Hommes, Porcs Et Loups

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Affiche Hommes, Porcs Et Loups

Trois frères issus d'un bidonville : les deux aînés, Ichirô (Rentarô Mikuni) et Jirô (Ken Takakura) l'ont fui, devenant criminels pour survivre. Ils laissent derrière eux le jeune Sabu (Kin'ya Kitaôji) seul pour s'occuper de leur vieille mère.


A la mort de cette dernière, Sabu et sa bande d’amis emportent son cercueil quand débarque Jirô, à peine sorti de prison. Sabu lui fait savoir qu'il n'est pas le bienvenu. Jirô et son complice (Shinjirô Ehara) ont un plan : délester les puissants yakuzas locaux pour qui travaille Ichirô de 40 millions de yens. Ils ont besoin pour se faire de l'aide de Sabu et de sa bande. En échange de 50 000 yens chacun, ils devront servir de diversion lors du braquage et s'emparer du magot pendant que Jirô et son complice tiendront les yakuzas en respect, puis ils reviendront dans leur repaire au bidonville pour le partage.
Le plan se déroule sans accroc mais Sabu découvre la vraie valeur du butin et décide de le cacher. Jirô et son partenaire emploieront dès lors tous les moyens pour essayer de faire parler Sabu : passage à tabac, viol, torture... Pendant ce temps les yakuzas mettent la pression sur le frère aîné afin de récupérer leur bien.

Hommes, Porcs Et Loups

Hommes, Porcs Et Loups
(1964) est le dixième film de Kinji Fukasaku, entré à la Toei en 1953. Établi sous sa forme actuelle en 1951, le plus jeune studio de l'archipel est le résultat de la fusion de trois petites compagnies : Tôkyô Eiga, Ôizumi Eiga et Tôyoko Eiga (d'où son logo triangulaire). Fukasaku y suit le parcours standard : d'abord assistant-réalisateur aux côtés notamment d'Hideo Sekigawa ou de Masahiro Makino ainsi que scénariste. Il fera ensuite ses premières armes de réalisateur sur des séries B d'action en noir et blanc dépassant à peine l'heure et tournées dans les studios de Tokyo de la firme (les deux Drifting Detective et les deux Hepcat In The Funky Hat, tous tournés en 1961). Ces films servent de deuxième partie aux doubles programmes de la Toei, la première étant assurée essentiellement par les jidaigeki et les chambara produits dans les studios de Kyoto. (1) Fukasaku tourne ensuite des longs-métrages mais toujours à Tokyo. Il fera entre autres deux incursions dans la longue série des Gang, onze films de gangsters à cheval entre le film Noir américain et les Tontons Flingueurs dont la majorité sera réalisée par Teruo Ishii.

Hommes, Porcs Et Loups est la première œuvre véritablement personnelle de Fukasaku. Il signe ici son premier scénario pour une de ses réalisations, avec l'aide de Jun'ya Satô  (le Golgo 13 de 1973 avec Ken Takakura dans le rôle de Duke Tôgô et autre Bullet Train). A la bande originale, on retrouve un Isao Tomita pré-synthétiseurs, signant un score pop-isant mêlant cuivres de jazz et guitares de surf music. A souligner un passage chanté étonnant mais pas incongru sous influences de West Side Story lors de l'immersion dans le fleuve des cendres de la mère des trois frères.

Hommes, Porcs Et Loups


Fukasaku expérimente dès l'incipit du récit avec des arrêts sur image. Dans un montage saccadé, presque épileptique, le cinéaste plante le décor via une voix off : la fuite des deux aînés du bidonville, leurs déboires avec la pègre jusqu'à l'emprisonnement du personnage joué par Ken Takakura qui marchait sur les plates-bandes du gang auquel appartient l'aîné. Les décadrages brutaux et la caméra portée pour insuffler du chaos à l'action se font moins timides que ceux entraperçus dans The Proud Challenge (1962) et dynamisent la scène du braquage des hommes de main du clan dans le hall de la gare. Les extérieurs sont ceux du bidonville : un paysage ravagé, semblable à ce à quoi devait ressembler le Japon d'après-guerre de l'adolescence de Fukasaku. Quand le personnage de Takakura part en ville pour vérifier une information obtenue sous la torture, on se retrouve dans un cabaret bas de plafond ou dans des ruelles étroites avec seulement un petit bout de ciel visible à l'écran.

