Southland Tales

This is the way the world ends

Affiche Southland Tales

"Flow my Tears", dit un policier au détour d’une séquence de Southland Tales.


Pour les fans du romancier, la référence à Philip K. Dick est instantanément identifiable et ne fait que confirmer ce que l’on présentait depuis les premières minutes du film de Richard Kelly. A travers son tableau d’une Amérique gangrenée par ses luttes de pouvoir et ses icônes du spectacle futile, c’est surtout à une virée hallucinée et hallucinante que le réalisateur de Donnie Darko nous convie. Une plongée hypnotique dans un univers parallèle et cinématographique nourri à la pop culture, à la philosophie, à l’actualité politique, à l’ésotérisme et à la science-fiction.

Si Coulez Mes Larmes Dit le Policier semble être une référence aussi capitale pour aborder Southland Tales, c’est que les thématiques propres à son auteur (dérive de la société, individu en quête d’identité, modification de la réalité du monde, drogues…) sont conservées en même temps que de nombreux éléments narratifs (le héros célèbre sur les traces de son existence passée, son "alter ego" portant le même nom de Taverner, contexte contemporain mais alternatif d’une Amérique sécuritaire et dictatoriale, héros victime d’une expérience scientifique…). Mais Kelly ne se contente pas d’adapter officieusement l’œuvre de K. Dick : il en déplace l’atmosphère glauque pour l’amener vers quelque chose de plus décalé (ce qui n’exclu par une certaine gravité derrière le masque festif), témoin cette apparition surréaliste de Kevin Smith grimé à la manière de ce à quoi K. Dick aurait pu ressembler s’il était encore en vie. On flirte donc par moment avec la science-fiction dans ce qu’elle a de plus kitsch (voir les costumes absolument ridicules du Baron von Westphalen), comme si Kelly soulignait en permanence l’artificialité du Los Angeles qu’il filme.

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Kevin Smith en Philip K. Dick : les geeks au pouvoir !


L’Amérique qu’il nous décrit se résume à cette ville Los Angeles, territoire parfaitement délimité entre l’Océan et le Désert, sans échappatoire. Depuis qu’une bombe nucléaire a explosé au Sud du Texas, les USA sont en état de crise, ont basculé dans la folie. L’introduction du film, perçue à travers la caméra vidéo d’un citoyen moyen, est d’ailleurs le seul moment du métrage à s’ancrer dans une réalité tangible. Un 4 Juillet comme les autres, joyeux, dans un quotidien familier. Jusqu’à ce que tout bascule, avec cet Iroshima Américain qu’on imagine commandité par Ben Laden. Le champignon atomique, perçu d’un point de vue humain, devient un point perdu sur une carte satellite, point de vue détaché, global et froid. Le résumé peut commencer.

Sur un écran qui semble tout droit sorti de Starship Troopers, la voix-off du narrateur retrace les derniers évènements qui ont bouleversé l’Amérique. Une frise chronologique en bas, les sponsors à gauche (Hustler est là pour confirmer que le déballage télévisuel n’est plus qu’un programme pornographique), trois chapitres à connotations religieuses à droite. Two Roads Diverge, Fingerprints, The Mecanicals. Les trois premiers chapitres (sur six) de l’histoire que Richard Kelly souhaitait nous raconter avant d’être contraint, pour raisons budgétaires, de ne porter à l’écran que la seconde moitié. En moins de cinq minutes, le spectateur est déjà submergé d’informations, qu’elles soient d’ordre visuelles (l’écran divisé en plusieurs partie, les images d’actualités, les extraits des bandes dessinées couvrant les trois premiers chapitres de l’histoire, la profusion des dates et de logos publicitaires), narratives (présentation des héros, enjeux dramatiques, contexte) ou thématiques (la Troisième Guerre Mondiale, l’Amérique attaquant ses ennemis, une image très courte d’éléphants s’accouplant sur fond de Patriot Act…).

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Southland Tales
 

Débarrassé de tout ses repères, le spectateur ne peut que plonger à corps perdu dans ce monde surchargé d’intrigues, de personnages, d’inspirations et d’images. Une sorte de chaos organisé, un film anarchique et fou, un songe éveillé. David Lynch n’est pas d’ailleurs pas très loin quand se mettent à débouler des nains en combinaisons transparentes ou que la Rebecca Del Rio qui chantait dans Mulholland Drive revient ici, toujours au centre d’un spectacle surréaliste, pour interpréter l’hymne américain devant la bannière étoilée. Le rêve américain n’est pas un rêve pour rien, semble nous dire Richard Kelly. Son film baigne d’ailleurs constamment dans un brouillard fantomatique, comme pour jeter un voile sur les contours de notre réalité. Il enveloppe les personnages de Dwayne Johnson et Sean William Scott lors d’une étape clef de leur périple, il recouvre le titre du titre du film comme pour l’emporter sur des vagues (de mutilations ?), englobe le chapitrage du récit. Pas un hasard si Southland Tales situe son action à Los Angeles, capitale du Cinéma. L’imitation du réel fusionne avec le réel (ce qui est justement l’objet de la scène où Santaros et Taverner s’enfuient sur fond de "Wave of Mutilation" des Pixies, après avoir assisté à un faux double meurtre devenu vrai assassinat).

