La Petite Princesse

J'ai la cithare qui me démange...

Affiche La Petite Princesse
Alors que tous les geeks de la terre ne parlent que de la sortie ce jour de Watchmen, L’ouvreuse se fend d’un article sur un obscur film pour gamines ? Et oui, pas de réflexions éclairées sur les thèmes parcourant l’œuvre d’Alan Moore. De toute manière, il n’en est pas non plus question dans le film de Snyder…
Un film de princesse plutôt que le méga-attendu-trop cool-j’ai reproduit au tube de colle UHU sur le bureau d’Ozymandias près-Watchmen ? Rebelle attitude, anticonformisme, provocation ? C’est surtout que l’on a les groupes de pression que l’on mérite. Notre non-influence nous expose non pas au lobbying effréné de boîtes de production soucieuses que leur produit soit bien vendu mais à celui des enfants de nos lectrices ! Et notamment le groupe mené par Charlotte, fille de Marie-Yvonne et accessoirement nièce d'Isabelle, adoratrice de Twilight, qui nous demande de "parler expressément de ce film honteusement passé inaperçu à sa sortie et quasi oublié maintenant " (je me suis permis une petite traduction que j’espère fidèle après une heure de déchiffrage d’un mail en format sms). Non mais vous avez lu l’impudence de cette gamine ? Bon, comme on a fait plaisir à sa mère et sa tante, je me suis au moins documenté sur le bouzin. Et dès que j’ai vu le nom du réalisateur, je me suis empressé de mettre le DVD dans mon lecteur. Il y a de l’espoir, la petite Charlotte a vraiment meilleur goût que sa génitrice et sa tata.

Le capitaine Crewe doit quitter à contre-cœur l’Inde pour rejoindre le front de la première guerre mondiale qui vient d’éclater. Sa femme étant décédée, il ne peut laisser sa fille là et l’emmène donc poursuivre ses études dans l’établissement de mademoiselle Minchin à New York. Elle y est accueillie avec tous les égards que la fortune de son père peut générer, sa présence amenant de surcroît une aura de respectabilité supplémentaire. Sara se liera rapidement d’amitiés avec la plupart des autres pensionnaires et la petite domestique noire Becky mais ne peut se résoudre à se soumettre à des règles drastiques, ce qui  lui vaudra l’inimité de la directrice. Le jour où on lui annonce que son père est mort au front, son monde s’écroule. Littéralement, car désormais dans l’impossibilité de régler les frais de scolarité, Sara sera employée comme bonne à tout faire et logera avec Becky dans les combles du pensionnat.
La Petite Princesse
est à la base un roman écrit en 1905 par Frances Hodgson Burnett, auteur également de Le Petit Lord Fauntleroy et Le Jardin Secret, classique de la littérature enfantine et qui connu une première adaptation en 1939 par Walter Lang avec Shirley Temple dans le rôle titre.
Il fut adapté également sous forme d’anime japonais, Princesse Sarah de Fumio  Kurokawa créé en 1985 (46 épisodes de 24 minutes) et diffusé sur la défunte 5 à partir du 1er mars 1987.
La version qui nous intéresse aujourd’hui est celle qu’en a livrée Alfonso Cuaron. Oui, le réalisateur de Y Tu Mama Tambien, Harry Potter et le Prisonnier d’Azkhaban et du monumental Les Fils de l’Homme. Film peu connu de sa filmographie et qui mérite pourtant le détour même si son titre semble le prédestiner à un auditoire exclusivement féminin et âgé de douze ans maximum.

