Godzilla

Sauriens, vous êtes filmés

Affiche Godzilla

Les responsables marketing qui ont pondu la bande-annonce de ce nouveau Godzilla sont des génies. Et des gros enculés aussi.

Oubliez donc tout ce que vous pensiez voir (le roi des monstres venant raser des villes entières, un monde apocalyptique avec sous-texte politique, Brian Cranston dans le rôle principal…) car vous n’aurez rien de tout ça. Le problème, c’est que vous n’aurez rien en échange non plus.

On peut tout à fait comprendre la motivation des exécutifs et du réalisateur de vouloir ménager des surprises pour que le public découvre un produit différent de ses attentes. Tant de trailers se permettent de balancer l’intégralité de leurs money shot ou de résumer la totalité du film en deux minutes chrono qu’il serait malavisé que de reprocher un gros mensonge sur la promotion. Malheureusement, par quelques bouts qu’on prenne ce Godzilla de Gareth Edwards, révélé par Monsters, aucune des notes d’intention ne semble tenue. Pire : elles se contredisent entre elles en permanence. La première partie du métrage est d’ailleurs révélatrice d’un problème de conception assez inquiétant. Changement de lieux intempestifs, changement d’années, changement d’ancrage émotionnel (Juliette Binoche, puis Brian Cranston, puis Aaron Taylor-Johnson). La narration n’est visiblement pas claire, les personnages interchangeables et le rythme inutilement dilué par des sous-intrigues militaires venant nous expliquer n’importe comment les raisons pour lesquelles on a payé notre place.

Godzilla

Clairement, on sent une envie de cadrer le film à une échelle humaine, notamment par des choix de mise en scène plaquée au sol, par d’impressionnants jeux de contrastes entre la taille infimes des hommes et le gigantisme des monstres ou encore par de nombreux usages du hors-champ. Le renvoie à des catastrophes récentes (Fukushima, le tsunami de 2004) renforce également cette tentative de confronter l’homme face à une nature qu’il ne maîtrise pas. L’idée est séduisante sur le papier et cohérente avec les envies de s’approcher de la terreur véhiculée par le film matriciel de Ishiro Honda.

Malheureusement, cela ne suffit pas à induire une quelconque implication émotionnelle puisque jamais les personnages ne dépassent leur statut de cliché sur patte (le scientifique obsédé par la vérité, le gentil militaire qui part au combat, sa femme infirmière qui ne fait rien, le militaire qui sort des théories de son chapeau magique du genre "Godzilla c’est Neo en plus grand, il va rétablir l’équilibre"). Des conversations téléphoniques à base de je t’aime/je reviendrai n’ont jamais suffit à créer de l’empathie, seulement du pathos. Gareth Edwards a visiblement aimé La Guerre Des Mondes de Spielberg auquel il reprend de nombreux plans (train en flammes, bombardement derrière une colline, grosses pattes s’écrasant au sol façon tripods…) mais il ne semble pas avoir compris que la séparation familiale au cœur des enjeux charpentait toute la narration, les épreuves traversées par Tom Cruise lui faisant progressivement prendre conscience des enjeux darwinistes qui le dépassent.

Godzilla

Rien de tout cela ici, le héros s’en tirant systématiquement avec une veine de cocu sans que cela ne le fasse grandir ou remettre en question son rapport à la famille ou à sa patrie. Il n’est, au mieux, qu’un observateur d’évènements sur lesquels il n’a aucune emprise et qui, de toute façon, ne l’atteignent pas plus que ça (la mort de son père a dû l’affecter cinq secondes et sa famille n’est absolument jamais mise en danger). Toujours dans la catégorie héritage Spielbergien, on pense aussi, au détour d’une séquence de tsunami, à un autre film cathartique sur l’éclatement d’une famille obligée, par la force des évènements, de reconsidérer le rôle de chacun de ses membres. Ce film s’appelle The Impossible et il contient également les traces d’une tragédie humaine de grande ampleur, notamment quand les survivants erraient hagards dans un hôpital dépassé par les évènements. Une séquence qu’on retrouve ici mais cette fois totalement dépourvue de tragique, le petit enfant asiatique que le héros avait juré de protéger retrouvant ses parents en moins de deux secondes pour une pénible scène de retrouvailles sans intérêt.

On cherche, en vain, les traces de ce grand drame humain tant promis, y compris lorsque le cinéaste décide d’user d’une ellipse pour nous priver d’un combat entre monstres (à quoi bon fermer une porte plongeant la femme du héros dans le noir si ce n’est pour ne même pas jouer la suggestion et entendre les bruits assourdissant du combat qui nous placeraient dans l’angoisse et l’obscurité forcée du personnage ?). Mais le script semble bien plus intéressé à l’idée de nous saouler pendant des plombes avec des discussions absurdes de scientifiques dont un Ken Watanabe gobant des mouches de sidérations pendant deux heures. On a ainsi tenté de tuer Godzilla il y a cinquante ans mais nous ne saurons jamais ce qu’il s’est passé depuis pour le roi des monstres. On enferme une créature se nourrissant de radiations dans un bunker dans le Nevada où sont stockés des containers de matières irradiées (et personne n‘entendra ladite créature exploser la moitié d’une montagne pour se libérer).

