Le Bal Des Actrices

Closerfield

Affiche Le Bal des Actrices

Il y a quelques jours, Marie-Yvonne, sœur aînée d'Isabelle, fidèle lectrice de Mulhouse, nous écrivait :


"Bonjour à toi L'ouvreuse,

Avant toutes choses je tiens à vous féliciter pour la grande qualité rédactionnelle de votre webzine, notamment grâce à nicco dont chaque article me fait sentir plus intelligente, ce qui n'est pas une mince affaire tant je brille dans mille domaines. Toutefois, je note que vous n'avez point traité le nouveau projet de Maïwenn Le Besco, ce qui, pour une rédaction aussi pointue et avant-gardiste que vous, étonne. J'espère sincèrement que vous comptez réparer cet oubli, j'aimerai comprendre ce qui m'a touché dans ce film, et j'ai beau lire et relire Télérama, je ne sais pas pourquoi Le Bal Des Actrices est un "summum de la mise en abyme". Pourtant je suis habituée à lire des critiques sans aucun argument valable (je suis abonnée, 35% de réduction quand on est en fac de Lettres), mais il y a dans le cas présent un petit quelque chose qui me chiffonne.
Cordialement,

Marie-Yvonne."

Merci M.Y de solliciter notre point de vue sur l’événement cinématographique de ce début d'année. Pourquoi ce Bal Des Actrices est un summum de mise en abyme ? Simple : Maïwenn est connue pour traiter ses thèmes avec finesse : un court-métrage nommé I'm An Actrice, un premier long, Pardonnez-Moi, dans lequel elle nous expliquait qu'être actrice lui permet de "se reconstruire" à grand renfort de tarte à la crème dans la gueule et de poupée pisseuse, et enfin Le Bal Des Actrices où, sous prétexte de pondre une autoscopie dansante et ludique sur le monde des actrices façon Les Acteurs de Blier, la réalisatrice nous ressert encore une fois un égotrip larmoyant pour nous prouver que oui, nom de dieu oui, c'est une actrice ! Et qu'elle a des amies actrices, et qu'elle vit dans le milieu des actrices, et qu'elle est fofolle comme le sont toutes les actrices... ad lib.
Si vous n'aviez pas compris : Maïwenn est une actrice. Tourmentée, évidemment. Si le doute persiste après cet opus, vous ne comprendrez jamais. En même temps le cinéma de Maïwenn ne semble pas s'adresser à un public possédant un temps de réaction très court.

Cette finesse d'élaboration lui permet de tenter moult audaces, comme invoquer Les Cahiers du Cinéma en débutant son film par un gros plan d'une couverture de l'illustre revue (numéro spécial "Réel, l'ardeur documentaire" !) que l'auteur compulse, captivée, pour ensuite passer à un Télérama. Du génie ! Car là où un vulgaire Jan Kounen se servait des Cahiers pour torcher les personnages de Dobermann histoire de mieux se faire incendier par les prestigieux recenseurs, Maïwenn met cette figure discrète au service de son film puisque Jean-Michel Frodon dira du Bal Des Actrices qu'il "suggère, évoque, titille quelque chose de très juste et de très opaque, du côté de ce que sont, de ce que font les actrices". Voyez, nous sommes ici dans la suggestion :

Le Bal des Actrices
Des séquences chantées dans lesquelles les actrices exposent leurs tourments : on suggère, on évoque, on titille, dans le juste et dans l'opaque.


Ce qui nous amène à l'autre qualité de Maïwenn, reine de l'abyme : la faculté qu'a sa mise en scène d'imprégner si fort son spectateur du récit qu'il en oublie le reste. Ainsi, avec Pardonnez-Moi, c'est Festen et Tarnation qui étaient jetés aux oubliettes pour mieux louer l'originalité et la prise de risque de la jeune Le Besco. Ici, ce sont tous les clichés éculés sur le monde évanescent des actrices qui disparaissent d'une traite : JMF et d'autres ré-apprennent, de manière opaque, que les actrices sont névrosées. Devant ce scoop, Woody Allen en a avalé sa trompette. Pensons aussi à cette scène en Inde où Mélanie Doutey parle de simplicité, de "vrais gens", pendant qu'on dézoome sur elle et, lol, en fait elle est dans un hôtel au bord d'une piscine et un serveur indien lui apporte un cocktail ! A un tel manque d'idée s'ajoute l'indifférence que provoque ce type de séquence ne s'inscrivant dans aucune logique de montage. Pour une fiction mimant le docu, c'est assez contrariant.