Pour public averti ?
Un article du voisin d’en face fait état des incongruités de la classification pour enfants faite par les adultes et qui aura des ratés pour le moins traumatisants lors de la diffusion à la télévision de certaines œuvres. Rassurez-vous, La Petite Princesse n’est pas à ranger dans cette catégorie et fera le bonheur de vos chérubins. Non, ce qui étonne c’est justement sa non exploitation en salles en 1995 ou plus tard sa non diffusion à la télévision, le DVD étant quant à lui édité le 3 novembre 1999.
Qu’est-ce qui a pu choquer à ce point les distributeurs ou les directeurs de programmes pour que ce film reste confiné à l’anonymat ? Certes, à l’époque le nom d’Alfonso Cuaron n’est pas encore connu et reconnu, c’est son premier film hollywoodien, mais les histoires de princesse, quelquesoit le réalisateur, sont censées être promises sinon au succès du moins à un minimum d’exposition. Que se ne soit pas une classique histoire de princesse avec prince charmant, château et fée bedonnante a sans doute joué en sa défaveur. Pourtant, le film remporte le New Generation Award des L.A. Film Critics et sera également cité aux Oscars de la meilleure photo et du meilleur décor. Mais qu’est-ce que les gosses ont à faire d’une photo et de décors de qualité, hein ? Et puis, comment arriver à vendre une histoire mêlant récit à la Dickens et mythologie Hindoue, ne prenant pas son auditoire pour des lapins de six semaines et ne pouvant se résumer en trois lignes ? Pour les responsables marketing, cela relève du défi impossible.
Si le public doit être averti de quelquechose, c’est bien du talent de Cuaron qui parvient à instaurer la magie comme élément du réel par la grâce d’une réalisation soignée, quand bien même le film est classé tout public. Pour le réalisteur comme d’autres avant lui, McTiernan, Carpenter, Del Toro ou Siri, faire un film de genre populaire n’est pas exclusif d’un véritable projet de mise en scène.

Mais en 1995, on préfère distribuer en salles Casper de Brad Silberling.

La magie au quotidien
Le Rāmāyana qui signifie en sanskrit "le parcours de Râma" est un des écrits fondamentaux de l'hindouisme et de la civilisation indienne qui raconte la naissance et l'éducation du prince Rāma (septième avatar du dieu Vishnou) la conquête de Sîtâ et son union avec elle. L'œuvre conte également l'exil de Rāma, l'enlèvement de Sîtâ, sa délivrance et le retour de Rāma sur le trône. Le film va s’articuler autour de ce récit mythique que Sara évoquera à chaque fois qu’elle racontera une histoire à ses amies. C’est d’ailleurs au son de la voix-off de Sara et par des images de Ramâ et Sitâ que s’ouvre le film, initiant ainsi le spectateur et les autres personnages à une histoire, une culture inconnue. Sara en est imprégnée, ses rêveries en seront une émanation et Cuaron va peu à peu immerger le métrage, et par voie de conséquence les spectateurs, dans cet univers enchanteur. Il va donc s’ingénier à mettre en scène de manière rationnelle le fantastique sans jamais y succomber totalement. La magie est présente partout et deviendra visible si l’on est suffisamment ouvert d’esprit. En cela, Cuaron se rapproche du cinéma de Del Toro, puisqu’il n’oppose pas deux univers antinomiques mais nous révéle que l’un est compris dans l’autre, que l’imaginaire est constitutif du réel et peut aider à mieux supporter une réalité désespérante.

La Petite Princesse

Sara crée une réalité fantasmatique qu’elle convoque par la parole et qui va se matérialiser de diverses manières.
En premier lieu par le personnage de Ram Dass (ou Ram Das) qui signifie "serviteur de Rama". Ce patronyme est donné aux hommes ayant été marqué par leur rencontre avec la spiritualité des sikhs et qui ont fait vœu de propager son enseignement. Parmi les détenteurs du nom on trouve ainsi des philosophes indiens (Swâmi Râmdâs), des religieux (Gurû Ram Das) et même un professeur de l’université d’Harvard, Richard Alpert (Baba Ram Dass). Dans le film, il est accompagné du singe Hanuman, qui dans le Rāmāyana aida Rama à délivrer sa femme Sita. Plus que des personnages aux noms mythologiques, Ram Dass et Hanuman doivent être considérés comme des manifestations physiques des forces spirituelles et magiques issues du conte. Cette interpénétration de la magie dans le monde réel, Cuaron va donc l’exprimer au travers des comportements de ses deux personnages et tout aussi subtilement par le biais de sa réalisation et de ses choix artistiques en termes de décors et de couleurs.
Déjà présent sur le navire ramenant les Crewe sur le continent, c’est Ram Dass qui convainc son maître d’héberger ce soldat amnésique qui se révélera être le père de Sara, c’est toujours lui qui aidera Sara à reprendre confiance par sa seule présence et un simple échange de salut (une scène magnifique), toujours lui qui aidera le capitaine à se rappeler l’importance de l’Inde dans son existence, enfin lors du dénouement, alors qu’il se tient face au père de Sara sans dire un mot et le fixant du regard, ce dernier recouvrera comme par enchantement la mémoire. Plus qu’un bon samaritain, Ram Dass est le vecteur le plus remarquable de magie. Et ce qui fait définitivement le charme et l’importance de ce film (oui, n’ayons pas peur des mots), c’est que cette magie est acceptée naturellement par Sara, elle va de soi. Ainsi, lorsque son père au moment de la quitter lui offre une splendide poupée en porcelaine en guise de souvenir de lui, il lui raconte que durant son absence cette poupée prendra vie pour redevenir inerte à l’instant où quelqu’un tenterait de la voir. Et Sara l’accepte aisément car elle croit en cette magie, même insignifiante. D’ailleurs, au moment de rejoindre les autres élèves pour le petit déjeuner, elle tentera de surprendre sa poupée pour finalement admettre sa rapidité et non pas que se sont des foutaises.