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Rebecca Del Rio interprétant l'hymne américain. Un petit goût de David Lynch


Au-delà de Los Angeles, il n’y a rien d’autres que le néant (toujours cette vapeur belle et inquiétante née d’une machine révolutionnaire…). Les frontières entre les Etats sont fermées, des militaires paradent sur les plages et jouent les snipers. Los Angeles est un pays à lui seul (un Pays du Sud), une Babylone dégénérée qui, plongée dans une brume permanente et ayant effacée tout domaine extérieur, finira par se détruire de l’intérieur.



"This is the Way the World Ends. Not with a whimper but with a bang".
En citant le Poème de T.S. Eliott Les Hommes Creux mais en inversant les termes de fin, Richard Kelly confirme, après Donnie Darko, sa fascination pour l’Apocalypse qu’il imagine imminente. Peut être même est-elle pour maintenant. NOW. Pas hier, pas demain. Maintenant, tout de suite. Cet importance du NOW renvoie au nom d’un des personnages féminin du film, Krysta Now, star du porno qui anime son propre talk show traitant des sujets d’actualité entre deux intermèdes musicaux hilarants ("Teen Horniness is not a Crime"). Sacré ironie pour un film tourné en 2006 de n’avoir pu être visible qu’en 2008, année où se déroule le NOW du récit.

Lors d’une séquence dans laquelle Krysta présente son émission, tous les sujets brassés par Kelly dans Southland Tales sont énumérés, comme si le réalisateur avait conscience de son propos et de sa forme pop aux limites de la superficialité. Le dernier plan qui précède le carton-titre d’ouverture est d’ailleurs un lent travelling arrière capté d’après ce qui semble être une vidéo-surveillance et partant d’Abeline (le narrateur) pour arriver sur Santaros (le héros dont Abeline raconte l’histoire). La caméra continue de reculer et nous révèle un mur d’écrans dans lesquels s’inscrivent chacune des intrigues du récit. Le parcours de Santaros (prophète dont les stigmates révèleront dans quelle religion le Messie apparaîtra), le monde filtré par USIDent, celui du contre-pouvoir USIDeath, des images d’infos concernant une élection en cours et, enfin, un écran diffusant des messages religieux, les fameuses Apocalypses qui ne cesse de lire le narrateur. Kelly semble être l’Architecte de son univers filmique, nous conviant à un vaste zapping de ce qu’est devenue l’Amérique, passant d’une chaîne à une autre, sautant d’une intrigue à une autre (on ne cesse de revenir aux écrans tout au long du film), nous dévoilant au final un gros paquet d’images dont le sens fini par s’annuler.

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Richard Kelly : Architecte de sa propre Création


Les enjeux politiques du récit reflètent assez bien cette vaste mascarade stérile qu’est devenue le monde. D’un côté, un pouvoir politique privilégiant la force militaire, abusant de son système de surveillance pour violer la vie privée des citoyens américains et empêcher toute forme de contre-pouvoir de s’instaurer. Décors clinique d’USIDent, blouses blanches, écrans partout, arrestations, caméras planquées jusque dans les toilettes des aéroports, données assainies, publicités de propagande… Orwell n’est pas loin. Pourtant, cette société ultra sécuritaire censée protéger les citoyens ne fait que précipiter le pays dans une guerre civile, des cellules de néo-marxistes n’hésitant pas à recourir au chantage pour parvenir à leurs fins. Et bien que leur attitude baba cool paraisse un temps sympathique, elle ne fera que précipiter la guérilla urbaine lors d’un final apocalyptique.
Entre les deux camps se situe une société allemande profitant de la pénurie de ressources provoquée par la guerre (pénurie de pétrole ?) pour proposer au gouvernement américain sa technologie basée sur les flux de l’océan et offrant une énergie propre sans cesse renouvelable. Parallèlement, les responsables de cette technologie se servent des néo-marxistes pour faire tomber le pouvoir en place et détrôner Dieu dans le ciel, à bord d’un zeppelin. Kelly renvoie les idéaux politiques dos à dos et s’en moque ouvertement, témoin cette publicité dévoilant deux voitures s’accouplant sous le regard ahuri d’un sénateur républicain candidat à la Présidence. L’antéchrist a le même visage que lors des deux Première Guerre Mondiale. Celle d’un Allemande, le Baron Von Westphalen, faux prophète venu guérir l’Amérique et imposant sa propre religion pour détrôner les anciens cultes.

