Le Pont Des Espions

La rhétorique peut-elle casser des briques ?

Affiche Le Pont Des EspionsComme Munich, Le Pont Des Espions est tiré de faits historiques et va à son tour faire coïncider la grande Histoire avec l'intime, avant d'entrer en résonance avec une certaine actualité.


Car ici, comme souvent avec Spielberg, tout est question de perspective, de métamorphose du regard que l'on porte sur soi et les autres. L'homme de loi James B. Donovan (remarquable Tom Hanks) sera le parfait vecteur de cette transformation opérant au sein d'un récit passionnant empreint d'un humanisme touchant.
Pourtant, ce combat d'un avocat spécialiste en assurance, commis d'office pour défendre un espion russe démasqué en pleine Guerre Froide, pouvait laisser craindre un flot de bavardages édifiants mais peu enthousiasmants, à l'image du précédent Lincoln. Au contraire, le cinéaste sublime son sujet grâce à son art du découpage au millimètre, bien aidé par la sublime photo de Janusz Kaminski et le scénario de Matt Charman auquel les frères Coen ont apporté leur patte, notamment par leur humour décalé et leur rapport aux mythes fondateurs de l'Americana. Et Spielberg de démontrer d'emblée que l'essentiel des émotions et questionnements passera par la mise en scène. Ainsi la première séquence quasi muette voit l'arrestation de Rudolf Abel (merveilleuse retenue de Mark Rylance) par des hommes du FBI voyant en lui un espion à la solde de l'engeance soviétique. Alors qu'Abel se montre discret, méticuleux, calme, ses poursuivants sont à l'opposé, agités et peu soigneux lors de leur filature et interpellation. Une différence de style qui imprégnera tout le métrage, Donovan prenant la relève du pondéré Abel face à la fébrilité gouvernementale, quelle que soit la nation. Et puis, il y a le premier plan du film, celui montrant Rudolf Abel peindre son autoportrait, la caméra présentant d'abord le reflet, puis l'homme et enfin la peinture. Une triple représentation qui illustre le monde de faux-semblants dans lequel le pragmatique Donovan sera plongé.

Le Pont des Espions

ESPIONNE-MOI SI TU PEUX
Spielberg est un conteur hors pair et en fait une nouvelle fois l'éclatante démonstration en orchestrant sur fond de Guerre Froide impitoyable la rencontre entre deux mondes antagonistes. Par le biais des codes du film d'espionnage, Spielberg formalise la relation entre deux hommes de deux systèmes divergents qui parviennent à s'accorder grâce aux valeurs partagées, premier signe d'assouplissement dans un climat de tension permanente où la psychose d'une attaque nucléaire ennemie contamine jusqu'à la plus jeune génération par un fantastique raccord d'une audience d'un prétoire à des écoliers entonnant l'hymne américain le cœur sur la main.

Pour souligner l'absurdité d'une démarcation aussi tranchée que l'axe Est/Ouest, Spielberg va multiplier les motifs renvoyant chaque camp à des systèmes comparables. Les Russes présents au jugement de Francis Gary Powers, pilote américain de l'U2 abattu, sont aussi enthousiastes face à sa condamnation (de par sa signification limpide, la scène n'a pas besoin d'être sous-titrée) que les Américains face à celle de Rudolf Abel. Donovan est soumis et confronté à une surveillance aussi pointue chez lui en Amérique que durant son séjour berlinois (la subtilisation puis la récupération de son manteau à Berlin, sa façon de préparer le thé sont autant d'éléments a priori insignifiants mais dont l'appropriation par les agents secrets de tous bords lui révèlent leur action). De même, chaque pays utilise le même symbole d'une pièce de 1 dollar afin de préserver leurs secrets : les Russes pour faire transiter des codes, les Américains pour y dissimuler une aiguille imbibée de curare pour permettre aux éventuels pilotes capturés de se sacrifier pour la cause. Spielberg adopte ainsi un point de vue sarcastique et donc politique. Et il est particulièrement difficile de lui reprocher une illustration outrageusement patriotique tant la culture mortifère de chaque nation est renvoyée dos à dos. Au culte voué au totem de la bombe H innervant les comportements (notamment incongrus de la jeunesse : le duck and cover enseigné à l'école, une baignoire emplie d'eau censée protéger des radiations) et le suicide programmé en cas de capture d'un côté, les arrestations arbitraires, la torture, les exécutions de l'autre.