Cette magie, que l’on peut appeler spiritualité, Cuaron la dévoile au gré de sa mise en scène. Tout d’abord par l’utilisation systématique de fondus enchaînés pour passer du récit des aventures de Rama à Sara les racontant. Ses fondus associés à la beauté formelle du Ramayana créent une forme d’enchantement tout en effaçant les barrières temporelles. Elle passe également par les sonorités singulières de la cithare (instrument traditionnel hindou) entendues au cours du récit mythique, un thème musical que le spectateur associera immédiatement aux Indes et qui retentira à chaque manifestation tangible de la magie dans la réalité (le châle de Sara qui s’envole et atterrit aux pieds de Ram Dass). Cela passe également par l’utilisation récurrente du cercle, sous forme de mouvements circulaires de la caméra ou comme motif décliné tout au long du film (les plans d’ouverture et de conclusion, le cercle magique…). Ainsi, le cercle protecteur tracé par Rama pour protéger Sita sera dessiné à la craie par une Sara tout juste orpheline. Elle se couchera à l’intérieur et appellera son père d’un ton implorant tandis qu’à l’extérieur l’orage fait rage.

La Petite Princesse

Toujours dans le but de nous transporter et parvenir à l’union picturale de deux mondes, Cuaron va utiliser les couleurs représentatives de l’Inde, le jaune et le vert, qui apparaîtront aussi bien dans le conte que dans la pension de Miss Minchin. Ce sont elles que l’on découvre d’ailleurs en premier, le titre du film en jaune se détachant sur un fond vert. Caractéristiques de l’iconographie du prince Rama, elles apparaissent dans le costume de Ram Dass ou dans la rose jaune à tige verte que Sara accrochera à la porte du vieux voisin ayant recueilli son père amnésique. Eclatantes lors des interludes imaginaires du Ramayana, ces couleurs sont beaucoup plus ternes dans la réalité. Et notamment le vert qui recouvre la bâtisse et jusqu’aux vêtements des pensionnaires. Révéler la beauté de ces deux couleurs est le signe que Sara sera parvenue à faire concorder son imaginaire avec sa vie réelle et atteindre une forme de plénitude. C’est particulièrement frappant lorsque l’on compare les plaques où est inscrit le nom de la pension au début et en toute fin de métrage.

La Petite Princesse

Enfin, Sara elle-même est un vecteur de merveilleux par ses qualités de conteuse, de narratrice. Lors de la séance de lecture soporifique, elle l’investit de son talent et parvient à la rendre passionnante, au mécontentement de Miss Minchin. Elle est la seule qui arrive à calmer Lottie, d’une part en prenant soin de l’écouter, mais surtout en convoquant pour l’apaiser des figures mythiques telles que les anges. Et bien entendu, la voix-off de Sara qui sert de lien, de passerelle entre le monde réel et celui qu’elle décrit par les mots. On remarquera également qu’à chaque prise de parole de Sara, la caméra semble inexorablement attirée par elle par un léger travelling avant, figurant ainsi le sentiment parcourant son auditoire comme les spectateurs, tous étant subjugués. C’est là son pouvoir, invoquer par la parole tout un imaginaire qui soulage les peines, qui rassure, qui fais rêver et oublier sa condition d’exclue (Becky).

