Derrière Les Rires

Springfield experiment

Affiche Derrière Les Rires D’une certaine façon, toute grande série est source d’expérimentations, du choc Twin Peaks à la richesse ahurissante d’un Breaking Bad

Ce n’est que quand le medium est bien placé, reconnaissable entre mille, consolidé, adapté et adopté par tous que l’expérience scénaristique passe du ludisme au génie. Les fanatiques d’une série, ayant emmagasiné toutes les caractéristiques de cette dernière, n’en sont que plus ravis et surpris quand les artistes derrière la barre n’en finissent pas de dynamiser leurs fragiles connaissances, attentes et croyances. En un mot, leur tranquillité. 

Au fil des années, Les Simpson est passé de sympathique divertissement à colossal succès et n’a cessé alors d’entretenir un rapport fascinant avec l’univers qu’il dépeint. Les indénombrables références culturelles puisant dans chaque recoin de l’imaginaire font du show le terrain de toutes les parodies, de tous les clins d’œil malicieux, de toutes les reprises savoureuses, en autant de coup de coudes complices à celui qui sait deviner les allusions. Mais, encore plus loin que cela, la série a su imposer son propre style, son propre microcosme, devenant le symbole d’une culture plurielle, cette culture-même qui se retrouve volontiers raillée au détour d’un épisode. Il n’est plus seulement question de repérer les pastiches éparpillés en vingt minutes, mais de se dire "les Simpson l’ont déjà fait".
La rigolade du post-modernisme, quand une œuvre finit par s’octroyer un sujet en or : elle-même ! Briser le quatrième mur, au risque d’oser le cynisme… Un cynisme qui fait indéniablement partie de la personnalité de Groening, le barbu aux pensées noires qui aimait dessiner des petits lapins torturés dans cette jungle urbaine qu’est New York.

Derrière Les Rires

Les plaisanteries éparses au sujet de la Fox ou le côté méta d’Itchy & Scratchy (une émission bien incorrecte proposant au public jeune sa dose de subversion, pour le plus grand scandale des parents) ne sont qu’un mince aspect de cet humour auto-référencé, quand le spectateur devient témoin de l’explosion du quatrième mur… Rappelez-vous la séquence d’ouverture de Les Simpson : Le Film : un Homer se moquant de tous ces crétins taxant une place de ciné pour voir ce qu’ils peuvent gratuitement regarder à la télévision, tout en nous pointant du doigt ! Très vite conscients de l’impact drolatique de la chose, les meilleurs scénaristes au service de la famille jaune ont donné naissance au plus puissant exemple de cette création qui s’analyse elle-même avec sarcasme, à travers le fameux dernier épisode de la onzième saison.
Par définition, la onzième saison est déjà riche en concepts et triturations diverses : un épisode normal prend quasiment l’apparence d’un Simpson Horror Show (Le Jouet Qui Tue), le tout Hollywood est vanné comme jamais (le jouissif Mel Gibson Les Cloches) et le Grotesque, ce mélange habile entre drame et humour, est brillamment distillé (Adieu Maude) (lire "La mort en jaune"). Face à l’affirmation plus que concrète des qualités d’une série, il ne manque plus qu’à jouer avec les codes d’un spectacle et les familiarisations d’un public conquis. Ainsi est tenté le défi casse-gueule de ce qui tiendrait presque de la private joke à la Arrested Development : cette perfection de relecture ironique qu’est Derrière Les Rires.

Derrière Les Rires

Pas moins de quatre brillants scénaristes à la tête de la machine : George Meyer (Homer L’hérétique), Tim Long (Bart Et Son Boys Band), Mike Scully (dont la géniale sitcom Les Sauvages conserve un esprit très Groening) et Matt Selman, aidés par David Mirkin, Tom Gammill et Max Pross (trois des principaux producteurs de la série). Comme souvent en ce qui concerne la parodie, l’exercice semble facile, anodin, sage : il s’agit simplement de reprendre les bases de l’émission Behind The Music, ce programme à grand succès animé par Jim Forbes, où des groupes aussi divers que Jefferson Airplane, Lynyrd Skynyrd, Aerosmith ou Kiss étaient scrutés en profondeur, avec tout ce que cela implique de schémas très "biopics" (origines, succès, coups durs, remontée). En vérité, croire que tout cela va se limiter au petit jeu du détournement, c’est ignorer tout le potentiel des gribouilleurs chargés de la chose. Plutôt que de se concentrer sur les noms davantage familiers, décalons particulièrement le viseur sur le discret producteur Matt Sellman (et oui, encore un "Matt", et pas le moindre).

