Happy Feet 2

En état de glace

Affiche Happy Feet 2

Il serait tentant de rapprocher l’accueil public et critique glacial d'Happy Feet 2 avec celui reçu en son temps par Matrix Reloaded.


Dans les deux cas, un premier épisode ayant cartonné au box-office et une presse dithyrambique laissait présager un triomphe pour la suite tant attendue. Dans les deux cas, une véritable douche froide pour les réalisateurs, aussi vite ringardisés qu’ils ont été portés aux nues. Et dans les deux cas, ce même sentiment d’incompréhension face à une démarche probablement trop ambitieuse, condamnée sans appel par des spectateurs n’aimant visiblement pas trop voir leurs attentes prises à revers.

Le premier Matrix et le premier Happy Feet répondaient tous deux à la même structure codée du parcours mythologique du héros s’accomplissant au fil des épreuves. Neo et Mumble étaient chacun des inadaptés à leur environnement prenant conscience de leur pouvoir avant de mourir, renaître et de libérer leur peuple respectif. Des récits universels mâtinés de Science-Fiction (Mumble partait à la recherche des hommes désignés comme aliens) mais qui finalement restaient sur des rails somme toute classiques et rassurants. Là où Matrix Reloaded et Happy Feet 2 prennent le risque de s’aliéner l’audience acquise à leur cause, c’est dans leur démystification radicale du héros accompli pour mieux le restituer dans le Grand Tout.

Happy Feet 2
 

Le premier plan de Happy Feet 2 fait office de note d’intention très claire : alors qu’une goutte d’eau perle d’un stalactite, le narrateur explique que l’infiniment grand et l’infiniment petit sont liés. La goutte d’eau touche alors la surface du sol, créant un séisme fissurant la banquise. Un bloc de glace se met soudain à dériver, formant une tête de mort qu’on finit par contempler de l’espace. En assimilant la Terre à la Mort, Miller nous ramène à la séquence du zoo du premier film qui voyait le héros Mumble se heurter au mur de ses illusions philosophique. Aussi, Happy Feet 2 se place-t-il comme le prolongement de cette séquence d’aliénation.
Il est en effet question ici de l’impossibilité pour tout être vivant à transcender sa condition. Dès les premières minutes du film, Erik, le fils de Mumble, se retrouve ainsi écrasé par l’ombre de son père. Il ne comprend pas pourquoi il devrait danser ni ce qui l’anime en tant qu’individu. Là où son peuple aspire à danser et chanter, lui aimerait voler. Quand tout le peuple manchot se retrouve prisonnier "sans aucune issue possible" (tout comme l’Homme est prisonnier de la planète qui l’abrite comme viendra le rappeler une vue de l’espace après l’immense séisme), Erik voit la capacité de voler comme une issue.
Galvanisé par un faux prophète surgissant de la lumière, volant et multipliant les poissons pour rassasier tout un peuple, le jeune manchot pense qu’il suffit de vouloir une chose très fort pour l’atteindre. Le récit sera alors jalonné de déceptions cruelles : négation du pouvoir supposé des divinités à l’œuvre (les hommes purement et simplement éjectés du récit), incapacité à voler et atteindre ses rêves (Eric manque de se tuer et sera secouru du vide deux fois par son père), impossibilité des espèces à s’extirper de leur place dans la chaîne alimentaire.

Au détour de ce récit censé a priori s’adresser aux enfants, Miller ose carrément une séquence de suicide collectif dissimulée sous les apparats d’un ballet de manchots volants : alors que le peuple empereur semble résilié à ne pouvoir s’échapper du piège de glace, plusieurs membres de la tribu se jettent dans le vide dans l’espoir d’un rebond salvateur. "L’heure est grave pour toi, gravité" lâche ainsi Seymour avant d’être rappelé à l’ordre par cette loi physique qu’il mettait au défi.