Mais en 1995, on préfère distribuer en salles Sauvez Willy 2 de Dwight H. Little.

Toutes des… princesses
Ces manifestations magiques auront d’autant plus d’impact que Cuaron décrit une réalité sociale âprement et sans fard. Les quelques scènes se passant sur le front de la guerre montrent les tranchées où gisent des cadavres, l’ambiance sonore est saturée du bruit des bombardements incessants, on montre le père de Sara traîner le corps d’un soldat…Bien que ne s’attardant pas sur ces horreurs, ces évocations sont pour le moins inhabituelles dans ce genre de production. Elles traduisent surtout l’intégrité de son réalisateur qui considère le jeune public le plus sérieusement du monde en n’occultant pas une réalité dramatique. Il en va de même de l’environnement new-yorkais ressemblant au Londres de Dickens où les mendiants foisonnent.

La Petite Princesse

Malgré tout, Sara reprend peu à peu espoir. Car quelles que soient les guenilles qu’elle porte, ses conditions déplorables de vie, un travail harassant, elle demeure une princesse. Un état d’esprit que Miss Minchin ne supporte pas et pire tente de lui contester.
Etre une princesse n’est pas seulement un droit du sang, c’est avant tout un droit de petite fille comme l’exprime la nourrice indienne de Sara dans le prologue : "Toutes les filles sont des princesses". Pour son père, elle est et restera sa petite princesse. A mille lieue d’une idéalisation illusoire, c’est avant tout une formidable marque d’amour paternel. D’ailleurs, Sara renverra à Miss Minchin ce manque d’amour lors de leur joute verbale après que Miss Minchin soit venu disperser le petit groupe de fillettes venu dans le grenier écouter les extraordinaires aventures de Rama. Cette dernière tente de rabaisser Sara en clamant que seul l’argent de son père pouvait faire d’elle une princesse légitime. A cet instant, va se jouer un moment crucial du film que Cuaron va dynamiser et rendre plus prégnant encore par sa mise en scène. Oui, même dans un film destiné à une jeune audience, Cuaron ne fait pas l’économie d’une réalisation réfléchie.
Une scène capitale car plus qu'une réaffirmation de  l'irréductibilité de Sara, elle met en jeu deux conceptions antagonistes du monde, l'une laissant l'imaginaire s'y développer en harmonie, l'autre ne jurant que par le pragmatisme, Miss Minchin assénant clairement à Sara qu'elle devra désormais abandonner ses rêves de princesse et se montrer productive. Par ces mouvements de caméras faisant "grandir" Sara et en contre-champ "se ratatiner" Miss Minchin, Cuaron illustre un changement de position dominante. Sara et les valeurs qu'elle véhicule prennent le dessus et va jusqu’à donner le coup de grâce en soulignant que les fillettes sont des princesses par le regard que leur porte leur père. Faisant ainsi vaciller les certitudes de la mégère mais surtout en lui renvoyant l’absence patente d’un tel amour paternel. Une richesse et une inventivité tout de même remarquables dans un film pour gosses.

Mais en 1995, on préfère distribuer en salles Power Rangers de Bryan Spicer.

Si vous avez des petites filles qui continuent à se rêver en princesse, c’est le prétexte idéal pour regarder en sa compagnie ce très beau film d’Alfonso Cuaron. Et s’il vous faut à tout prix une excuse pour découvrir cette perle, dites que c’est L’ouvreuse qui vous l’a conseillée, même si vous êtes persuadé d’avoir passé l’âge ou que vous êtes des geeks que la seule princesse vous faisant rêver se nomme Leïa.

A LITTLE PRINCESS
Réalisateur : Alfonso Cuaron
Scénariste : Frances Hodgson Burnett (roman), Richard LaGravenese, Elizabeth Chandler
Producteur : Amy Ephron, Mark Johnson…
Photo : Emmanuel Lubezki
Montage : Steven Weisberg
Bande originale : Patrick Doyle
Origine : USA
Durée : 1h37
Sortie française : 3 novembre 1999 en direct to DVD


     

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