Matt Selman semble être un bon gars. En plus d’avoir scribouillé pour Adam Sandler et Jerry Seinfeld et contribué à l’écriture du réussi Les Simpson : Le Jeu (dont l’un des boss n’était autre que Matt Groening lui-même, enfermé dans un luxueux manoir) on peut reconnaître en Selman le pro de l’idée qui fait mouche. On lui doit par exemple l’over-the-top Les Gros QI, impeccable satire sociale qui constatait l’échec de l’utopie au sein de notre système, qu’il soit gouverné par la bêtise ou par les "têtes d’ampoules". Ou encore Les Simpson Dans La Bible, dont le titre résume parfaitement la dimension subversive. Bref, du sujet universel remanié par l’esprit d’un ado mauvais garçon au plus intime synopsis (Huit D’Un Coup, ou la paternité douloureuse d’Apu) jusqu’à l’exercice de style le plus éclatant (Triple Erreur, hommage tordant à Cours Lola, Cours), Selman est ce que doit être un scénariste simpsonien : un véritable touche-à-tout qui, attaché aux figures qu’il entretient, ne doit pas craindre de les bouleverser. Ce qui nous ramène, ENFIN, à nos moutons.

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Dans Derrière Les Rires, les Simpson sont leurs propres créateurs. Matt Groening n’existe plus. La famille est interviewée et c’est le panorama d’un parcours qui est scruté : effervescence d’un succès phénoménal et déviances régressives de la chute. C’est la crédibilité du spectateur qui est malaxée : ce dernier envisage, rien qu’un instant, que ces êtres animés dessin par dessin ne sont que des acteurs, fruits de leur propre best-seller télévisuel, que les tordus qu’ils incarnent ne sont rien comparé à leurs propres personnalités, "pour de vrai".
Suite aux essais patauds d’un Homer souhaitant vendre aux plus grandes chaînes sa série familiale (où les Simpson surjouent tout à fait, dans une parodie outrée de Les Simpson ne tournant qu’autour de punchlines nazes, de gimmicks et d’intrigues maigres), Marge permet au show d’atomiser Hollywood, grâce à un proche contact qui n’est autre que… le Président de la Fox. Le premier épisode propulse déjà la famille au rang des icônes modernes. Et la satire de s’intensifier : constant décalque méticuleux des métaphores hénaurmes des émissions sensationnelles (déformant par un sens du spectacle ce réel, cette histoire vraie… qui n’existe pas ici), l’épisode devient, comme beaucoup d’autres, une plongée dans la superficialité et les guignoleries de l’industrie du spectacle. Les minutes qui suivent défilent alors à vitesse grand V tant les pieds de nez s’accumulent.

Ce que signifie cet épisode, c’est qu’au-delà du virement dans le fantasme pur (imaginons un instant que les Simpson existent bel et bien et soient leurs propres initiateurs…), toute cette production est dangereusement affichée comme le plus désabusé des témoignages. C’est assumer Les Simpson (la série) comme le bébé des Simpson (la famille), une petite fratrie aisément devenue Mythe dont les aventures vont vriller à la folie commerciale. Très vite, et cela en dérangera plus d’un fan, les Simpson sont perçus à travers le prisme si savoureux de l’auto-dérision, ne sont plus des êtres tout en émotions (habituelles intrigues sentimentales) mais des images déconnectées de la fiction et proches de la basse matérialité de la cour aux vanités. Bart devient une marque de fabrique pour t-shirts branchés et la marque Simpson envahit les kiosques et les rayons. Toutes les exubérances du star-system y passent, avec le coup de plume traditionnel du bon script simpsonien (art de la caricature salvatrice) : les billets sont utilisés comme des mouchoirs, les Simpson se baignent dans du caviar et enregistrent des tubes aussi répétitifs que fracassants, surfant à fond sur leur notoriété en se vendant comme des paquets des lessive (il est précisé que leur étoile holywoodienne figure juste en face de celle de Flipper le dauphin).

