Blindness

La cité sans Dieu

Affiche Blindness
Blindness est un film de genre au même titre que Martyrs et Vinyan. Blindness bénéficie lui aussi d’une maîtrise formelle au service de sa narration. Pourtant Blindness n’a fait la couverture d’aucune revue. Ben alors ?

C’est sûr, l’absence de scènes outrageusement violentes, excessives ou gores (les trois à la fois, c’est encore mieux) n’est pas franchement favorable au développement d’une hype ou d’un buzz retentissant à faire tourner sur internet. Blindness n’en propose pas moins des moments glaçants de cruauté et dont la violence imprègne continuellement le métrage même si son versant le plus graphique demeure indiscernable ou hors-champ.

L’action se situe dans une mégapole indéfinie, à une date indéterminée et débute comme un conte. Un beau jour, un homme conduisant sa voiture refuse de redémarrer. Il vient tout simplement de perdre la vue. Le premier d’une longue série de personnes frappées de cécité aussi soudaine qu’inexplicable. Un postulat fantastique idéal pour filer la métaphore – l’aveuglement des hommes – et poursuivre la thématique entamée avec ses deux précédents films, soit l’évolution de la violence au sein du récit comme du microcosme étudié, qu’il s’agisse d’une favela brésilienne (La Cité de Dieu), de populations africaines servant de cobayes à l’industrie pharmaceutique (The Constant Gardener) ou ici des habitants d’une métropole occidentale bientôt mise en quarantaine.
La différence notable est que les personnages n’ont pas de noms, seulement une fonction (le docteur, l’homme au bandeau noir sur l’œil,etc.) Difficulté majeure donc de s’attacher à des personnages sans identité qui n’empêche pas Meirelles de nous intéresser à la relation entre le couple vedette (Marc Ruffalo et Julianne Moore) prenant une tournure d’autant plus dramatique qu’il est mis à l’épreuve de la perte d’humanité liée à la perte de la vue.
Il serait plus juste de parler d’aveuglement perpétuel puisque les victimes ne sont pas plongées dans le noir mais une lumière blanche. Une luminosité qui baigne également les images surexposées donnant un ton monochromatique de fin de monde. Comme si une bombe nucléaire avait explosée et irradiait constamment l’environnement de ses rayons.

L’aveuglement se propage à la manière d’une épidémie, le gouvernement lançant les services sanitaires épaulés de l’armée afin d’endiguer la contamination en parquant les "infectés" dans des hôpitaux délabrés. Insensible à ce mal étrange, le personnage de Julianne Moore se laissera enfermer pour suivre son mari et bientôt aider les autres damnés à s’organiser. Ce symptôme d’origine inconnue est donc traité et envisagé à partir de modèles fictionnels préexistants, soit une infection gérée comme dans Doomsday, les films de zombies de Romero, 28 Semaines Plus Tard ou [REC]. Mereilles assujettie les codes pour livrer un film moins démonstratif mais pas moins éloquent dans sa description d’une société naturellement violente envers ses parias et s’interroger sur la rapidité de désintégration du tissu social.

Blindness
- Allez viens. Qu'est-ce t'as ? T'as peur parce que mon crew est arrivé ou quoi ?

Soumettant la forme à sa narration, il se propose de nous faire expérimenter cette perte visuelle. D’une part en décuplant le son des images pour rendre l’environnement sonore véritablement prépondérant (nombreux bruits de claquements, tintements, chutes, etc.). D’autre part avec des effets de flou, des reflets, et certaines séquences en caméra subjectives où l’on ne distingue plus que de vagues formes dans cette blancheur éclatante. Plus qu’une désorientation, une sensation de détachement. C’est particulièrement saisissant lorsque le personnage de Ruffalo trompe sa femme. Le champ (le couple d’aveugles en train de faire l’amour) et le contre-champ (Moore les regardant) engendrant deux émotions, deux sensations contradictoires.
L’étirement des séquences est à la limite de faire basculer dans l’onirisme et donne à l’irruption de la violence un caractère encore plus percutant et destabilisateur. D’autant plus lorsqu’elle est incarnée par un impressionnant Gaël Garcia Bernal en despote autoproclamé. Comme si ne plus se voir commettre des actes répréhensibles exacerbait les pulsions et favorisait la désinhibition. De fait, le film oppose deux manières de concevoir la société, deux façons d’exercer le pouvoir. L’une progressiste et démocratique (Ruffalo) et l’autre autoritaire et tyrannique (le leader du dortoir n°3).

Le film force vraiment l’admiration en parvenant à susciter l’émotion malgré l’absence de regards des protagonistes et un environnement clinique et froid. Et puis, entre les deux factions, il y a le personnage de Julianne Moore qui joue tous les rôles : mère, infirmière, femme, monnaie d’échange (terrifiante scène de sexe contre nourriture) et entité vengeresse. Figure tutélaire du film, elle n’est à aucun moment montré comme un guide spirituel ou infaillible, bien au contraire. D’ailleurs, elle n’est pas là pour les guider vers la lumière mais bien à travers elle.
Et l’on sera gré à Mereilles d’avoir évacué tout misérabilisme et de ne pas verser dans le lyrisme biblique, préférant s’attarder sur les conséquences apocalyptiques d’un tel délitement, d’une telle involution. Images frappantes que ces hommes et femmes errant en colonnes tels des zombies dans un paysage de désolation extrême où il n’est nul besoin d’hystérie cataclysmique pour donner de l’intensité à cette reconquête d’humanité qui s’accompagne d’une redécouverte d’un territoire. Et vice-versa.
7/10
Blindness
Réalisateur : Fernando Mereilles
Scénario : José Saramago (roman), Don McKellar
Production : Andréa Barato Ribeiro, Niv Fichman, Sonoko Sakaï…
Photo : César Charlone
Montage : Daniel Rezende
Bande originale : Marco Antonio Guimaraes
Origine : Brésil, Canada, Japon
Durée : 2h00
Sortie française : 8 octobre 2008




     

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