There Will Be Blood

No country for oil men

Affiche There Will Be Blood

Le désert promet richesse et fortune à ceux qui osent s’y aventurer (surtout s’ils cherchent la statuette qui va bien avec). Comme le dernier long-métrage des Coen, There Will Be Blood est de ces films qui creusent (et c’est le cas de le dire) au-delà du label "film à Oscar" et transcendent le genre pour nous plonger dans l’envers du rêve Américain.


Adapté du roman Oil! d’Upton Sinclair, le film suit Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis), prospecteur pétrolier des débuts de la ruée vers l’or noir, qui décide de rejoindre une petite ville de Californie dont il apprend le potentiel pétrolier encore inexploité. En rachetant les terrains à prix dérisoire, il entreprend le forage et l’exploitation de sols pour asseoir son empire pétrolifère, sous les regards de son partenaire et (soi-disant) fils H.W. Plainview (Dillon Freasier) et du prêtre-prédicateur local (Paul Dano).

Après Boogie Nights (1998), Magnolia (2000) et Punch-Drunk Love (2003), Paul Thomas Anderson (PTA pour les intimes) change de registre avec ce film hypnotisant, plus sombre, plus désabusé aussi.
There Will Be Blood annonce tout de suite les couleurs : ce sera rouge et ce sera noir. Le sang mêlé au pétrole, ou le précieux fluide comme les veines d’un territoire, l’Amérique.
Car sous le couvert du récit de l’ascension d’un magnat du pétrole et de la reconstitution historique, ce sont bel et bien les valeurs originelles de la culture américaine - à savoir, la famille, la religion et l’ambition (l’avide quête de l’ascension sociale propre à l’American Dream) - que PTA dissèque puis met à mal dans cette œuvre.
La famille tout d’abord. La famille recomposée du protagoniste, la famille usurpée de l’opportuniste, la famille insultée, bafouée, bref, la famille trahie en son sein.
L’ambition. Dévorante. Capitalisme avant l’heure, Hollywood d’avant Hollywood. Rarement film n’aura montré avec tant de puissance ce que peut représenter pour un homme cette soif de profit. C’est la quête sans merci pour s’enrichir coûte que coûte au détriment des autres et de soi-même peut-être plus que tout. There Will Be Blood, telle sera la conséquence de la recherche effrénée d’une fierté, d’une reconnaissance et davantage encore, d’une suprématie.
Face a cette montée en puissance, un seul rempart tente d’immerger : la religion.
Mais cette dernière est prise au piège de ses propres paradoxes : hypocrite quand elle rassure, aliénante quand elle rassemble ; elle ravive les âmes autant qu’elle les pervertie. Totalement impuissante face a l’arrivée du Mal.

There Will Be Blood
 


MARÉE NOIRE
Cette figure du Mal, c’est Daniel Plainview - Day-Lewis (un même prénom pour un même personnage, c’est dire si la "confusion" est totale), qui joue à l’inspecteur-derrick local (…et imposteur à ses heures). Daniel Day-Lewis a foré bien profond dans les facettes négatives de l’âme humaine (mensonge, avidité, colère, paranoïa, traîtrise…) pour cette composition sans faille.
Et au fur et à mesure que le film avance, c’est l’idée d’un Pacte avec le Diable qui s’impose et prend peu à peu tout son sens, comme si c’était la seule voie possible. Dès les premières scènes (il réchappe de peu à la mort), dans le développement (l’irrésistible ascension à laquelle il abandonne toute morale et sacrifie la relation avec "son" fils) et ce jusque dans le dénouement final, point d’orgue à la confrontation avec l’Eglise via son "fidèle élément", Eli Sunday.