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Et dans cet univers remanié, tout est affaire d’opportunisme. La multiplication des personnages secondaires devient une obligation financière, la présence de stars un argument commercial, le running gag de l’étranglement un acte en off introduit dans la série par son pouvoir burlesque, Bart s’apprête à tourner dans Teen Wolf 3, et c’est toute l’inégalité bien connue d’une série qui est expliquée au détour de ses ficelles inventées de toutes parts. Enorme gag parmi tant d’autres, le fameux épisode Le Principal Principal (où Skinner s’avouait ne pas être Skinner), qui demeure une sorte de vanne pour initiés compte tenu de l’absurdité de son histoire, est analysé comme l’essoufflement pathétique d’une série courant après sa perte et accumulant les "intrigues invraisemblables". La série est vue côté fric, la série est vue à travers un miroir déformant qui n’en est pas moins juste, et tous ses défauts deviennent des qualités, tant la manière d’avouer l’imperfection est hallucinante.

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Et avec un ton constamment potache et bienvenu, l’envers du décor se dévoile, pour ce qui se révèle être un décorticage incisif. La famille star est particulièrement détraquée, entre une Lisa droguée malgré elle pour conserver sa jeunesse et un Homer dopé pour assurer ses cascades de slapstick. C’est tout le microcosme cher aux fans qui est raillé : des fameux et interminables voyages des Simpson aux quatre coins du monde (une idée essoufflée en plus, balancée le temps d’une réplique) à l’affection que porte Homer au musical (Cf. tous ces épisodes où le paternel pousse la chansonnette : Vive Les Eboueurs, Simpsonnerie Chantante, le magique Le Quatuor D’Homer). Et il est pour le moins radical de nous montrer tous ces produits dérivés, ces tronches de Simpson par myriades à l’intérieur même d’un épisode, décalqués comme le pop art de Warhol. Les figures restent les mêmes : Lisa est toujours aussi "sérieuse" (épaulée par une avocate féministe), Bart est et se vend (!) comme un bad boy, Homer est homérique en diable…
Et pourtant, en soulevant le drap et en montrant ainsi des coulisses qui n’existent pas, les scénaristes s’engagent à livrer plus qu’une histoire témoignant de la grosse popularité d’une œuvre. Il s’agit de faire aveuglément confiance en son public fidèle, en le prenant au dépourvu : chaque scénariste assume les caractéristiques, tics et tocs d’une série, leur air de déjà-vu, et ce par le biais d’un délire pétri d’originalité, "à la Simpson". En vérité, cette farce sociétale des plus gourmandes est une réflexion intelligente sur elle-même, pas tant cynique que lucide en fin de compte. Comme il a été dit plus tôt, pur produit post-moderne, cet épisode des Simpson parle des Simpson, mais contient tous les ingrédients de la série, cette palette hétérogène d’humours. L’excuse de la parodie officielle ne sert qu’à afficher sa vraie vocation : ce n’est pas une parodie de Behind The Music, c’est une parodie troublante de Les Simpson.

Derrière Les Rires

En seulement un peu plus de vingt minutes, et à l’aide d’un procédé vieux comme le monde (le pastiche), chacun reconnaît des années de gags, de vannes, d’épisodes, de façon complice. Certes, le précieux 138ème Episode : Du Jamais Vu ! (best-of indispensable à tout archiviste) offrait déjà une re-visitation précise et atypique de l’histoire d’une série, de sa progression, de ses thématiques et tout le toutim. Mais Derrière Les Rires fait beaucoup plus fort, en compilant honnêteté (merchandising étalé), métatextualité bien dosée (rassurez-vous, ce n’est pas Scream 4), roublardise (une analyse imprévue, qui prend de revers) et… prévoyance.

Doucement, en filigrane, on en vient à considérer les dernières minutes comme une sorte de chant du cygne drôle mais un poil désabusé.
Homer se regarde (son personnage, dans un épisode) énoncer une phrase running gag, et balance carrément aux techniciens, en souriant :

"Ce sera la dernière saison."

Gag tout à fait candide ou au moins à 10 % sincère ? Un peu des deux, peut-être. Au vu de l’état actuel de ce qui fut un excellent terrain d’expérimentations-plus-que-comiques, on a le droit d’entendre ces mots comme un constat. Flagrant. Alors que la série est devenue une sorte de (mauvaise) parodie d’elle-même, une répétition ad nauseum d’un truc à bout de souffle, on aimerait bien, effectivement, que tout se finisse. Au plus vite.

En beauté. 




   

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