Dernier Train Pour Busan

Naissance d'une contamination

Affiche Dernier Train Pour Busan

Sok-woo, col blanc déconnecté de sa famille, raccompagne sa fille chez son ex par le train. Une jeune femme malade s'y réfugie avant le départ alors que de violents heurts éclatent dans la gare…


[Spoilers dans le dernier paragraphe]

L'origine vaudou du zombie, symbole de l'exploitation des esclaves noirs, a très tôt permis d'étendre la métaphore au vampirisme capitaliste vidant chaque individu de sa volonté propre, dorénavant mû par l'unique envie de bouffer (l'autre tant qu'à faire) bien qu'il n'en ait point besoin. On tend toutefois à oublier que Romero (
The Crazies) et à sa suite Cronenberg (Rage) ont posé dès les années 70 l'idée que les morts-vivants qui naîtraient de la recherche du profit (militaire pour le premier, scientifique pour le second) ne seront plus passifs, mais foutrement énervés, très décidés à vous inviter au festin. La fiction occidentale, par effet d'usure et d'adaptation, délaisse de plus en plus souvent cet aspect de l'apocalypse zombie, ne se focalisant plus sur un système de contagion de masse mais sur le contrôle et l'emprise d'individus à individus (28 Jours Plus Tard, Fido, Warm Bodies, Pontypool, Maggie…, mais on pense surtout à The Walking Dead et son spin-off qui ne peuvent plus invoquer une dramaturgie dépourvue d'otage et de prisonnier). L'intérêt du cinéma de genre résidant dans une plasticité apte à répondre à toutes les nécessités sans se défaire de ses images primordiales, on ne s'étonnera pas vraiment de constater que c'est au pays asiatique cité en exemple pour sa conformation optimale aux évolutions du Capital qu'est réactivée la colère du mort et du vivant. 

Dernier Train Pour Busan

Ainsi
Dernier Train Pour Busan, premier film live de Yeon Sang-ho après deux longs-métrages d'animation, oppose un gestionnaire d'actifs égoïste et lâche à une horde de morts-vivants enragés. Bien évidemment, tout le voyage consistera pour l'auteur à dégager l'horizon de son protagoniste, encombré par l'imaginaire néo-libéral de l'accumulation par la spéculation et de la consommation irraisonnée qu'il croit salvatrice (les cadeaux à sa fille, en double). Pour cela Yeon s'émancipe très vite de l'exercice de style et de la métaphore attendue train/classe sociale en s'écartant des voies ferrées pour exploser les positions établies des personnages, leur retour dans le train signifiant une sécurité relative mais pas un retour en zone de confort pour autant. Sok-woo, forcé de se confronter aux zomblards, doit surtout côtoyer des vivants, dont un péquin moyen, Sang-hwa, un peu bourru un peu bourrin qu'on devine plus prolétaire que cadre, un clochard mystique mi-fou, un PDG d'une compagnie de transport, et surtout sa fille, Soo-ahn, hermétique à ses leçons de survie égocentrique.
D'une manière générale c'est tout le décorum de Busan qui est agencé afin de contraster au maximum avec l'endive amorphe qui tient lieu de personnage principal. L'exiguïté de l'engin permet évidemment au réalisateur de poser quelques suspenses ou de faire entonnoir pour amplifier l'action, mais c'est en s'appuyant sur les ruptures de ton héritées de l'animation (le plan de la première attaque dans le wagon des joueurs de base-ball avec l'agression hors-champ) ou du cinéma asiatique (Sang-hwa enguirlandé par sa femme pour avoir tardé à la secourir) que Dernier Train Pour Busan gagne vraiment en caractère. Yeon désamorce ainsi les tensions comme Sok-woo se fiche du sort des autres : complètement soumis à son système de valeurs, il ne trouve rien de mieux à dire au prolo après une dangereuse péripétie que sa sonnerie de téléphone est ringarde, rejoignant la profondeur de l'adolescente qui reprochait à son copain d'écouter quelque chose "même pas branché". Quelle vie.

Dernier Train Pour Busan

Avec The King Of Pigs, son premier long-métrage, Yeon Sang-ho se servait du cadre d'une classe de lycée pour disséquer les mécanismes de domination et de hiérarchie sociale. Un des personnages présentait tous les attributs pour venir en aide aux ados harcelés, mais rappelé à l'ordre par les dominants (plus riches, plus forts), il décidait de devenir indifférent. L'indifférence, disait Gramsci, c'est "l'aboulie, le parasitisme, la lâcheté, ce n'est pas la vie". L'indifférence c'est la mort. Sok-woo commence à combattre cette mort aux côtés du prolo et du copain "pas branché" pour se frayer un chemin jusqu'à sa fille à travers des voitures de contaminés. Et là, idée brillante du film, ils combattent avec leurs mains ! Les armes à feu étant totalement absentes, ce sont les pognes des héros qui remettent les morts à leur place. C'était déjà un plan sur une main qui ouvrait Busan, une main qui se révèlera être factice, sans vie, la main d'un automate singeant un homme. C'est par la main que Sok-woo retrouve la vie, sa fille. C'est mordu à la main qu'il la comprendra enfin.
Aussi, par l'absence d'arme à feu, la domination du PDG, l'antagoniste, ne s'exprime plus par la menace physique comme nous avons l'habitude de le voir trop souvent, mais simplement par le pouvoir symbolique, par la faculté à retourner les survivants contre leurs semblables sans raison viable si ce n'est un statut social et l'habilité à actionner les leviers de la peur. Sok-woo, après avoir frôlé la contamination terminale avec sa fille, ne se gênera évidemment pas de renverser cet ordre en le cognant de ses mains. Le gros con de PDG peut couiner "Il est contaminé !", Sok-woo n'a, à ce moment-là, jamais été autant guéri.




BUSANHAENG
Réalisation : Sang-ho Yeon
Scénario : Yeon Sang-ho 
Production : Kim Yeon-ho
Photo : Lee Hyung-deok
Montage : Yang Jin-mo
Bande originale : Jang Yeong-gyoo
Origine : Corée du Sud
Durée : 1h58
Sortie française : 17 août 2016




   

Commentaires   

 
0 #1 csa le lundi 29 août 2016 à 22:08
le méchant est un patron de bus macron. Parfait.
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-1 #2 Danny Trejo le dimanche 23 octobre 2016 à 18:17
Mouais, je trouve le film lissé, s'appuyant sur des structures et des canons préétablis du genre (un peu comme ce texte critique, quoique plutot correct) pour dérouler de mainière hyper conventionnelle un drame sans aucun impact dramatique. Je regrette le temps sacré où le mort vivant exprimait avant tout le cauchemar du réalisateur. ici, les zombies sont tous campés par des figurants mauvais acteurs et baignent dans une lumière plate au possible. D'onirisme sombre il n'y en a point, juste un film fonctionnel. Comme quoi il est tout à fait possible de faire un film de zombie qui n'est pas organique.
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+1 #3 ornelune le samedi 19 novembre 2016 à 17:32
En réaction à Danny Trejo : et pourtant offrir différentes pistes d'interprétatio n à partir d'un film de genre, les unes complétant les autres (par exemple en plus de l'évocation faite par Nicolas Bonci ci-dessus, faire de Busan une sorte de bastion de la résistance culturelle et politique), ce n'est pas là chose à négliger. Le but n'étant pas le simple divertissement pour écervelés.
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