Godzilla

Quand au plan final pour détruire les grosses bestioles, il consiste à lâcher une bombe faisant cent fois Hiroshima alors qu’on nous a bien expliqué que ces choses se nourrissaient de ça et que ça ne les avait jamais tuées jusque là. Oui, je sais, ça a l’air un peu con dit comme ça mais rassurez-vous, à l’écran ça l’est encore plus. On nage clairement en plein n’importe quoi (et le sérieux imperturbable) au point qu’on peut se demande s’il ne s’agirait pas, au fond, d’un hommage à la période 60’s de Godzilla, quand celui-ci était l’ami des petits enfants et que des scientifiques incompétents racontaient beaucoup de bêtises entre deux scènes d’affrontements gol. Après tout, peut-on vraiment refuser le postulat d’un
kaiju eiga décomplexé où l’on verrait des monstres se foutre sur la gueule quand le scénario assume rapidement que le danger viendra d’autres créatures géantes ? Encore une fois, l’idée a de quoi faire mouiller la liquette mais elle ne sera pas plus assumée que le reste.

Car à quoi bon promettre des affrontements titanesques par le biais de longues (mais alors vraiment très longues) mises en place si c’est pour systématiquement désamorcer la tension par un cut au noir ou, pire, un gag ? Manier la frustration du public est une chose, jouer les gros trolls au montage jusqu’à devenir contre-productif en est une autre. Car rapidement, il devient clair que le film qu’on aurait aimé voir est en train de se jouer ailleurs, sur des écrans de télévision à l’arrière-plan du cadre (dans un hôpital, un salon, un casino…). Il faudra véritablement attendre la toute fin pour avoir le droit de savourer un combat mou du cul, entrecoupé d’énièmes séquences entre humains n’apportant rien au schmilblick (un saut en parachute sur le requiem de György Ligeti employée par Kubrick dans 2001, un sprint à six soldats avec une bombe de deux tonnes, ce genre de choses). La honte à tous les niveaux, si on excepte quelques plans bien chiadés mettant les monstres et les décors en ruine en valeur.

Godzilla

Même le traitement de ce pauvre Godzilla fait peine à voir. Admettons qu’on nous le présente en sauveur des hommes, comme c’est le cas ici. Encore faudrait-il nous expliquer les raisons qui le poussent à nous aider alors qu’on a cherché à l’atomiser pendant des années. Ou bien pourquoi il s’arrange pour ne pas renverser les bateaux des hommes qui sont en train de lui tirer sur la tronche à coups de missiles. Pas rancunier, le toutou en est limite réduit à faire attention de ne pas poser sa papatte aux mauvaises endroits pour ne rien casser.  Dès lors, l’ambivalence du personnage et sa nature de kami (divinité de la nature pour les japonais) passent à la trappe puisque jamais le regard de la population ne semble interroger leur rapport à ce roi des monstres. Et pour cause puisqu’on presque tout se déroule hors champ !

A la fin, Godzilla pousse son petit cri et retourne faire une brasse, se dirigeant sans doute vers une suite qu’on imagine encore plus nulle. Face à cette image, le spectateur restera sans doute paralysé sur son siège, dépité par le spectacle sans spectacle qu’il vient de voir. Car Gareth Edwards a voulu tout dire et tout faire en même temps : un drame à échelle humaine et un kaiju eiga. Il a juste oublié que les deux ne vont pas ensemble. Au final, il n’est parvenu à ne faire ni l’un, ni l’autre.




GODZILLA
Réalisation : Gareth Edwards
Scénario : Max Borenstein & Dave Callaham 
Production : Brian Rogers, Jon Jashni, Thomas Tull...
Photo : Seamus McGarvey
Montage : Bob Ducsay
Bande originale : Alexandre Desplat
Origine : USA / Japon
Durée : 2h03
Sortie française : 14 mai 2014




   

Commentaires   

 
-1 #1 tangoche le vendredi 16 mai 2014 à 12:01
Ayant adoré le film, je commence à me poser des questions, à force de voir des avis mitigés et/ou négatifs
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+1 #2 Bruce le vendredi 16 mai 2014 à 20:28
Vous avez vraiment besoin de vous impliquer émotionnellemen t ou d'avoir un scénario cohérent pour kiffer un kaiju eiga ? Perso la mise en scène me suffit. Après je suis d'accord pour dire que si les 2 premiers points avaient été mieux traités, le film aurait été meilleur (exactement comme pour Pacific Rim).
Et je peux comprendre qu'on n'adhère pas au côté hors-champ frustrant, mais je trouve que ça augmente la sidération au film (et ça fait un contrepoint à Pacific Rim, pour le coup).
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+1 #3 tenia le dimanche 08 juin 2014 à 01:45
Le souci, c'est que quand on nie au spectateur 2 des 3 bastons à grande échelle (bastons qu'on est en droit d'attendre dans un kaiju) pour se replacer sur des personnages humains dont on n'a rien à faire, vu la narration qui te fait balader d'un perso transparent à un autre, ce n'est pas seulement frustrant, c'est précisément contre-productif.

Il aurait fallu pouvoir s'attacher plus longuement, avec une meilleure fluidité, à ces humains dont l'échelle semble tant intéresser Edwards.

Mais non : on te balade de Cranston à Taylonr-Johnson à Olsen à Watanabe aux militaires, de Tokyo à San Francisco à Las Vegas, comme ça, en 2h de film.

Résultat : au bout d'un très court moment, tu te fous de ce qu'il peut leur arriver.

Et le film n'ayant rien d'autre à proposer, tu n'as plus que la maestria visuelle à te mettre sous la dent. Ce qui ne fait pas lourd.
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