Le Grand Silence

Sans voix ni loi

Affiche Le Grand Silence

Violent, désabusé, sans concession, autant de termes qui qualifient habituellement les westerns de Sergio Corbucci et que le pouvoir de réverbération de la neige semble ici décupler tout en formalisant une série de contrastes saisissants.


Le Grand Silence est un western spaghetti atypique à plus d’un titre. Déjà, aux habituels décors arides chauffés d’un soleil de plomb se substituent les paysages enneigés de l’Utah, donnant le sentiment qu’un immense linceul blanc recouvre la région. C’est même plus qu’une impression tant la mort est présente, se faisant ressentir quasiment à chaque plan.
Le titre lui-même ne fait pas forcément référence à Silenzio, le tueur à gage taciturne avec une éthique (il dégaine toujours le second afin de préserver un état de légitime défense) mais plutôt à ce silence accompagnant ces étendues neigeuses et surtout ce silence qui succède à la mort. De plus, dans cette contrée proche de la ville de Snow Hill sévit une bande de chasseurs de primes. Une fois leur besogne accomplie, ils repartent généralement avec le cadavre mais lorsqu’il s’agit d’en transporter plusieurs à la fois, il vaut mieux passer par des étapes et laisser sous une certaine épaisseur de neige les corps (le froid se chargeant de les conserver) et les récupérer plus tard. Ainsi, l’environnement prend des allures de cimetière à ciel ouvert, les talus de neige aperçus en chemin pouvant dissimuler un mort. L’action en cours s’apparente même à une chasse à l’homme. La loi d’amnistie qui est sur le point d’entrer en vigueur et qui permettrait de recouvrer leurs droits aux paysans spoliés de leur terre par de plus riches propriétaires et considérés comme hors-la-loi agit comme un ultimatum pour ces chasseurs de têtes dont le but est de s’engraisser rapidement avant la fin de la curée.

C’est dans ce contexte qu’apparaît Silenzio, un tueur de chasseur de prime qui a la particularité de s’exprimer principalement avec son colt (un mauser, plus précisément) puisqu’il est muet et poursuit une vengeance personnelle avant d’être épris de justice. Après Django, voilà un autre antihéros magnifique créé par Corbucci et auquel un jeune et fringant Jean-Louis Trintignant apporte son charisme. Un personnage fascinant qui radicalise le positionnement de Corbucci par rapport à Leone puisqu’à son Homme sans nom lui succède cet Homme sans voix et qui s’avère être parfaitement complémentaire de Django. Les deux icônes entretenant ainsi de nombreuses correspondances, se répondant presque d’un film à l’autre, et notamment dans le parcours sacrificiel de ces suppliciés.
Dans les deux films on subodore que l’issue sera dramatique dès les premiers instants, Django tire son propre cercueil et Silenzio tombe dans la neige après que son cheval se soit écroulé d’épuisement. Leurs allures, leurs silhouettes sont similaires et s’ils semblent détachés du sort de leurs congénères, ils s’avèrent tout de même empreints d’une certaine forme de justice. Et puis, tous deux finiront l’aventure les mains en sang, Django après se les être fait briser par le général mexicain et ses sbires, Silenzio a eu la main droite brûlé et lors de la confrontation finale se fera tirer sur la gauche. La position qu’ils adoptent alors est quasiment identique, ils sont tous deux à genoux, éprouvant les pires difficultés à tenter de tenir et de se servir de leur pistolet. Mais si Django peut s’aider de la croix de la tombe de sa défunte femme, Silenzio n’a aucun moyen de stabiliser sa posture et il finira par y passer, criblé de balles par des adversaires en plus grand nombre que les trois mexicains tués par Django.
C’est un véritable choc que nous assène Corbucci en montrant l’exécution du héros, une situation d’autant plus choquante qu’elle est inédite.

Le Grand Silence
 

La mort de Silenzio a pourtant été annoncée dès le départ mais le spectateur attentif n’en prendra conscience qu’a posteriori. En effet, dans la scène pré-générique, Silenzio est confronté à des chasseurs de primes qu’il élimine avec dextérité sauf un à qui il coupe les pouces de deux balles précises, voulant le laisser en vie ainsi mutilé mais un hors-la-loi à proximité le tuera d’une balle en pleine tête. Une séquence qui offre ainsi dans son déroulement et sa conclusion un saisissant effet de miroir avec la dernière.
Si le héros est réussi, pour que le film ait un impact durable, il faut que son antagoniste, sa Némésis, soit à la hauteur. Et on peut dire que Tigrero, le chasseur de prime à la suavité et la cruauté entremêlées interprété par le fou génial Klaus Kinski, atteint largement cet objectif, parvenant à être particulièrement mémorable. Il l'est d'autant plus qu'il neutralise efficacement le héros. Alors que Silenzio le provoque pendant qu'il joue aux cartes, afin de le faire dégoupiller et qu'il dégaine le premier, Tigrero se contient, garde son calme pour ne pas entrer dans son jeu, connaissant parfaitement le modus operandi du tueur muet. Et s'il laisse éclater son énervement, sa frustration, c'est en le frappant physiquement. Beau parleur, Tigrero est mû par une duplicité de tous les instants, trompant tout le monde sur ses intentions véritables, que ce soit ses proies, ses partenaires en armes ou le shérif. C'est une belle pourriture et sa victoire finale n'en sera que plus insupportable et révoltante.
Car non seulement il abat Silenzio - ce dernier étant parfaitement conscient qu'il n'en réchappera pas mais il ne recule pourtant pas dans un dernier sursaut rédempteur avant d'en finir avec cette vie de tuerie – mais également la veuve de l'homme qu'il a exécuté et les hors-la-loi capturés. Tigrero n'en tirera d'ailleurs qu'une satisfaction d'un profond cynisme puisque les primes même minimes sont toujours ça de pris. C'est donc le bad guy et ses acolytes qui s'en vont dans le lointain, donnant l'occasion à Corbucci de composer une image marquante puisqu'alors qu'on les voit s'éloigner à la droite de l'écran, le reste du cadre est formé par la vitre du saloon d'où l'on distingue les cadavres laissés en plan. Les semeurs de mort ont terminé leur besogne, faisant place au grand silence ponctuant leur œuvre.

