime, le reste un peu moins innovant, on retrouve le canevas narratif récurrent de Pixar (le héros est coincé au milieu d'un univers dont il ne maîtrise pas les codes et il doit s'en sortir par ses propres moyens : cf Nemo, les Indestructibles, Monstres et Cie, Toy Story... tous en fait!), assorti de quelques sympathiques références cinéphiles. Cependant, toutes les séquences sur Terre sont éblouissantes d'originalité et de beauté.

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