Edito

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Critique par Castor destroy le 6 mars 2008

No country for oil men

Affiche There Will Be Blood
Le désert promet richesse et fortune à ceux qui osent s’y aventurer (surtout s’ils cherchent la statuette qui va bien avec). Comme le dernier long-métrage des Coen, There Will Be Blood est de ces films qui creusent (et c’est le cas de le dire) au-delà du label "film à Oscar" et transcendent le genre pour nous plonger dans l’envers du rêve Américain.

Adapté du roman Oil ! d’Upton Sinclair, le film suit Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis), prospecteur pétrolier des débuts de la ruée vers l’or noir, qui décide de rejoindre une petite ville de Californie dont il apprend le potentiel pétrolier encore inexploité. En rachetant les terrains à prix dérisoire, il entreprend le forage et l’exploitation de sols pour asseoir son empire pétrolifère, sous les regards de son partenaire et (soi-disant) fils H.W. Plainview (Dillon Freasier) et du prêtre-prédicateur local (Paul Dano).

Après Boogie Nights (1998), Magnolia (2000) et Punch-Drunk Love (2003), Paul Thomas Anderson (PTA pour les intimes) change de registre avec ce film hypnotisant, plus sombre, plus désabusé aussi.
There Will Be Blood annonce tout de suite les couleurs : ce sera rouge et ce sera noir. Le sang mêlé au pétrole, ou le précieux fluide comme les veines d’un territoire, l’Amérique.
Car sous le couvert du récit de l’ascension d’un magnat du pétrole et de la reconstitution historique, ce sont bel et bien les valeurs originelles de la culture américaine - à savoir, la famille, la religion et l’ambition (l’avide quête de l’ascension sociale propre à l’American Dream) - que PTA dissèque puis met à mal dans cette œuvre.
La famille tout d’abord. La famille recomposée du protagoniste, la famille usurpée de l’opportuniste, la famille insultée, bafouée, bref, la famille trahie en son sein.
L’ambition. Dévorante. Capitalisme avant l’heure, Hollywood d’avant Hollywood. Rarement film n’aura montré avec tant de puissance ce que peut représenter pour un homme cette soif de profit. C’est la quête sans merci pour s’enrichir coûte que coûte au détriment des autres et de soi-même peut-être plus que tout. There Will Be Blood, telle sera la conséquence de la recherche effrénée d’une fierté, d’une reconnaissance et davantage encore, d’une suprématie.
Face a cette montée en puissance, un seul rempart tente d’immerger : la religion.
Mais cette dernière est prise au piège de ses propres paradoxes : hypocrite quand elle rassure, aliénante quand elle rassemble ; elle ravive les âmes autant qu’elle les pervertie. Totalement impuissante face a l’arrivée du Mal.

There Will Be Blood

Marée noire
Cette figure du Mal, c’est Daniel Plainview - Day-Lewis (un même prénom pour un même personnage, c’est dire si la "confusion" est totale), qui joue à l’inspecteur-derrick local (…et imposteur à ses heures). Daniel Day-Lewis a foré bien profond dans les facettes négatives de l’âme humaine (mensonge, avidité, colère, paranoïa, traîtrise…) pour cette composition sans faille.
Et au fur et à mesure que le film avance, c’est l’idée d’un Pacte avec le Diable qui s’impose et prend peu à peu tout son sens, comme si c’était la seule voie possible. Dès les premières scènes (il réchappe de peu à la mort), dans le développement (l’irrésistible ascension à laquelle il abandonne toute morale et sacrifie la relation avec "son" fils) et ce jusque dans le dénouement final, point d’orgue à la confrontation avec l’Eglise via son "fidèle élément", Eli Sunday.

Comme un prénom n’est jamais aussi bien porté que par soi-même, c’est Paul Dano qui s’y colle pour interpréter les jumeaux Paul et Eli. Et après être resté bien muet dans le très "indé" Little Miss Sunshine, le revoilà en transe mystique distribuant les pains lors de ses réunions paroissiales.
Et c’est dans cet état d’esprit que s’illustre tout le talent de Mr Paul Thomas Anderson (respect) : critiquer le capitalisme illusoire sans raccourci, attaquer la crédibilité de l’Eglise sans amalgame. Le film s’inscrit alors dans la lignée des pamphlets anti-Bush (c’est tendance en ce moment) et montre toute l’hypocrisie d’un gouvernement qui voudrait faire passer pour humaines ses actions économiques avant tout. Ce n’est ni plus ni moins que la politique au Moyen-Orient que l’on retrouve ici. Les armes de destruction massive contre les armes de conviction massive. A l’image de la scène où Daniel Plainview explique à la communauté dépossédée de ses terres comment il va agir pour le développement de la région par son implication dans l’économie locale.

Pur produit raffiné
Par la sobriété d’une mise en scène qui est capable de balayer l’aridité du sol Américain puis de s’arrêter sur les regards de ces pionniers avides d’un pétrole qui se fait trop attendre. Par son aisance à filmer l’évolution de personnages guidés par leur propre insatisfaction, PTA nous entraîne dans son brûlot inflammable et enflammé.
La première demi-heure - peu bavarde - donne le ton de l’œuvre dans ses dualités : sobre et complexe, sombre et éclatante. Chaque plan virtuose en annonce un suivant meilleur encore. Et le trouble qui s’insinue dans chaque scène donne lieu à des moments d’anthologie (l’incendie du derrick en est le meilleur exemple).
Pour clore le récit en apothéose, une scène de faim comme on ne l’imagine pas, de celles qui rongent le ventre de ses personnages jusqu’à les faire exploser (les boules, quoi). Au point que l’on évite de peu la caricature qui fait tâche (la tâche, c’est juste au sens propre).