Hommes, Porcs Et Loups

Dans les intérieurs, les bords du cadre sont toujours encombrés, que ce soit par la présence des acteurs en amorce ou par les éléments du décor. Les personnages y sont filmés en contre-plongée, accentuant l'étouffement ambiant et l'oppression des scènes de torture à l'étau. Fukasaku se sert de la profondeur de champ pour montrer les oppositions entre les protagonistes pendant les scènes de dialogue : le metteur en scène fait toujours en sorte qu'ils ne soient jamais sur le même plan et ce dès les retrouvailles des deux plus jeunes frères. Il utilise aussi habilement un clair-obscur tout droit issu du film Noir US pour renforcer le sentiment de culpabilité de Sabu lors de la torture de ses amis.

Hommes, Porcs Et Loups

Les thèmes chers à Fukasaku tout au long de sa carrière sont bien présents : la jeunesse trahie par le monde des adultes (les aînés laissant Sabu seul pour s'occuper de leur mère mourante) fait écho aux désillusions du réalisateur face à la guerre et ses conséquences. Il évoque aussi la liberté individuelle face à la société et au groupe : l'aîné à la botte des yakuzas, le plus jeune frère leader de cette bande de jeunes sans futur (dont il scelle le destin par son action de cacher le butin), le personnage joué par Takakura peinant à trouver sa place dans ce monde, tenaillé par l'envie d'un ailleurs plus clément, d'une liberté qu'il n'arrive pas à définir lui-même. Les deux femmes du film, la petite amie de Jirô (Sanae Nakahara) et la fille de la bande de Sabu (Hiroko Shima), ne sont pas transparentes malgré l'univers ultra-masculin de ce type de film, à l'instar de Mayumi Nagisa dans
Okita Le Pourfendeur (1972) ou Yumi Takigawa dans Le Cimetière De La Morale (1975).

Hommes, Porcs Et Loups

A noter que la traduction du titre change l'ordre de l'original, Ôkami To Buta To Ningen, qui se traduit littéralement par "Loup, Porc et Homme" (le 'to' étant ici la particule d'énumération complète). Cet ordre originel peut évoquer l'évolution du personnage de Takakura, passant de prédateur assoiffé d'argent au porc torturant pour finir par retrouver son humanité dans un final nihiliste. Mais si on regarde le film avec en tête les événements historiques du Japon de ce début des années 60, le titre annonce la satire de l'état des lieux du pays que dresse Fukasaku, une sorte de réponse aux Taiyôzoku de Shintaro Ishihara. (2) En 1960, le Japon et les États-Unis décident de réviser le Traité Mutuel de Sécurité signé en 1951. Une vague nationale de protestation contre le gouvernement se soulève, accompagnée d'énormes manifestations étudiantes et ouvrières, dont le siège nuit et jour de la Diète pour empêcher la ratification du traité. Le premier ministre d'alors, Nobusuke Kishi (3), y répond en envoyant les forces de police ainsi que des briseurs de grève d'extrême droite et autres yakuzas. Durant les affrontements du 15 juin, une étudiante, Michiko Kanba, est tuée. Les manifestations redoublent alors d'intensité (près de 330 000 personnes dans les rues de Tokyo le 18 juin) mais le traité est imposé aux forceps et les contestataires trop disparates politiquement (socialistes, communistes, anarchistes....) ne peuvent s'unifier. Malgré la démission de Kishi, cet échec des protestations laisse un goût amer dans la bouche de la jeunesse japonaise mais aussi dans celle des trentenaires qui avaient espéré modeler un nouveau Japon de leurs propres mains au sortir de la guerre. Fukasaku fait partie de ces derniers.

Hommes, Porcs Et Loups

Le cinéaste évoque déjà le chaos de l'après-guerre dans Gangsters En Plein Jour(Du Rififi Chez Les Truands, 1961) avec son gang de casseurs nippo-américains ou la main-mise des États-Unis sur la politique du pays (et l'hypocrisie des journalistes) dans The Proud Challenge avec son générique à base de photos des manifestations de 1960 et son histoire de trafic d'armes et de meurtre dans une base américaine couvert par les autorités.