Le Pont des Espions

LE PONT DES ESPOIRS
Afin de contrecarrer les effets d'une méfiance généralisée, tout l'enjeu, subtilement amené, consiste à créer un espace d'entente. Soit édifier un pont entre deux rives. Le pont où se déroule l'échange final symbolise alors parfaitement ce programme dont l'avocat James Donovan a la charge. Plus qu'un pont des espions, c'est un véritable pont des espoirs que sa rude mission de négociation l'aura amené à arpenter. Un lieu d'autant plus saisissant que Spielberg parvient à en ouvrir le champ en l'unissant, par l'entremise du découpage, à un autre poste frontière où doit être récupéré in extremis l'étudiant américain Frédéric Pryor. Alors que les agents de la CIA présents sont pressés de conclure l'échange et se satisferont tout à fait de ne récupérer que le pilote, c'est la certitude, la confiance et l'absence de frénésie du "couple" Abel/Donovan (belle séquence d'attente et d'inaction) qui permettent d'en élaborer la consistance, d'en maintenir l'existence et donc d'augmenter les chances de réalisation de l'événement. La mise en scène de Spielberg accentue alors le rôle, la portée de Donovan, ce personnage d'apparence si ordinaire. Alors que Lincoln humanisait une icône historique, Le Pont Des Espions agit à l'inverse en iconisant un homme pétri d'humanité.

Le Pont des Espions

Donovan est à la fois une figure digne de Franck Capra et de John Ford, un idéaliste dont la traversée du miroir le confrontera à une réalité peu amène et violente. Il subira un basculement similaire à ceux opérant dans Empire Du Soleil et Cheval De Guerre où gravir une colline pour aller sur l'autre versant fait aboutir en plein champ de bataille. Un mouvement que la caméra dans La Guerre Des Mondes ne poursuivra pas lorsque Ray Ferrier (Tom Cruise) laissera son fils s'éloigner avec les soldats partant au combat vers l'horizon. Ici, Donovan fait une percée décisive dans l'envers du monde qu'il arpente au travers d'un écran figuré par la vitre du train qui le ramène dans son taudis de Berlin ouest. Le mouvement de la rame est comparable à un travelling latéral lui permettant d'observer un groupe d'Allemands tenter d'escalader le Mur pour se faire faucher par les tirs des sentinelles. Une vision marquante qui agira comme le révélateur d'une situation jusqu'alors occultée.

Le Pont des Espions

UN HÉROS TRÈS DISCRET
Le choix de Tom Hanks pour interpréter l'avocat James B. Donovan est une évidence d'après ses précédents rôles chez Spielberg. Il est dans le cinéma du réalisateur une véritable représentation de l'homme debout, fidèle à ses principes, demeurant impassible dans la tempête qui s'agite autour de lui (comme le verbalise parfaitement Rudolf Abel : un autre comportement aiderait-il ?), seule manière d'avoir le recul nécessaire pour analyser la situation et agir pour le mieux. Chargé de défendre l’espion russe, il va prendre son rôle à cœur afin de se montrer digne des valeurs de justice et d’équité que représente sa fonction. Il est une véritable incarnation de la constitution, du livre de règles qu’il convient de respecter car définissant le lien à la nation (américaine ici mais transposable par corollaire à toute autre société) bien avant un droit du sang ou de souche.
Avant son départ pour Berlin dans un milieu tout à fait étranger, Spielberg partage l’action de Donovan entre ses efforts pour défendre Abel et sa vie de famille, les deux devenant inextricablement liés. Les intermèdes familiaux sont aussi importants que la mission qu’on lui assigne car ils soulignent qu’avant d’être un champion de la rhétorique il reste un homme du peuple conscient du milieu dont il est issu. Il n’est pas déconnecté de contingences que les hautes sphères gouvernementale et de l’espionnage ont tendance à laisser en marge.

Ce qui caractérise avant tout James Donovan est son stoïcisme, imperturbable dans la tourmente. Un homme debout, comme le définit Rudolf Abel, qui ne sera pas l’objet d’une transformation radicale mais dont l’évolution est tout de même patente. Elle se fera ainsi en trois temps. Au départ, il demeure debout, interdit, dans la cellule d’Abel, ne sachant trop comment réagir et c’est cette position qui entraînera l’évocation du stoic moujic par le russe. Plus tard, afin de donner toutes les chances à Abel, Donovan ira défendre son cas devant la Cour Suprême et se tiendra debout, seul, au milieu d’une assistance assise et devant les plus haut représentants de la Justice siégeant à leurs postes. Le cinéaste accentue ainsi imperceptiblement ce motif essentiel. Enfin, c’est évidemment au cours de l’échange nocturne que Spielberg magnifiera sa posture illustrant sa persévérance.

