Les archives McTiernan - Rollerball

Projet chaos

Affiche Rollerball

"J’ai dit à Norman Jewison : je suis votre fils illégitime et je fais ces remakes pour attirer votre attention."


Propos recueillis par Didier Allouch et mis en forme par Rafik Djoumi dans la preview de Rollerbal dans le Mad Movies n°129. Il n’y pas que dans ses films que McT manie l’ironie avec brio.
Toujours dans le même article de Mad, voilà ce qu’il pense de la version de 1975 : "Le Rollerball original exprimait profondément la conscience de son époque, ce qui en faisait tout sauf un brûlot politique. Les gosses allaient le voir parce qu’il était vendu comme un film immoral et ultra violent et cela même s’avérait faux puisqu’en fait, on y parlait plus souvent qu’on ne cognait." Ouch. Et tellement juste.
Mais Norman Jewison en a autant au sujet du remake de McTiernan, comme le rapporte Stéphane Moïssakis dans la longue et passionnante preview (une autre époque…) du n°137 : "Je refuse d’avoir un quelconque lien avec ce film qui glorifie la violence que j’utilisais de mon temps pour souligner la putasserie des corporations multinationales." Petit détail amusant qui a toute son importance, Jewison, au moment de cette déclaration n’avait pas vu le film, celui-ci n’étant pas encore achevé.

Toujours dans le MM 129, McT explique sa vision de l’histoire, ses enjeux et son positionnement par rapport à la réalité. "Le script de l’ancien film et le traitement du nouveau reposaient tous deux sur la même idée : dans un futur lointain, des gens souffriraient pour que d’autres puissent s’enrichir. Je me suis permis de dire à l’équipe de production : "Franchement, les gars ! Vous trouvez vraiment que c’est de la science-fiction ? Pas besoin de "Il était une fois" pour parler d’un tel sujet. Vous le savez autant que moi." Du coup, de nombreuses modifications ont été amenées."
"Ainsi, contrairement à Norman Jewison, mon film ne traitera pas seulement de la société américaine, car son sujet même le propulse dans un univers mondialisé, globalisant. Certes, le prémisse est le même mais le projet prend du coup une tournure nettement plus politique. Mais ce discours politique sera, par contre, beaucoup moins flagrant, moins évident, ce qui est à mon sens la meilleure manière de faire de la politique au cinéma."

Rollerball
 

On le sait, le film a connu de nombreuses avaries au cours de sa production. Malgré tout, il demeure d’une incroyable puissance subversive. Encore une fois, on ne peut que regretter que les contingences économiques et politiques hollywoodiennes aient contraint McTiernan à de multiples renoncements tant le film qu’il envisageait aurait pu être encore plus agressif. Non pas graphiquement mais dans son sous-texte et sa manière de déstabiliser le spectateur. Ainsi, dans les Cahiers Du Cinéma n°577, il revenait dessus en ces termes : "Encore une de ces expériences où vous sentez dès le départ que le projet est maudit, mais où vous vous prenez à espérer envers et contre tout. En fait, nous avons amputé le scénario de son dernier tiers avant même de tourner pour raisons économiques : il n'y avait pas assez d'argent. C'est à ce moment-là que j'aurai dû abandonner le projet, mais je ne l'ai pas fait. La partie consacrée au jeu ne devait constituer que le tout début du film, qui aurait dû se terminer en guerre dans les rues. Rollerball, devait reprendre littéralement, la structure de Spartacus : au milieu du film explose la rébellion des gladiateurs, ils détruisent l'école de combat où ils sont enfermés, et partent en guerre. Voilà ce que devait être Rollerball… Un film très noir.

Et la déstabilisation majeure proviendrait du langage même, qu’il soit linguistique ou visuel : "Au début je voulais tout le film en russe. Je crois que cela me vient de tous ces films européens que j'ai vus sans ressentir le besoin de lire les sous-titres. J'ai eu beaucoup de problèmes à cause de ça… Je conçois le cinéma comme de l'opéra, les mots eux-mêmes n'ont aucune espèce d'importance, c'est la façon dont ils sont dits qui prime, de quoi ont l'air ceux qui les prononcent au moment où ils les prononcent. Les mots ne sont qu'un bruit, ce ne sont pas eux qui font avancer l'histoire. C'est pourquoi j'ai si souvent essayé d'en détourner le public en les rendant incompréhensibles, donc non anglais. Mais ce genre de théorie rencontre une immense résistance, surtout chez les spectateurs américains. Ils pensent que vous les prenez pour des idiots. Dans mon esprit, Rollerball était comme une cacophonie totale. Ce type est coincé dans un brouillard de signes qu'il ne comprend pas (publicités, langage). Pour moi, il s'agissait de faire une parodie un peu maladroite de la culture des médias américains où les mots ne veulent plus rien dire. Seul un peu de cela subsiste dans le résultat final. Il y a eu beaucoup de résistance à mon idée."

Rollerball
 

Dans l’interview accordée aux duettistes Stéphane Moïssakis et Arnaurd Bordas, pour Basic dans le n°153 de Mad Movies, il revenait sur cette volonté de fragiliser le confort de son audience et livrait même ce qu’était, au fond, Rollerball : "On a transposé l'histoire dans le pays le plus pauvre, on l'a marqué d'influences expressionnistes allemandes. Tout y est sale. À la base, dans le montage original, la première heure était quasi-entièrement tournée en russe non sous-titré. C'était mon intention : que les gosses américains soient déboussolés, qu'ils ne comprennent rien pour se focaliser sur l'image ! Il y avait un personnage américain qui parlait en anglais et on lui répondait uniquement en russe. Il représentait le point de vue du public.
Pour la première projection test, le studio a choisi une banlieue de Las Vegas, type classe moyenne. Le gros du public venu voir le film bossait principalement comme dealers, gardiens de parkings, conducteurs de bus, ou même comme danseuses au service des casinos. Ils ont pensé que le film les représentait tels qu'ils étaient ! Ils ont donc détesté ! Ils étaient prêts à nous lyncher, à ME lyncher !!! Ils pensaient que c'était un film sur Las Vegas et ils ont raison :
Rollerball EST un film sur Las Vegas."