Le Grand Silence
 

Si le récit fonctionne à un niveau mythologique (Silenzio et Tigrer sont des antagonistes archétypaux représentants deux faces d'une même médaille, la bestialité imprégnant l'histoire s'illustre également par les peaux de bêtes revêtues par les pistoleros qui dans ce blanc immaculé prennent des allures de créatures étranges et fantastiques), il est aussi empreint d'une importante dimension politique que véhicule un étonnant troisième personnage principal qu'il ne faudrait pas sous-estimer à cause de sa bonhommie et son apparent décalage avec la violence ambiante. Il s'agit du shérif Gidéon animé par un bon sens désarçonnant qui est chargé par le gouverneur de l'Etat de réfréner les règlements de compte par pure manœuvre électorale. Ce n'est pas tant sa naïveté que sa conviction qu'un représentant de l'Autorité, de la Loi, sera respecté même par des auxiliaires aussi instables que les chasseurs de prime qui le perdra. Débonnaire, orné d'un léger embonpoint, il sera ridiculisé par la bande de hors-la-loi qui lui confisquera son cheval pour le manger mais il ne faut pas se laisser abuser par un tel contrepoint comique car il s'avère particulièrement pugnace et redoutable tireur. Pas suffisant malheureusement face à un individu prêt à tout comme Tigrero.

La noirceur du récit s'exprime ainsi également dans la disparition de ce représentant de l'ordre symbolisant alors le point de non-retour de l'escalade de la violence. Il ne réapparaîtra pas dans le climax tel un Deus ex machina improbable pour sauver la situatio comme le désirait les producteurs effrayés par une telle conclusion nihiliste (ils ont imposé à Corbucci de tourner une nouvelle fin, ce qu'il fit mais en faisant en sorte qu'elle soit impossible à monter avec le reste par manque de plans et par une résolution outrageusement joyeuse, dénotant avec la tonalité dépressive du reste du métrage). Une dimension politique qui s'exprime malgré la quasi absence de représentants du pouvoir politique puisque l'on apercevra le gouverneur que dans une courte scène, par le biais des hors-la-loi dont le statut découle exclusivement d'une volonté administrative et pas d'éventuels actes délictueux.

Le Grand Silence
 

Des paysans classés hors-la-loi par un simple jeu d'écriture pourrait-on dire qui incarne un autre motif à l'œuvre dans la filmo de Corbucci, la lâcheté collective. Au cours du pré-générique, lorsque Silenzio tue les chasseurs de primes embusqués, il agit seul alors que la troupe de persécutés est planquée non loin pour n'apparaître qu'au moment où tout danger est écarté. L'un d'eux exécutant même le dernier chasseur de prime encore en vie mais privé de ses pouces par Silenzio et donc incapable de répliquer. Ils sont près d'une vingtaine, armés et auraient pu prêter main forte au "justicier". De même, lorsqu'il tendent une embuscade au shérif afin de lui prendre sa monture, ils agissent en groupe contre un homme seul, qui plus est du bon côté de la Loi, il n'ouvrira donc pas le feu intempestivement et unilatéralement.
Enfin, la conclusion du film en offre une dernière illustration. Alors qu'ils sont attachés les uns aux autres, dans l'attente interminable que Silenzio se présente pour les délivrer, le leader invective Tigrero, le sommant de les tuer, d'en finir une bonne fois pour toute. On pense alors que l'état d'esprit les animant a changé, les voilà prêt à affronter leur sort, à l'accepter la tête haute et à lutter jusqu'au bout avec dignité. Mais lorsque Silenzio se fait descendre et que les chasseurs de primes les mettent en joue, ils perdent toute contenance et les supplie de les épargner. L'héroïsme est vraiment totalement absent, ou enseveli par la neige et engourdi par le froid. Enfin pas totalement puisque la lutte prend un virage et des visages inattendus avec la veuve du dernier paysan en date tué par Tigrero qui avait engagé Silenzio et qui tentera jusqu'au bout de tuer le meurtrier de son mari, prenant des mains du cadavre de Silenzio son pistolet pour mettre en joue le despérado. Et une des filles du saloon qui s'était entiché du shérif qui tentera courageusement mais vainement de s'interposer pour ralentir Tigrero et ses hommes venus à la ferme où sont réfugiés Silenzio et la femme afin de leur régler leur compte.

Avec Le Grand Silence, Corbucci livrait à la postérité une œuvre à la mise en scène remarquable, dans le plus pur style abrupt du cinéaste, d'une noirceur abyssale laissant le spectateur estomaqué et que renforce le défilement en lettres rouges sang de la mention des massacres perpétrés et qui ont perduré encore un petit moment après ces évènements avant que les chasseurs de prime ne soient condamnés pour ces exactions. Un chef-d'œuvre glacial.


IL GRANDE SILENZIO
Réalisateur : Sergio Corbucci
Scénariste : Mario Amendola, Bruno Corbucci, Sergio Corbucci, Vittoriano Petrilli
Producteurs : Alberto Maras
Photographie : Silvano Ippoliti
Bande originale : Ennio Morricone
Origine : Italie / France
Durée : 1h45
Sortie française : 27 janvier 1969
 




   

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