Predator : défricher un contexte

En terre inconnue

Affiche Predator

Drive et The Artist viennent rappeler avec brio que l'essentiel au cinéma est avant tout de savoir conter par l'image. Le premier en sublimant par sa mise en scène un scénario de série B, le second en s'imposant les contraintes du muet.


John McTiernan, dont nous vous proposons des retours sur ses films par le biais de ses entretiens avec la presse d'époque, est l'un des plus talentueux à cet exercice. Pour l'illustrer, voici le découpage des premières séquences de Predator réalisé en 1987. Quatre premières minutes pas si évidentes que cela à agencer.

Predator
 

Le film s’ouvre en fondu sur l’espace étoilé(1a), le plan reste fixe, l’ambiance est lourde, oppressante. Un sentiment rendu efficacement par la partition d’Alan Silvestri. Ici, on a affaire à un espace froid et peu accueillant. Une ouverture qui rappelle d’autres films phares des années 80 (Alien, The Thing ou encore Aliens sorti l’année précédente). Un espace qui contraste clairement avec celui de Star Wars qui tient la promesse d’un environnement propice à une épopée.

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Les cartons du générique s’enchaînent (1b) puis laisse apparaître le titre du film (1c) en même temps que la partition de Silvestri éclate, ce qui démarre le récit. Vous verrez que dans cette séquence la musique donne le ton à tout ce qui se passe à l’écran puisqu’elle sera en synchronisation totale avec l’image.

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Le titre s’efface en fondu (1d), la caméra opère son premier mouvement en léger panoramique vers le bas pour suivre un objet volant dans l’espace qui se rapproche de l’écran. La musique se fait de nouveau plus discrète.

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En s’approchant de plus en plus rapidement (1e), on identifie l’objet comme étant une sorte de vaisseau spatial. Il frôle l’écran (1f), la caméra suit son mouvement vers la droite du cadre (1g).
Le vaisseau s’éloigne encore une fois de l’écran mais la caméra le suit toujours et continu son panoramique en montant.

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On ne distingue plus qu’un point lumineux (1h). Mais cette fois l’engin spatiale semble larguer ce qui semble être une capsule. Un léger bruit ce fait entendre au même moment tandis que la musique reste inquiétante.
Notre œil est maintenant rivé sur cette capsule tandis que le vaisseau sort du champ (1i).
La caméra suit désormais le trajet de la capsule. Elle s’approche d’une planète. Le spectateur conclut en une fraction de seconde que cette planète est la Terre, comme peut l’indiquer la couleur bleue de l’astre. Bien que l’objet soit minuscule par rapport à notre planète, il plane tout de même un sentiment d’intrusion, tout cela renforcé par la musique qui reste dans le même ton.

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L’objet s’enflamme, ce qui nous prouve une bonne fois pour toute qu’il est entré dans notre atmosphère. Il se dirige vers un coin non éclairé de notre planète, la caméra continu sa course avec lui mais l’objet est de moins en moins visible (1j).
La scène se termine par un fondu au noir.
A cet instant du film, nous nageons en pleine science-fiction. Tous les critères sont là pour nous convaincre : l’espace, un vaisseau spatial, la Terre et l'intrigante musique d’Alan Silvestri.
Mais McTiernan va oser bouleverser nos attentes en nous exposant une scène qui change radicalement de ton. Elle est amenée de manière brutale, toujours soutenue par la bande originale. Et il ne s’agit pas d’une autre piste mais bel et bien de la même partition.
Cette nouvelle scène s’ouvre sur un fondu au noir. Remarquez qu’on a l’impression que le film débute une nouvelle fois : ce n'est plus le même décor, la musique prend un tournant plus violent et l’ambiance change radicalement, de plus les crédits reprennent à nouveau, ce qui renforce cette impression.

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Revenons à cette nouvelle scène : (2a) plan général d'une étendue d’eau, deux canoës en bas à gauche du cadre, on distingue clairement à l’horizon un hélicoptère. Son bruit typique se fait entendre. Tous cela de jour.
La caméra opère un pano latéral vers la gauche (2b), ce qui est contraire au sens de lecture occidental (de gauche à droite). On a donc un sens de lecture de l’image négatif qui tranche avec le mouvement positif du vaisseau spatial.
En fait ces deux scènes semblent se répondre, on ne sait pas encore ce que contiennent ces deux véhicules de transport et pourtant la mise en scène veut nous faire comprendre que chaque camp est déjà condamné à s’affronter. McTiernan vient déjà d’enclencher son processus de rencontre de deux genres cinématographiques : la science-fiction et l’action.

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A mesure que la caméra poursuit son pano en suivant l’hélicoptère (2c), le spectateur devine le lieu où l’action se déroule. On voit l’hélicoptère pénétrer dans un littoral, il y a de plus en plus de canoës et l’hélicoptère semble être un véhicule de l’armée (américaine).

