Kobe Doin' Work

Do the right thing

Jacquette Kobe Doin' WorkCompétiteur acharné, Kobe Bryant est en outre un régal à regarder évoluer sur un parquet. Le documentaire que Spike Lee lui a consacré  nous donne la possibilité de le côtoyer au plus près.


Et de rendre compte de sa passion pour le jeu toujours aussi intense après douze ans (au moment du tournage) passés dans la ligue, de son implication pour faire en sorte que son équipe tourne à plein régime et sa manière de contrôler les évènements sans forcément y participer directement. Autrement dit, on pourrait presque établir que Kobe Bryant met en scène le "film" auquel il participe. Impression renforcée par le fait que Spike Lee a pris le parti de faire commenter le documentaire au joueur.

Les prises de vues ont été réalisées le 13 avril 2008 au cours d'un des derniers matchs de la saison régulière qui voyait les Lakers opposés au Spurs de San Antonio, deux équipes alors au coude à coude pour la suprématie de la conférence Ouest. Un enjeu d'importance car cette première place confère l'avantage du terrain jusqu’à la finale de conférence Ouest.

Pour la petite histoire, les Lakers ont gagné le match 106 à 85 et retrouveront l'équipe texane emmenée par Tony Parker justement en finale de conférence où ils l'emporteront quatre manches à une et gagneront ainsi le droit de défier lors de la finale nationale le rival historique, les Celtics de Boston. Un contexte tendu donc et qui permet de mesurer la maîtrise émotionnelle affichée par l'ensemble des acteurs et Kobe Bryant en particulier. Dernier élément à prendre en compte, le numéro 24 de L. A. sera élu en fin de saison meilleur joueur de la ligue (son seul titre honorifique de MVP mais il en aurait mérité quelques uns de plus) ce qui illustre le niveau et le volume de jeu affiché par la star.

Enfin, les commentaires du joueur ici mis en vedette ont été enregistrés bien après (le lendemain d'une victoire sur le parquet des Knicks de New York où Kobe a sorti une performance dont il a le secret en signant 61 points, rien moins que le plus grand total de points inscrit par un joueur dans cette salle mythique) ce qui avec ce recul imposé par la difficulté à faire coïncider leurs deux emplois du temps permet d’avoir une analyse plus réfléchie et parfois même enjouée des images en train de défiler.

Kobe Doin' Work

Spike Lee est un passionné de basket-ball en général et des Knicks de New-York en particulier, on le voit régulièrement au Madison Square Garden vociférer contre les adversaires de son équipe favorite et ses passes d’armes avec Reggie Miller durant les play-offs 1994 et 1995 (séries New York contre Indiana) sont des moments forts de l’histoire de la NBA. Ce sport, il l’a déjà mis en scène avec son film He Got Game où un véritable joueur, Ray Allen, interprétait le rôle de Jesus Shuttlesworth, une star des lycées issue d’un quartier difficile confrontée à la gloire naissante et les conflits engendrés par les nombreuses marques d’intérêt à son encontre et les manœuvres de son père (Denzel Washington). Il a de plus très tôt manifesté un intérêt cinématographique pour ce sport en tournant plusieurs spots de pub autour de Michael Jordan pour la ligne de Nike et les célèbrissimes sneakers Air Jordan.

S’il a voulu tourner un documentaire sur une journée de travail de Kobe Bryant, c’est après avoir été impressionné par la diffusion à Cannes en 2006 du documentaire consacré à Zizou, Zidane, Un Portrait Du XXIème Siècle qui montrait le joueur de football en action et sous toutes les coutures grâce à un ensemble de dix-sept caméras dévolues à filmer sa gestuelle en gros plans pendant le match opposant le Real de Madrid à Villareal. Spike Lee emprunte donc la même démarche pour suivre un autre athlète d’exception, un joueur de basket américain incarnant la grâce sur un parquet comme avant lui Michael Jordan et Clyde Drexler.
Avec l’autorisation de feu Jerry Buss (décédé en 2013), le propriétaire du club des Lakers de Los Angeles et de Phil Jackson, le coach de l’équipe à ce moment-là, le réalisateur a tissé un écheveau d’objectifs (trente caméras) pour capter le moindre mouvement de la star et enregistrant les moindres paroles de Kobe grâce à un micro-velcro accroché à son maillot. A joueur d’exception, dispositif exceptionnel.

Et le résultat est pour le moins bluffant, notamment grâce à l’apport de Matthew Libatique, directeur photo qui a travaillé sur la plupart des films de Darren Aronofsky (Pi, The Fountain, Black Swan et le prochain, Noé) ou sur Inside Man de Lee. Nul besoin d’être un fin connaisseur du basket, de la NBA ou d’être fan du joueur pour apprécier tant Spike Lee parvient à nous immerger dans l’action en donnant l’impression d’être aux côtés du Black Mamba à chaque instant, nous faisant vivre de l’intérieur le déroulement d’un match, comme une mouche collée à ses basques. Bien sûr, connaître le jeu permet d’en apprécier encore plus certaines subtilités mais la fascination demeure tout de même.

