Triangle

Timedrames

Affiche Triangle

Comment le film de Christopher Smith a-t-il pu laisser aussi insensible les distributeurs potentiels et finir deux ans après son exploitation internationale dans les abîmes de la sélection d’inédits vidéos de l’édition 2011 de Gérardmer ?


Au vu de la qualité de Triangle c’est même carrément scandaleux tant il aurait mérité sa place dans la compétition long-métrage. En 2009 il aurait fait jeu égal avec le sublime Morse mais l’année dernière, il aurait écrasé de son talent insolent toute concurrence.

Après Creep, excellent premier film de trouille sans concession, terriblement poisseux et brillamment mis en images, Christopher Smith continuait sur sa lancée et livrait Severance, détonnant mélange d’humour noir so british et de survival en forêt. Ici, il passe la vitesse supérieure et propose rien moins qu’une des claques de l’année. Malgré les qualités du bonhomme, le fait qu’il ne soit pas exploité sur les écrans hexagonaux pour cause de fréquentation mitigée par ailleurs et son pitch rappelant le mauvais souvenir du Vaisseau De L’Angoisse de Steve Beck, difficile de présager une aussi éclatante réussite tant plastique (superbe travail photographique) que scénaristique (Smith signe une fois de plus le scénario qu’il filme).

Mère d’un jeune garçon autiste, Jess (Melissa George) profite de l’escapade maritime d’un de ses amis pour échapper à son quotidien peu reluisant. Elle rejoint donc le groupe invité par Greg pour une virée en mer. Avant d’embarquer sur le bateau, Jess semble bizarre, passablement déboussolée et hébétée. La jeune femme fait poindre un malaise qui deviendra de plus en plus prégnant. Un sentiment renforcé par les premières scènes se déroulant au domicile de la mère et de son fils, une série d’images presque furtives car sans liant apparent et qui laissent affleurer l’inquiétude et la difficulté d’élever un rejeton aussi socialement handicapé. Tout va empirer à cause du déchaînement d’éléments naturels mais peu habituels, une tempête électrique, renversant leur bateau. L’arrivée (l’apparition ?) inopinée d’un gigantesque paquebot de croisière est un vrai miracle qui va très vite se transformer en véritable cauchemar. En effet, le vaisseau luxueux est dénué de toute présence humaine hormis cette silhouette fugace entraperçue entre deux portes ou deux coursives par Jess et qui va rapidement révéler des intentions belliqueuses puisqu’elle va opérer un véritable massacre dans la petite bande, plombant un à un chaque membre du groupe. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Jess pour affronter cet inconnu masqué.

Triangle
 

On le voit, rien que du très classique. Seulement Smith prend un sacré risque en faisant rapidement advenir cette lutte entre Jess et ce mystérieux tueur car elle vient sceller le premier acte de manière à ce que son issue relance l’action de manière totalement inattendue pendant l’heure restante. A partir de cet instant, tout va rapidement dérailler pour la malheureuse héroïne puisqu’elle va se retrouver embringuée dans une boucle temporelle démentielle dont elle va mesurer à chaque instant les difficultés pour s’extirper. Soit une version horrifique d’Un Jour Sans Fin, renvoyant à la maestria du troisième épisode de la saison 6 d’X-Files (intitulé d’ailleurs Triangle) et rappelant par endroits l’inquiétante étrangeté du Lost Highway de David Lynch (notamment les moments de latence précédents une découverte morbide).

Mais les deux références explicites de Smith sont le Shinning de Kubrick (le bateau fait clairement penser à un hôtel overlook flottant) et le Timecrimes de Nacho Vigalondo. Ce dernier ayant d’ailleurs été récompensé au festival de Gérardmer 2009 par le prix du meilleur… inédit vidéo. Comme son ibérique cousin, Triangle fait preuve d’une maîtrise incroyable dans l’éclatement en micro-évènements d’une seule ligne narrative et que chaque nouveau rebondissement, en modifiant le point de vue, montrera selon une nouvelle perspective. Autrement dit, de grandioses et subtiles variations autour d’un même motif. Bien que le tueur chez Smith emprunte la même allure et les mêmes motivations, on ne peut le réduire à un vulgaire plagiat. Smith utilise à merveille son unique décor et l’explore habillement au gré des pérégrinations de ses héros. Plaçant divers points de repères spatiaux afin de faciliter la compréhension de la topographie de l’espace visité (salle de réception, théâtre, salle des machines…), Smith va ajouter des repères sonores comme des dialogues déjà entendus auparavant mais dans d’autres circonstances et à des endroits différents. De sorte que le spectateur sait toujours à quel endroit se situe l’action et surtout à quel moment. Un récit gigogne qui ménage son lot de surprises et qui joue à la perfection avec les redondances, les points de vue (une même action pouvant être explorée et visualisée de plusieurs manières différentes tout en gardant un caractère inédit) et les effets de miroir.
De plus, Smith accentue le vertige émotionnel en jouant sur la perdition mentale de Jess (reflet dans un miroir brisé, impressions de déjà-vu) et sur les genres successivement abordé, sautant du thriller au slasher en passant par le film de maison hantée comme un disque rayé, sans prévenir et créant un certain malaise. Mais c’est définitivement dans son climax que Triangle dévoile sa véritable nature. Non, il ne s’agit pas d’un twist improbable mais d’une énième variation sur une séquence déjà jouée et dont Smith révèle les dramatiques interstices. Le film acquière alors une force émotionnelle poignante et déstabilisante remarquable.

Plus fort, on s’aperçoit in fine que l’histoire qui vient de se dérouler peut tout aussi bien avoir plusieurs significations toutes aussi valables les unes que les autres : rêve, réalité fantastique ou récit mythologique (le bateau est baptisé Aeolus, Eole, père de Sysiphe), les indices visuels et presque imperceptibles disséminés tout le long alimenteront le doute aussi bien que les certitudes.

8/10
TRIANGLE
Réalisateur : C
hristopher Smith
Scénario : Christopher Smith
Production : Julie Baines, Chris Brown, Jason Newmark, Tom Hoffie…
Photo : Robert Humphreys
Montage : Stuart Gazzard

Bande Originale : Christian Henson
Origine : Grande-Bretagne

Durée : 1h39

Sortie française : ?? ???




   

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