Et puisqu'on parlait de prise de risque et d'innovation, complétons la note d'intention de l'auteur : après avoir cité
Les Cahiers et Télérama, c'est Jean Dujardin, Audrey Tautou et le "cinéma commercial" qui sont raillés durant les cinq premières minutes histoire de prouver l'esprit frondeur qui habite l'œuvre, ce qui ne l'empêche pas d'employer les mêmes ficelles que le cinéma dénoncé à base de piano tire-larmes lors d'une scène dramatique avec Starr. Un discours d'une maturité telle qu'il fait sûrement oublier aux intéressés que c'est probablement le dernier film de Dujardin qui a permis l'avance sur recettes pour Le Bal Des Actrices, mais nous sommes ici dans l'oubli et le déni.

Nous sommes surtout dans le réel, puisque c'est filmé en DV. Et le "réel" implique, on le sait, le refoulement étonnant de toute velléité de mise en scène", Cf. les deux champs / contrechamps du film entre l'auteur et Joey Starr qui se parlent en regardant dans la même direction. C'est ballot car ce sont précisément ces lacunes qui mettent en avant l'artificialité du procédé. Comme si un romancier se lançait dans un manuscrit au Bic en commettant une faute à chaque verbe et qu'on finissait par lui donner le Goncourt car représentant le réel comme jamais. Allez savoir pourquoi, au cinéma ça passe. Nous étions prévenus, Maïwenn déclarant à qui veut l'entendre : "Moi je m'en fous du cadre, je m'en fous de la lumière et des marques, je veux que les acteurs soient le plus heureux possible !"  ! Ha mais c'est super, il y a le théâtre tu sais ! (imaginez Camus balancer : "Je m'en fous moi de la prose, de la grammaire, de la ponctuation et de l'orthographe. Tout ce que je veux c'est le bonheur de mon éditeur"). Mais si c'était seulement du cadre qu'elle se "foutait"… Le Bal comporte le même défaut que son précédent essai : entre mockumentaire et auto-fiction, l'actrice ne sait jamais où se positionner. En résulte une incohérence diégétique constante : Maïwenn filme un documentaire, mais pourquoi lorsqu'on la voit à l'image c'est aussi mal filmé que peut l'être un docu pris sur le vif par sa MiniDV ? Procédé boiteux qui ne gêne a priori personne, illustrant a contrario le narcissisme de l'auteur et la réflexion bas-du-front de ses admirateurs. Quand l'idée identitaire d'un film se substitue au film lui-même, c'est sûrement là que se joue la suggestion évoquée plus haut.

Ici, le "réel" ne sert que d'apparat marketing, chaque auto-critique de l'actrice permet de peaufiner son image d'actrice névrosée, de donner des coups de coude complices au spectateur ("Ha elle aussi on la taquine parce qu'elle aime les Dardenne…"). On est loin de la dérision cynique d'un projet comme La Vie De Michel Muller Est Plus Belle Que La Vôtre, ce dernier ne se sentant pas obligé d'imposer ses psychodrames pour prouver sa valeur et finalement désamorcer toute prise de risques concernant son image. Et nous sommes encore plus loin de la double voire triple mise en abyme de Ça Rend Heureux de Joachim Lafosse.
Au final, tout dans
Le Bal Des Actrices reste éculé, ringard et gratuit, à l'image de l'inévitable baiser lesbien qui arrive
au bout de quelques secondes lors d'une scène de repas, cheveu sur la soupe qui hurle : "Roulez-vous une galoche, c'est dans la cahier des charges". Maïwenn entasse tous les défauts du "cinéma commercial" fantasmé par les ayatollah du Dogme95, mais sans jamais apporter la plus banale des qualités.

"J'ai une image branchée,
Les Inrocks, Libé" dit-elle dans son film avec dérision. Mais Maïwenn est effectivement très branchée, car elle représente à elle seule la génération des artistes vidéo YouTube : elle sait se servir d'une caméra, pas de l'image.

3/10
LE BAL DES ACTRICES
Réalisatrice  : Maïwenn Le Besco
Scénario : Maïwenn Le Besco
Production : François Kraus & Denis Pineau-Valencienne
Photo : Pierre Aïm
Montage : Laure Gardette
Bande originale : Anaïs, Benjamin Biolay & Joey Starr
Origine : France
Durée : 1h45
Sortie française : 28 janvier 2009




   

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