Dans Hommes, Porcs Et Loups, Fukasaku caricature l'état du pays. Le bidonville dont sont issus les trois frères représente le Japon d'après-guerre. L'aîné, joué par l'excellent Rentarô Mikuni (vu notamment dans Hara Kiri de Kobayashi) est le porc aux ordres des yakuzas, le gouvernement japonais à la solde des États-Unis. Le personnage de Ken Takakura est le loup prêt à tout pour de l'argent (vol, viol, torture), symbolisant la frange de cette génération d'après-guerre s'étant enrichi durant la reconstruction du Japon. (4) Sabu, le plus jeune frère, joué par Kin'ya Kitaôji, représente quant à lui les habitants du bidonville (que l'on voit à intervalles réguliers durant le film, spectateurs impuissants des événements), le peuple japonais, prêt à tout pour rester digne et honnête, allant jusqu'à l'automutilation. Le final en forme de siège du repaire de la bande par les yakuzas avec Ichirô en négociateur et son dénouement amer (les deux plus jeunes frères demandant à ce qu'Ichirô les rejoigne pour leur baroud d'honneur et la réaction de l'aîné) prend alors une dimension de discours idéologique. Et les derniers plans montrant les habitants du bidonville chasser Ichirô de leurs terres à coups de pierres et de cadavre de rat sonnent comme un vœu pieux de Fukasaku.

Hommes, Porcs Et Loups

On entrevoit donc dans ce film, avec quasiment une décennie d'avance, des bribes de ce que sera la révolution jitsuroku (5) de la série des Combats Sans Code D'Honneur (1973-1975 pour la première pentalogie) et autre Guerre Des Gangs A Okinawa (1971) au sein de la Toei. Or le public, lassé du jidaigeki dans sa forme première mais peut-être pas encore prêt à la furie qu'annonce Hommes, Porcs Et Loups, plébiscitera deux films sortis un an plus tôt : Le Théâtre De La Vie et sa suite réalisés par Tadashi Sawashima et issus du roman de Shirô Ozaki (Fukasaku tournera un segment de la nouvelle adaptation de 1983 aux côtés de Sadao Nakajima et Jun'ya Satô). Ce succès lancera la déferlante des films de yakuzas chevaleresques de la Toei (les ninkyô), dont Ken Takakura sera l'acteur emblématique.
Mais avec son ambiance survoltée et poisseuse, Hommes, Porcs Et Loups reste sans conteste à ranger aux côtés des meilleurs Fukasaku des années 70.



(1) Profitant de la signature du traité de San Francisco en 1951 mettant fin à l'occupation des États-Unis, la censure exercée sur ces films d'époque jugés trop nationalistes par l'occupant a été abolie. La Toei en relance la production avec un énorme succès, notamment en s'attachant les services des stars du genre d'avant-guerre.

(2) Taiyôzoku (littéralement : la tribu du soleil) : nom donné par l'écrivain Shintaro Ishihara à la jeunesse oisive, aisée et sans repères du Japon d'après-guerre dont il relate les mœurs sexo-existantialistes dans ses romans du milieu des années 50 : La Saison Du Soleil (Taiyô no Kisetsu) et Fruits Fous (Kurutta Kajitsu), dont les adaptations feront un temps le bonheur de la Nikkatsu.

(3) Nobusuke Kishi faisait partie du cabinet de Hideki Tôjô durant la seconde guerre mondiale mais ne fut pas inquiété lors du procès du Tribunal de Tokyo.

(4) Durant la Guerre Froide, les États-Unis veulent faire du Japon un rempart contre le communisme et autorisent le retour des Zaibatsu qu'ils avaient bannis durant l'occupation afin de hâter la reconstruction du pays.

(5) Jitsuroku (~récit authentique) : vague de films de yakuza au style se voulant documentaire, prenant son essor au début/milieu des années 70 (à la fois évolution et antithèse des ninkyô) et dont Fukasaku sera l'instigateur et maître.


OKAMI TO BUTA TO NINGEN
Réalisation : Kinji Fukasaku
Scénario : Jun’Ya Satô
Production : Tatsu Yoshida
Photo : Hichirô Hoshijima
Bande originale : Isao Tomita
Montage : Osamu Tanaka
Durée : 1h35
Origine : Japon
Sortie française : inconnue. Diffusé en juillet 2014 à la Cinémathèque Française dans le cadre de la rétrospective Fukasaku.




   

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