Et parmi les autres choses coupées au montage figure un rôle pour le moins incongru mais dont l’utilisation voulue par McT n’aurait été que plus probante pour le propos du film :
"Vous connaissez Pink, la chanteuse ? Son rôle a été lourdé du montage parce que je l'avais fait chanter des versions rock de Kurt Weil, un compositeur communiste des années 30... "

Rollerball
 

Une des scènes les plus impressionnantes et importantes du film (par son dispositif et ce qu’elle entraîne) est la poursuite filmée en mode infrarouge. Dans les Cahiers, McT revient dessus et notamment son contexte , sa réception et ce qui l’a motivé à utiliser un tel procédé : "J'ai beaucoup aimé filmer cette poursuite en vert, en infrarouge, mais je ne crois pas que le public américain ait aimé la voir. Bon, les gens vont s'habituer… Quand cette guerre qui se prépare au Moyen-Orient sera terminée, ils auront l'habitude de voir des scènes d'action en vert… La question, pour ce genre de scène, est la façon dont le public y est préparé. Ça a à voir avec les médias. Il n'y a que très peu de différence entre une expérimentation qui marche et une autre qui ne marche pas. Si le public est prévenu qu'il s'agit d'un événement, peut-être qu'il sera impressionné par la scène… Moi, je l'ai bien aimée. D'autant qu'au fond elle est très réaliste."
"J'ai dû beaucoup travailler pour rendre la scène simple. J'ai essayé quelque chose - et je ne crois pas avoir réussi -, quelque chose qui ressemble à ce qu'ils faisaient au tournant des années 50 et 60, avec un sens de l'échelle, de la distance, du paysage, qui donnait le sentiment d'une immensité. Cette idée me fascine et me frustre à la fois, je ne suis pas sûr de savoir comment le faire… George Stevens, par exemple, était très bon pour faire ressentir l'étendue d'un paysage et d'un lieu. Les westerns de John Ford doivent beaucoup à la verticalité de Monument Valley, dans un grand désert blanc, ils n'auraient pas marché, bien sûr. Mais bon, tout ça, c'est une question de technique, de filmmaking, ça n'a rien à voir avec des problèmes esthétiques…"
Et dans le Mad 153, il se montre particulièrement virulent : "Oui, les gens ont détesté ce procédé. Aujourd'hui, ça me fait bien marrer parce que tout le monde m'a chié dessus quand j'ai utilisé ce procédé et maintenant que ça passe à la télé, pendant la guerre, tout le monde regarde !!! Ils restent scotchés devant leur écran de télé pendant des semaines à mater des images retransmises en vision de nuit !"

Enfin, comment ne pas évoquer la musique du film signée Eric Serra. Et oui, après Jean Reno dans le rôle du bad guy, McTiernan s’enfonce dans le mauvais goût ? Mais encore une fois, ce n’était pas un choix par défaut mais bien déterminé par une intention particulière. Ainsi, au cours d’une interview accordée à Cinezik, Serra revient sur sa collaboration avec le génial réalisateur et éclaire sous un jour nouveau les raisons du remaniement conséquent du film : "Ça s'est plutôt bien passé, au départ. Sauf que nous avons été malchanceux par la suite. On avait fini le film, qui devait se passer en Asie centrale, c'est à dire en Afghanistan, Turkménistan, etc. Le film était vraiment basé là-dessus. McTiernan avait d'ailleurs été dithyrambique, il était fan de ce que je faisais, notamment de la musique de Léon. Il m'avait donc dit : "si tu me fais un truc dans le genre de Léon, je suis ravi". J'avais trouvé autre chose, parce que je ne voulais pas refaire Léon, mais ce qui lui plaisait, c'était ce côté très arabisant. Et il se trouve que j'allais mixer à Los Angeles (la musique était finie), le 10 septembre 2001. Le 9, ils m'ont appelé pour me dire qu'ils retardaient le mixage de deux jours parce qu'ils étaient en retard. Le 11, vous savez ce qu'il s'est passé. Du coup, je n'ai pas pu partir tout de suite, je ne suis arrivé aux Etats-Unis que vers le 15 ou le 16, lorsque les lignes aériennes américaines se sont débloquées. Et arrivé là-bas, puisque c'était le gros film d'une Major, il y a eu une réunion de travail, et la première chose que le patron de la MGM a dit, c'est qu'il ne fallait absolument plus rien de vaguement islamiste, de près ou de loin, dans ce film. Et vu que tout était basé là-dessus, et que c'était même ce qu'on m'avait demandé, il a fallu tout refaire, au dernier moment, à la dernière minute. Même McTiernan a été très emmerdé, parce qu'il y avait plein de jingles à la télé, où on voyait des speakerines islamistes. C'est comme si on disait : "Il ne faut plus d'eau dans Atlantis". C'était impossible... Le film a été détruit, comme ça. Du coup, ils l'ont sorti parce qu'il était fait, mais il a été complètement sabordé. C'était un désastre."

Après Le Treizième Guerrier, l’histoire se répétait. Mais comme pour ce dernier, il reste encore pas mal de morceaux du génie de McT pour apprécier le film, même imparfait.




   

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