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Southland Tales se moque finalement pas mal de traiter véritablement de politique, ne faisant qu’en dévoiler toute son absurdité. Son film n’est peuplé que d’acteurs paumés, de starlettes du X vaguement progressistes, de faux écolos, de politiciens hypocrites, de vétérans de l’Irak constamment défoncés et de néo-marxistes aussi crédibles qu’une manifestation de lycéens contre le CPE. Tous sont maintenus dans leurs veines illusions (capitalisme, idéaux révolutionnaires, mode de vie MTV), produits parfaits d’une culture américaine étalant ses symboles décadents dans chaque recoin de l’image (on ne compte plus les drapeaux qui envahissent chaque séquence). A ce titre, on ne peut que saluer la cohérence du casting regroupant rien de moins que Dwayne Johnson (alias the Rock), Sarah Michelle Gellar (Buffy en personne), Sean William Scott (la tête à claque d’ American Pie qu’on croyait irrécupérable et qui se montre ici bluffant), Eli Roth dans un caméo, le geek incontournable Kevin Smith, le has been Christophe Lambert et la star des clubs Justin Timberlake. Un Justin Timberlake bénéficiant d’une des meilleures scène du film, lorsque, sous l’effet d’une drogue (Fluid Karma), il se retrouve propulsé dans un clip dément où s’agitent des clones de Marilyn Monroe en mode infirmière de film porno. Le fantasme américain ultime, né de la génération MTV : être un chanteur saoulé à la bière entouré de poupées gonflables qui dansent. Le T-shirt maculé de sang, Timberlake finit la séquence en redescendant de son bad trip : le regard vide, seul, cerné par le brouillard, comme s'il prenait conscience de la vacuité de son délire. Richard Kelly utilise avec brio ses icônes/produits de la pop culture pour en dénoncer toute l’artificialité, la magnifier et la détruire sans vraiment délivrer de message. Une sorte de célébration jouissive du chaos, drôle et mélancolique à la fois.

Southland Tales
Après Black Snake Moan, Justin Timberlake confirme son goût pour les univers cinématographiques audacieux


Si Richard Kelly prône la destruction des symboles d’un monde dégénéré lors d’un feux d’artifices final et sous un flots d’artifices théâtraux, si le Karma veut que l’Amérique paye pour ses propres erreurs (la rocket détruisant le zeppelin est envoyée avec une arme provenant de Syrie), l’épilogue de Southland Tales marque surtout l’opportunité d’un Monde Nouveau, une Nouvelle Jérusalem. Toute la construction narrative tend vers une Réconciliation de l’Amérique avec elle-même, cette Amérique traumatisée par le 11 Septembre, qui s’est mutilée toute seule (le fameux tir ami à l’origine de la défiguration d’Abeline) et qui s’est vautré dans une politique ultra sécuritaire et dans un carnaval MTV permanent. L’argument fantastique du récit (le ralentissement de la rotation de la Terre suite au Fluid Karma, ouvre une brèche spatio-temporelle) ne sert finalement qu’à appuyer cette idée de réconciliation : l’Amérique doit se souvenir de son passé (l’Evangile de la Mémoire), de son identité (les doigts coupés, porteur d’empreintes digitales), se pardonner et ainsi aller de l’avant.

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Southland Tales
Ladies and gentlemen, the party is over. Have a nice Apocalypse


Les personnages de Boxer Santaros et des jumeaux Taverner sont les symboles de ce chemin intérieur. Associés à deux prophètes (Santaros a toutes les religions du monde tatouées sur son corps, Taverner est considéré comme le Nouveau Messie), ils sont en quête d’eux-mêmes, tentant de comprendre qui ils sont et de retrouver leur double pour redevenir entier. Si les deux Taverner devront se faire face pour pouvoir accorder le Pardon (à eux-même pour une erreur commise en Irak, mais aussi aux autres) ce n’est que parce qu’ils sont en quête de la rédemption qui les mènera à la résurrection. Quand à Santaros, en pur produit Hollywoodien, il devra incarner ce qu’il a toujours été, à savoir un leurre fictionnel dont les initiales sont JC (Jerico Cane, nom d’un héros au cœur d’un scénario retraçant celui de Southland Tales). Il est le prophète cinématographique, une sorte de double de Richard Kelly utilisant la mise en abîme que permet de le cinéma pour délivrer son message d’Amour et de Réconciliation (telles les deux femmes de Santaros réunies lors d’une danse sur fond de Moby).

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Southland Tales
He is a pimp. And pimps don't commit suicide

Rêve d’un Boxer Santors halluciné (notons le réveil placé au bout du labyrinthe lors de sa rencontre avec Kevin Smith), vaste zapping cinématographique de Richard Kelly observant sur ses écrans toutes les facettes d’une Amérique dégénérée, évocation sous champignons des Apocalypses de Saint Jean (dans le comics, Krysta écris le script de « the Power » sous influence du Fluid Karma)… Southland Tales est tout ça à la fois. Une oeuvre dense, festive, impertinente. Une invitation à suivre le bras droit de l’antéchrist, la divine Bai Ling, en serpent ondulant au cœur de ce labyrinthe mental et digital jusqu’à une hypothétique Révélations : Jesus le mac is back !

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SOUTHLAND TALES
Réalisateur : Richard Kelly
Scénario : Richard Kelly
Production : Sean McKittrick
Photo : Steven B. Poster
Montage : Sam Bauer
Bande Originale : Moby
Origine : USA
Durée : 2h24
Sortie France : dans ton cul




   

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