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Raccord (3a). On se retrouve dans une pièce aux larges fenêtres et on voit au premier plan la silhouette d’un homme qui paraît être un soldat. Il est filmé de dos et observe l’hélicoptère qui arrive. La caméra place au même niveau la tête de l’homme et l’hélicoptère (3b). La caméra s’approche et finit son trajet en cadrant la tête et les épaules du personnage sur le bord droit du cadre (3c).
De plus, par ce mouvement on distingue clairement que le véhicule rentre dans une base militaire : on y voit d’autres hélicoptères ainsi que des soldats.

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Retour au panoramique vers la gauche (2d) qui termine enfin sa course et nous montre le véhicule qui s’apprête à atterrir.

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Plan général (4). L’hélico termine sa course et se pose. Au second plan, on voit une immense forêt cachée par la brume. Cette fois il n’y a plus de doute, on est bien dans un environnement militaire, qui plus est américain puisque ce genre de scène évoque l’imagerie des films sur la guerre du Vietnam qui pullulaient dans les années 70/80. Et la musique de Silvestri de prendre des intonations très militaires. Le décor nous suggère, cependant, que nous ne sommes pas aux Etats-Unis.

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Retour sur le soldat vu de dos (5a). Il est encore là où nous l’avons laissé. Cependant le cadre a quelques peu changé, il est plus proche du bord droit, déroulant un store puis tournant légèrement son visage vers la gauche de l’écran, comme s’il prenait attention à quelqu’un hors-champ(5b).

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Plan suivant, en ensemble : on en sait plus sur l’endroit où se trouve cet homme (6). Une pièce un peu délabrée avec des tables ça et là, un ventilateur au plafond (il fait chaud). Mais le plus important est l’introduction d’un nouveau personnage au centre de la pièce. Il est assis sur une table, sirote de l’alcool peut-être.

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On revient à notre hélicoptère. La caméra propose un plan serré en légère contre-plongée sur la porte du véhicule qui coulisse subrepticement de droite à gauche (7a). On découvre un, deux puis trois hommes au premier plan. Ils sont habillés en civils (7b). L’homme sur le côté droit crache puis saute du véhicule.

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McTiernan poursuit le mouvement du personnage par un superbe plan d’ensemble filmé en contre-jour de façon à ne voir que la silhouette du personnage (8a). Il récupère un sac dans l’hélicoptère puis s’éloigne vers la gauche de l’écran pendant qu’un autre des passagers s’apprête à descendre.

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On revient à la caméra en contre-plongée sur la porte de l’hélicoptère, tous les autres passagers sortent. Ils sont tous habillés différemment mais on peut deviner leur fonction grâce aux sacs militaires qu’ils transportent mais aussi par une certaine iconisation des personnages (7a, 7b, 7c).

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On reste toujours dans le même cadrage. Lorsque le dernier homme sort du véhicule, notre attention se focalise sur un autre personnage qui est toujours à bord (7d). Il est étendu au fond du cadre, de façon peu éclairée, pourtant ce nouveau personnage semble être important. On voit un peu plus son visage lorsqu’il allume son briquet en vue de fumer son cigare.

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Gros plan sur le visage du personnage, ce qui indique son importance (9a). C’est lui qui va réclamer toute notre attention mais pour l’instant nous ne connaissons que peu de choses de lui. On peut penser qu’il est simple soldat comme les autres hommes qui viennent de descendre.

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Il fume son cigare tranquillement puis commence à se diriger vers la sortie du véhicule (9b). Il balance nonchalamment son paquetage vers la gauche du cadre, la caméra suit son visage par un léger travelling vers la gauche également.

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On revient de nouveau vers le plan d’ensemble en contre-jour (8b). On remarque que ce personnage suit exactement les mêmes mouvements que les précédents mais son constant décalage et divers détails (son cigare, sa casquette) font de lui un personnage à part(8c). Pour l’instant il est celui qui se rapproche le plus d’un rôle principal. Notez qu’à ce niveau du film, aucun personnage n’a parlé.

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On retrouve un plan rapproché sur les jambes d’un personnage qui semble se trouver dans un autre endroit de la scène, en attestent les marches qu’il descend et la différence de lumière avec la scène précédente (10a).

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La caméra suit quelques pas du personnage vers le bas puis fait un panoramique en montant au niveau de son visage. Il s’agit du premier personnage que nous avons vu au début de la scène. Un militaire. On le déduit par son uniforme et sa casquette (10b). Son regard est fixé sur vers l’extérieur du cadre, toujours vers la gauche. On en conclut qu’il observe attentivement les hommes qui viennent de débarquer (10c). Implicitement on sait que ce personnage va rencontrer ceux qui sortent de l’hélicoptère.

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Retour sur le personnage qui nous intéresse. La caméra commence son travelling avant vers une des jeeps qui se trouve sur ce qui semble être une plage. Les jeeps sont au milieu du cadre tandis que les personnages sont tout à gauche, en bordure. Enfin, l’homme à la casquette rentre dans le champ (11a). Filmé de dos, il arrive de la droite pour occuper le centre du cadre. Plus de doute, c’est lui le personnage principal (11b).

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Il arrête sa course au même moment que la caméra qui le cadre en plan rapproché toujours de dos. Il met son paquetage dans la jeep puis fixe attentivement des personnes au second plan (11c). La musique de Silvestri est maintenant plus haletante et arrive bientôt à son point d’orgue.