La photographie est impeccable, Robert Elswit (Syriana, Good Night, and Good Luck, Michael Clayton) utilise avec intelligence sa matière (noire), jaillissant, brûlant, dégoulinant. Chaque image pourrait être un instantané de l’époque, ne perdant rien de cet aspect quasi-documentaire du film, de chaque personnage, coincé dans la noirceur du puits ou sous le plus implacable des soleils.
La dissonante mais lancinante musique de Jonny - Radiohead - Greenwood illustre la perpétuelle tension du récit à l’image de cette oppressante intro qui tend à nous faire croire que Kubrick passait dans le coin pour refaire son 2001.

There Will Be Blood

Le choc pétrolier
"Simple battage médiatique ou choc cinématographique ?" s’interrogent déjà les sceptiques lecteurs que vous êtes (conjecture). L’engouement général autour du film tend à penser que l’on est dans la surenchère. Or, même si le propos a ses limites et pouvait gagner à nous épargner quelques pistes un peu longues (2h38 de film quand même), le métrage est une montée en puissance qui ne faiblit pas. On y retrouve les thèmes ou les références à de nombreux classiques du cinéma Américain, à commencer par Citizen Kane et l’essence même des westerns crépusculaires. On imagine la même précision que le travail des frérots pour No Country, avec pas mal de Terence Malick dans la forme.

Ne pas crier au chef-d’œuvre trop vite m’a-t-on appris. J’attendrai donc quelques lignes.
Car There Will Be Blood est de ces films qui laissent les bouffeurs de pop-corn silencieux, les mamies en éveil et les fans cloués aux sièges. There Will Be Blood est de ces films brillants et audacieux qui marquent encore après la séance. There Will Be Blood est de ces films qui me font penser que je ferais bien de terminer cette critique si je ne veux pas louper la séance suivante à 22h00.

There Will Be Blood est de ces films.
Ces est un démonstratif pluriel qui n’a jamais été aussi singulier. Chef-d’œuvre.
9/10

There Will Be Blood  
Réalisateur : Paul Thomas Anderson
Scénario : Paul Thomas Anderson d'après un roman d'Upton Sinclair
Production : Paul Thomas Anderson, Scott Rudin, Daniel Lupi, JoAnne Sellar…
Photo : Robert Elswit
Montage : Dylan Tichenor
Bande originale : Jonny Greenwood
Origine : USA
Durée : 2h38
Sortie française : 27 février 2008














 1 Posté par kitano le 06 mars 2008 à 10:15

Amen.
 2 Posté par Reckoner le 06 mars 2008 à 11:45

La scène de l’incendie du derrick est monumentale.
 3 Posté par isokilla le 06 mars 2008 à 12:51

Au petit passage, un remerciement à la minable distribution du film en France, de quoi dégouter du ciné (Idem pour mist ...). 
 
Sinon, très contemplative critique et très soignée aussi, Bravo.
 4 Posté par moons le 06 mars 2008 à 21:09

Et que dire de la confrontation finale ! J'ai rarement vu une salle couper un éclat de rire en deux secondes pour sombrer dans ... hehe no spoiler. Il paraitrait que le critique des inrocks à essayer de démonter le film dans 'le masque et la plume' au motif que 'oui le gars il a voulu faire un chef d'oeuvre du coup c'est trop facile de pomper kubrick tout ça' ... je n'ai pas vérifier mais je comptais écouter ça demain.
 5 Posté par nicco le 06 mars 2008 à 21:27

Ha oui, ça doit être intéressant à écouter en effet ^^ (d'un point de vue sociologique, pas cinématographique)
 6 Posté par pau le 07 mars 2008 à 15:12

J'ai eula chance de le voir en avant-première en présence de PTA, Day-Lewis et Dano... La salle était tellement assomée qu'on a mis quelques minutes avant d'applaudir comme des malades. 
 
Chef d'oeuvre je ne sais pas, j'ai du mal à prendre du recul, mais, pour céder aux terminologies débilo-tendances : film de MALADE.
 7 Posté par simidor le 07 mars 2008 à 22:30

Bon article (au titre évocateur). 
Il a raison su tous les points. Allez le voir, le mot chef d'oeuvre est pas volé. 
Je savais pas que c'était déja Elswitt sur "Goodnight and goodluck", mais ça m'étonne pas, c'est un des films qui m'a le plus marqué ces dernières années au niveau photo.
 8 Posté par playmO le 08 mars 2008 à 02:03

bloude
 9 Posté par raphaelB le 25 mars 2008 à 22:10 | website

Tiens, pour une fois je tombe franchement d'accord avec ce papier de jp tessé :  
 
http://www.chronicart.com/cinema/chronique.php?id=10856 
 
Grosso merdo, le film est surtout respectable parce qu'il se joue de nos attentes (comme no country for old men), mais on reste méchamment sur sa faim malgré un savoir faire évident: manque d'envergure et d'enjeux pour les caractères principaux, les relations entre les personnage sont torchées en 1 ou 2 scènes, on baille un peu.  
 
Déception pour ma part.
 10 Posté par Castor destroy le 27 mars 2008 à 21:42

C'est vrai que l'on est dans l'étude caractère et je peux comprendre que l'on reste sur sa faim du fait justement que le film se joue de nos attentes... Cependant dire que 'la mise en scène n'est jamais vraiment éblouissante' c'est passer, à mon avis, à côté de certaines scènes (celle de l'incendie notamment).  
La comparaison avec Zodiac est toutefois très pertinente, je trouve.

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