Le Pont des Espions

Une prestance qui modifiera le regard que l’on a pu porter sur cet anonyme. Le regard est d’ailleurs l’enjeu principal et primordial sous-tendant le métrage. Comment faire correspondre ce que l’on est avec l’image que l’on renvoie ? Une question qui infusera finalement tout le film et se traduira par le changement de perception des autres à son encontre (le courroux auquel il doit faire face de la part de quidams dans le métro et du policier après les tirs sur son domicile) et plus important, la transformation du regard que lui portent sa famille et surtout son épouse. L'aboutissement intervenant lors de ce plan magique où, le regardant dormir d'épuisement, on ressent l'admiration, l'amour qu'elle lui porte.
Donovan aura ainsi une influence déterminante sur le changement d’axe de vision nécessaire, notamment pour la sauvegarde d’intérêts dépassant la simple satisfaction des relents de maccarthysme infusant l’opinion publique. Spielberg utilise une séquence pour le moins triviale pour montrer le pouvoir de persuasion de l’avocat. Lorsque Donovan rend visite au juge Myers chez lui afin de le convaincre de ne pas condamner à mort l’espion, il est en train de se préparer à sortir pour une soirée, ayant toutes les peines du monde à nouer son nœud papillon. Il doit s’y reprendre à trois fois avant d’y parvenir. Et cela vaut également pour Donovan. C’est parfaitement illustré par les miroirs utilisés par le juge. Il doit ainsi passer successivement par trois miroirs dont les formats s’agrandissent, et c’est lorsque son reflet est le mieux défini que l’on sent que son avis incertain (on l’a dit, il a du mal à ajuster son nœud papillon) s’est éclairci en faveur des propos de Donovan. L’image la plus haute et la plus nette du juge illustre alors l’ouverture de son champ de vision.

Le Pont des Espions

THE INSIDER
James B. Donovan pourrait être un héros émanant tout droit de la filmographie de Michael Mann tant il renvoie à ce que dégage Ali du film éponyme, ainsi que Jeffrey Wigang et Lowell Bergman dans Révélations. Comme dit à Francis Gary Powers lors du retour après la réussite de la négociation, ce qui importe n'est pas ce que les gens pensent de vous mais d'être en accord avec soi-même et les principes qui gouvernent ses actions. C'est pour cela que malgré la culpabilité de Rudolf Abel, il éprouve pour lui un profond respect. Leur entente rythmera la première moitié du film et culminera en toute fin lorsque leurs regards finiront par se connecter. Le film est ainsi construit pour progresser jusqu'à ce moment charnière. On a droit à une ébauche lorsque, resté seul après l'échange, Donovan regarde une dernière fois son ami et voit s'éloigner la voiture emmenant Abel "chez lui". La réunion affective de leurs regards interviendra de manière figurative à travers deux peintures, l'autoportrait qu'Abel peignait au départ et le propre portrait de Donovan qu'il lui lègue comme souvenir de leur collaboration. Abel a su capter l'essence de Donovan dont l'image correspond superbement à ce qu'il est. Au moment du dévoilement de cette représentation, on pense évidemment à celle d'Abel et on note que si cette dernière regardait vers la gauche de l'écran, celle de Donovan regarde vers la droite. Spielberg compte ainsi sur la mémoire pour redisposer mentalement les deux peintures en vis à vis. Autrement dit, on se retrouve avec deux images qui, grâce à leurs regards, se font face à travers le temps et l'espace. Un joli moment, émotionnellement fort car concluant un parcours aux multiples circonvolutions.

Bien évidemment, Spielberg ne pouvait clore sans prendre en compte la métamorphose du regard que Donovan porte sur le monde qui l'entoure. On observe la transformation de son humeur lorsque, depuis sa rame de métro, il voit des gamins escalader un grillage, le renvoyant à la scène observée d'un même point de vue lorsqu'il était à Berlin (les fugitifs fauchés par une rafale de balles). Lors de cette dernière séquence, la lumière est vive, chaleureuse, tandis que les autres passagers le regardent cette fois avec respect, mais Spielberg en change la tonalité intime par le biais du regard de Donovan soudain chargé de gravité, signe qu'il a intégré à son ressenti, à sa perception, ce qu'il a expérimenté. Son regard de grand enfant demeure imperturbable mais n'est plus tout à fait innocent. Moins idyllique mais plus 
affûté.




BRIDGE OF SPIES
Réalisateur : Steven Spielberg
Scénario : Matt Charman, Joel & Ethan Coen
Production : Marc Platt, Steven Spielberg, Adamn Somner, Jeff Skoll...
Photo : Janusz Kaminski
Montage : Michael Kahn
Musique : Thomas Newman
Origine : Etats-unis
Durée : 2h21
Sortie française : 02 décembre 2015




   

Commentaires   

 
+1 #1 geouf le lundi 21 décembre 2015 à 12:23
Belle critique pour un film injustement qualifie de "Spielberg mineur" par la critique de par son cote "humble". Difficile de ne pas voir dans ce film un reflet de la chasse aux sorcieres agitant la France actuellement. Une preuve supplementaire que le cinema de Spielberg est definitivement universel.
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0 #2 B. Follet le mercredi 23 décembre 2015 à 11:08
Excellent travail d'analyse, qui porte sur ce beau (et grand) film un regard pointu et argumenté.

Merci pour cette lecture qui m'ouvre encore un peu plus les yeux et l'esprit sur les sens de l'oeuvre.
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0 #3 Strum le mercredi 13 janvier 2016 à 16:37
Bonjour,
Bien vu pour les tableaux qui se font face à la fin du film. Pour ma part, j'insiste beaucoup dans ma critique du film (sur newstrum.wordpr ess.com) sur la figure d'Abel (qui a des allures de pierrot lunaire) et de Powers (qui a des allures d'homme-enfant) , les deux "espions" qui se font face dans le film.
Strum
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