Kobe Doin' Work

Si Zizou est peu disert, Kobe est très bavard. Il a ainsi toujours un petit mot, une consigne, un conseil à donner pour encourager ou replacer ses co-équipiers, les aider à mieux défendre, bref, il oriente le jeu, se comporte comme un relais du coach sur le terrain de jeu, voire comme un général dirigeant ses troupes au combat, il imprime sa marque, son emprise pour modifier ce que l’on appelle le momentum, soit le rythme le plus favorable pour l’emporter, le moment où l’équipe prend l’ascendant. Il apparaît comme un leader vocal et dans l’attitude, communiquant également avec les arbitres, les coachs et blaguant avec les adversaires, les chambrant gentiment. Si une grande intensité règne, le plus étonnant est de constater l’absence de nervosité même lorsque les débats sont serrés. Il se dégage un calme, une confiance de la part du leader et qu'il parvient à faire rayonner.
On pourrait envisager que Kobe joue la comédie ou du moins accentue son comportement du fait de la présence des caméras de Spike Lee mais c'est oublier que les joueurs de NBA sont continuellement sous l'oeil des caméras des télés et que dans le feu de l'action, la concentration se porte immanquablement sur les gestes à effectuer pour la victoire et pas passer pour le plus charismatique des leaders.

Ce qui importe, est surtout que le réalisateur apporte un point de vue cinématographique sur ce qu’il filme. Ce n’est pas un documentaire habituel recyclant des images d’archives et les mixant avec des plans fixes du sujet et de ses proches parlant face caméra. Ici, il créé son propre matériel et obtient un métrage stupéfiant.
Bien évidemment, le principal risque en suivant ainsi le joueur pas à pas est de se couper du reste de son environnement immédiat : adversaires, co-équipiers, public, coachs. Ce n'est pas du tout le cas car Lee alterne remarquablement bien les plans larges et les plans serrés sur la star de sorte que l'on sait constamment ce qu'il se passe sur le reste du terrain non occupé par Kobe. Sinon, c'est le son émis par les commentateurs qui permet de situer l'action (si un panier est marqué ou non, par exemple).

Kobe Doin' Work
Véritable perfectionniste, Kobe n'hésite pas à s'autocritiquer face à une action précipitée ou mal exécutée. Mais la grande plus value dans la manière de filmer ce sport par Spike Lee provient de la mise en exergue des actions du joueur. Ainsi, alors que Bryant enclenche un mouvement pour se saisir de la balle ou chercher le meilleur angle de passe, une mélodie jazzy retentit et des snap-shots en noir et blanc s'intercalent aux images filmées, semblant saisir le moment précis où la décision de passer la balle ou prendre le tir s'opère dans la tête de Kobe. Ceci rythme la première mi-temps car durant la seconde, Lee préfèrera aux clichés figés une répétition de l'action sous un angle différent, ceci afin de souligner son importance puisque l'on se trouve à un moment du match où chaque geste peut s'avérer décisif ou rédhibitoire s'il est manqué.

Et lorsque Kobe se retrouve sur le banc pour débuter le quatrième et dernier quart-temps - laissant la seconde équipe emmenée par Lamar Odom comme seul membre du cinq de départ creuser l'écart rendu à douze points grâce au shoot à trois points marqué par Bryant à la sonnerie de fin du quart-temps précédent - on peut observer la même envie, le même feu l'animer puisqu'il n'hésite pas à encourager ses partenaires, se lever suite à une action d'éclat et / ou importante et toujours proférer des petits conseils voire même se saisir d'une tablette d'un des aides-coach afin de formaliser par un schéma sa pensée ou d'expliquer brièvement et clairement une variante de la fameuse attaque en triangle (tactique offensive mise en pratique et perfectionnée par Tex Winter, déjà assistant coach de Jackson lors des deux three-peat des Bulls dans les années 90).

Bryant ne s'arrête jamais et semble être partout à la fois et pourtant sur le terrain, on peut noter que la star fait l'économie de déplacements inutiles. Il ne court pas partout sans but mais à bon escient et au bon moment, signe d'une fantastique emprise sur le déroulement de la partie et plus globalement sur le jeu.
Finalement, Kobe Bryant pourrait être un personnage de l'oeuvre de Tarantino puisque ses protagonistes bavards recherchent de film en film le geste le plus bref et le plus efficace. Ce n'est sans doute pas par hasard si son surnom est le Black Mamba, comme le nom de code d'une certaine Béatrix Kiddo...



KOBE DOIN’ WORK
Réalisateur : Spike Lee
Production : Keith Clinkscales, John Dahl, Spike Lee, Joan Lynch, Butch Robinson, Connor Schnell
Photo : Matthew Libatique
Montage : Barry Alexander Brown
Musique : Marvin R. Morris & Jan Petrov
Origine : Etats-Unis
Durée : 1h30
Diffusion française : inédit en France, diffusé le 16 mai 2009 sur la chaîne américaine E.S.P.N 




   

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