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Avec cette nouvelle scène, on en apprend plus sur le lieu de l’action. Nous avons un plan général (12) : des enfants sur le côté droit du cadre (ils fixent les hommes qui viennent d’arriver et de ce fait le spectateur aussi), des adultes en second plan dans un abri en paille, un soldat fait sa ronde entre les deux niveaux de plan, il se dirige vers la gauche du cadre, une petite étendue d’eau délimite le cadre comme une sorte de frontière.
On peut deviner où nous nous trouvons : les enfants comme les adultes portent peu de vêtements, de plus ils sont usés. On en déduit que nous sommes dans un pays chaud et pauvre. Il y a une présence militaire, ce qui signifie que cet endroit est sûrement en plein conflit. La couleur de peau de ces personnes nous indique que l’on peut se trouver dans une partie du continent Sud Américain.

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La scène suivante s’enchaîne, On se retrouve dans une jeep avec le personnage principal (13). La caméra est installée à l’arrière du véhicule et ne laisse entrevoir qu’une partie du visage du personnage sur le bord gauche du cadre. Il y a une autre jeep devant, mais on aperçoit surtout des vieilles bicoques en second plan. Ce qui nous indique la direction prise par la jeep.

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Plan général avec un léger panoramique vers le bas de la scène (14a). Le cadre fourmille de détails qui nous en disent définitivement plus sur le lieu de l’action. On voit que cette plage a été aménagée exprès pour poster cette base militaire vu la quantité de débris qu’il y a en second plan ainsi que ces blocs de bêton qui semble baliser le chemin. Enfin on aperçoit une plate-forme pour hélicoptère, des soldats s’activent autour (14b).

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Juste au milieu de cette scène, le réalisateur effectue un rapide insert, en vue subjective pourrait-on penser (15). La caméra est toujours montée sur la jeep et fixe notre attention sur un hélicoptère en tout premier plan, prêt à décoller.
La musique aidant, on pressent la conclusion de cette scène.
Vue générale : au premier plan se trouve une autre plate-forme pour hélicoptère avec plusieurs soldats autour. Au second plan, la même composition symétriquement opposée.

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Au milieu du champ, la jeep de tête sort vers la gauche du cadre tandis que celle transportant notre personnage arrive dans le champ et ne prend pas la même direction (16a). La caméra fait un léger panoramique pour suivre le véhicule qui occupe maintenant le premier plan, la jeep suit un chemin de la gauche vers la droite (16b). Enfin notre personnage principal sort du véhicule, face à la caméra, sans sa casquette, il enlève ses lunettes mais garde son cigare (son signe distinctif). Il est encore loin et peu éclairé (16c).

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Jeu de regard. On retrouve le vieux soldat, filmé de la même façon que lorsqu'on l’a laissé(10d). Il esquisse un petit sourire comme s’il connaissait cet homme. Comme on l’avait conclu plus tôt, ce personnage était destiné à rencontré au moins un des hommes de l’hélicoptère.

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L’homme en rouge s’avance (16d) et à l'instant où il occupe une large partie du cadre, éclairé de façon à découvrir son visage (16e), un hélicoptère s’envole.

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On retrouve le même plan sur le vieux soldat (10e). Enfin on entend le premier dialogue du film dans un classique champ/contre-champ.
Le vieux soldat s’adresse de manière amicale et chaleureuse à notre homme : "You’re looking good, Dutch" (Vous avec l’air en forme, Dutch !)

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L’homme lui répond : "It’s been a long time, general !"a faisait longtemps mon général !) (16f)

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Ils se serrent la main, et le vieux soldat invite notre personnage à entrer : "Come on inside." (Entrez.) (10f)

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Même composition de plan mais l’homme rentre dans le champ puisqu’il est invité par le second personnage à entrer(10g). Ici débute l’aventure marqué par la conclusion de la bande son.


En l’espace de quatre minutes, McTiernan vient de poser les bases de son récit uniquement par sa mise en image : il oppose deux univers différents : la science-fiction et le film d’aventure/action en orchestrant ses plans de manière à ce que le spectateur ne soit pas dérouté par cette transition. C’est bien simple, lorsqu'on assiste à la deuxième scène, on a déjà oublié le vaisseau spatial. Pourtant on sait que ces deux univers vont devoir se confronter.
Construire la mise en place de deux genres si différents avec une telle évidence relève du défi, et il faut se lever tôt pour se vanter de posséder la même efficacité que McTiernan. Une efficacité qui a rarement permis aux films de McTiernan d’être reconnus à leur juste valeur lors de leur sortie. Aujourd’hui, ils font partie des films les plus souvent cités en modèles de leur genre respectif.

PREDATOR
Réalisateur : John McTiernan
Scénario : Jim & John Thomas
Production : Joel Silver, John Davis, Lawrence Gordon…
Photo : Donald McAlpine
Montage : Mark Elfrich & John F. Link
Bande originale : Alan Silvestri
Origine : USA
Durée : 1h47
Sortie française : 19 août 1987




   

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