Happy Feet 2
 

Dans sa volonté de lier l’infiniment grand et l’infiniment petit, Miller choisi de symboliser le cheminement existentiel des personnages principaux de Happy Feet 2 par celui de deux crevettes aux noms pour le moins significatif : Bill (la norme, celui qui ne se fait pas de bile) et Will (la volonté, celui qui cherche à dépasser sa condition). Plusieurs transitions agissent ainsi en miroir : alors que Bill pleure en prenant conscience qu’il est destiné à être mangé par les baleines, Ramon pleure en échappant aux mâchoires d’un léopard de mer. Dans le même ordre d’idée, un plan de Mumble approchant d’un prédateur plus imposant que lui sera relié par un travelling arrière aux deux krills tentant de révolutionner la chaîne alimentaire.
Avec cette sous-intrigue, Miller illustre la dualité qui régit tout individu en quête de singularité se questionnant sur le libre arbitre (“There is no such thing as free, Will”), la volonté de nager à contre-courant, le désir de transcender sa condition comme si les millions d’années d’évolution n’étaient qu’une broutille… Des interrogations à une échelle microscopique dont les réponses auront des résonances dans une vision macroscopique du monde. Grossièrement, Happy Feet 2 répond à la question : pourquoi continuer à danser / vivre sachant que la fin est inéluctable ?
Les ours polaires disparaissent, une marée noire ravage l’océan, la glace commence à fondre… Même Sven, survivant à l’apocalypse, découvre la vérité suprême dans une lumière mystique : celle de sa propre mort (qu’il choisit de refuser).

Happy Feet 2
 

Le soulagement final n’apparaîtra pour les héros qu’avec l’acception de sa condition. La réconciliation entre Will et Bill (les deux ont besoin l’un de l’autre pour avancer) trouvera écho dans la relation entre Mumble et son fils qui se diffusera elle-même dans une communion finale des peuples. En reprenant une chanson de Tosca pour une séquence d’opéra déchirante, Miller célèbre la dimension humaine de tous ses héros : la vérité qu’ils cherchent était déjà en eux, dans leur combat pour la survie d’un peuple ou d’un fils, dans leur alliance fraternelle, dans leur refus d’abandonner, dans leur volonté d’avancer, dans le pont de lumière qui relie chacun aux autres et permet d’évoluer de générations en générations.
Bill est ainsi présenté à la fin du film dans une position évoquant les mahakalas à six bras, protecteurs de la Sagesse Primordiale, tandis que le grand numéro musical final viendra sceller le lien consubstantiel qui relie chaque individu au grand Tout dans une imagerie qui n’est pas sans rappeler la supernova qui clôturait Matrix Revolutions. Dans sa terreur de la mort omniprésente (une danse exécutée dans une flaque d’eau, de la verdure surgissant de la glace…), l’Humanité ne doit pas oublier que la nature est elle aussi soumise au grand cycle des renaissances. Ainsi, c’est au moment où les manchots placeront leurs espoirs dans les divinités humaines que la nature les chassera en se chargeant d’apporter la tempête propice à la future libération. Une séquence introduite par un plan sur un flocon de neige venant se déposer sur la tête du jeune Erik, telle une kippah de glace. "Es-tu parvenu jusqu’aux amas de neige ? As-tu vu les dépôts de grêle que je tiens en réserve pour les temps de détresse ?" (Job 38, verset 22/23).

Véritable synthèse du projet global de Happy Feet 2, la séquence musicale sur fond de Bridge Of Light reprend à rebours les vues cosmiques qui ouvraient le premier épisode avant d’assimiler les étoiles aux deux petites crevettes brillants dans l'obscurité des océans. Une manière d’inciter le spectateur à prendre du recul pour observer l’ensemble du tableau ("Il faut parfois savoir reculer pour mieux avancer"), tout en rappelant que chaque être vivant est issu de cette prodigieuse horlogerie. Des poussières d’étoiles…

9/10
HAPPY FEET TWO

Réalisateur : George Miller
Scénario : George Miller, Gary Eck, Warren Coleman & Paul Livingston

Production : George Miller, Doug Mitchell, Bill Miller…
Photo : David Dulac & David Peers
Bande originale : John Powell
Origine : Australie

Durée : 1h40
Sortie française : 7 décembre 2011




   

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