Comme un prénom n’est jamais aussi bien porté que par soi-même, c’est Paul Dano qui s’y colle pour interpréter les jumeaux Paul et Eli. Et après être resté bien muet dans le très "indé" Little Miss Sunshine, le revoilà en transe mystique distribuant les pains lors de ses réunions paroissiales.
Et c’est dans cet état d’esprit que s’illustre tout le talent de Mr Paul Thomas Anderson (respect) : critiquer le capitalisme illusoire sans raccourci, attaquer la crédibilité de l’Eglise sans amalgame. Le film s’inscrit alors dans la lignée des pamphlets anti-Bush (c’est tendance en ce moment) et montre toute l’hypocrisie d’un gouvernement qui voudrait faire passer pour humaines ses actions économiques avant tout. Ce n’est ni plus ni moins que la politique au Moyen-Orient que l’on retrouve ici. Les armes de destruction massive contre les armes de conviction massive. A l’image de la scène où Daniel Plainview explique à la communauté dépossédée de ses terres comment il va agir pour le développement de la région par son implication dans l’économie locale.


PUR PRODUIT RAFFINÉ
Par la sobriété d’une mise en scène qui est capable de balayer l’aridité du sol Américain puis de s’arrêter sur les regards de ces pionniers avides d’un pétrole qui se fait trop attendre. Par son aisance à filmer l’évolution de personnages guidés par leur propre insatisfaction, PTA nous entraîne dans son brûlot inflammable et enflammé.
La première demi-heure - peu bavarde - donne le ton de l’œuvre dans ses dualités : sobre et complexe, sombre et éclatante. Chaque plan virtuose en annonce un suivant meilleur encore. Et le trouble qui s’insinue dans chaque scène donne lieu à des moments d’anthologie (l’incendie du derrick en est le meilleur exemple).
Pour clore le récit en apothéose, une scène de faim comme on ne l’imagine pas, de celles qui rongent le ventre de ses personnages jusqu’à les faire exploser (les boules, quoi). Au point que l’on évite de peu la caricature qui fait tâche (la tâche, c’est juste au sens propre).

La photographie est impeccable, Robert Elswit (Syriana, Good Night, And Good Luck, Michael Clayton) utilise avec intelligence sa matière (noire), jaillissant, brûlant, dégoulinant. Chaque image pourrait être un instantané de l’époque, ne perdant rien de cet aspect quasi-documentaire du film, de chaque personnage, coincé dans la noirceur du puits ou sous le plus implacable des soleils.
La dissonante mais lancinante musique de Jonny - Radiohead - Greenwood illustre la perpétuelle tension du récit à l’image de cette oppressante intro qui tend à nous faire croire que Kubrick passait dans le coin pour refaire son 2001.

There Will Be Blood
 


CHOC PÉTROLIER
"Simple battage médiatique ou choc cinématographique ?" s’interrogent déjà les sceptiques lecteurs que vous êtes (conjecture). L’engouement général autour du film tend à penser que l’on est dans la surenchère. Or, même si le propos a ses limites et pouvait gagner à nous épargner quelques pistes un peu longues (2h38 de film quand même), le métrage est une montée en puissance qui ne faiblit pas. On y retrouve les thèmes ou les références à de nombreux classiques du cinéma Américain, à commencer par Citizen Kane et l’essence même des westerns crépusculaires. On imagine la même précision que le travail des frérots pour No Country, avec pas mal de Terence Malick dans la forme.

Ne pas crier au chef-d’œuvre trop vite m’a-t-on appris. J’attendrai donc quelques lignes.
Car There Will Be Blood est de ces films qui laissent les bouffeurs de pop-corn silencieux, les mamies en éveil et les fans cloués aux sièges. There Will Be Blood est de ces films brillants et audacieux qui marquent encore après la séance. There Will Be Blood est de ces films qui me font penser que je ferais bien de terminer cette critique si je ne veux pas louper la séance suivante à 22h00.

There Will Be Blood est de ces films.
"Ces" est un démonstratif pluriel qui n’a jamais été aussi singulier. Chef-d’œuvre.

9/10

THERE WILL BE BLOOD  
Réalisateur : Paul Thomas Anderson
Scénario : Paul Thomas Anderson d'après un roman d'Upton Sinclair
Production : Paul Thomas Anderson, Scott Rudin, Daniel Lupi, JoAnne Sellar…
Photo : Robert Elswit
Montage : Dylan Tichenor
Bande originale : Jonny Greenwood
Origine : USA
Durée : 2h38
Sortie française : 27 février 2008




   

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