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Ça Rend Heureux Suggérer par mail
Critique par nicco le 14 août 2007

Lafosse dans l'abyme

Affiche Ça Rend Heureux
Révélé l'hiver dernier avec Nue Propriété, Joachim Lafosse avait auparavant mis à profit son talent dans un diptyque improvisé et bien plus intéressant, composé de Folie Privée (2004) et de Ça Rend Heureux sorti récemment.

Pas totalement remis de l'échec de son premier long, Folie Privée, Lafosse tente de monter Nue Propriété quand il prend la décision de réaliser rapidement et sans moyen un autre métrage, histoire de soulager son besoin vital de tourner. Il va alors s'inspirer de sa propre vie pour écrire l'histoire d'un cinéaste au chômage qui décide de s'inspirer de sa propre vie pour réaliser un film sans moyen… sur un cinéaste au chômage !

La mise en abîme est évidente, le propos et l'intention ludiques et ambitieux : montrer comment le réel peut nourrir la fiction et quelles sont les limites du simulacre, le tout  à travers un film qui se veut origine et arrivée tel le ruban de Möbius. On se demande alors pourquoi une large partie de la presse s'est entêtée à comparer
Ça Rend Heureux à La Nuit Américaine de Truffaut, qui n'aborde strictement pas les mêmes thématiques et n'a rien en commun si ce n'est le gadget du tournage de film dans le film. A ce compte-la autant le comparer à Ça Tourne à Manhattan, Le Mépris ou encore Ze Film tant qu'on y est.
Car Lafosse ne se contente pas de dépeindre la conception d'un film quelconque : il montre la conception du film que l'on est entrain de voir. Nuance qui vaut son pesant d'efferalgan, Lafosse créant ainsi une véritable mise en abîme cinématographique,  l'objet se répétant en lui-même, potentiellement à l'infini.
En conséquence, s'il fallait rapprocher le métrage de Lafosse à des œuvres antécédentes, ce serait légitimement vers certains travaux de Godard comme
La Chinoise, "le film entrain de se faire", et plus certainement Passion, qui a en commun avec le métrage de Lafosse un discours social et une réflexion sur le cinéma en l'extrayant de son univers idéalisé pour mieux le confronter à un milieu ouvrier et populaire.

La scène où l'ex-petite amie se met en colère à la lecture du scénario en répétant "je n'ai pas dit ça !" permet de mettre en valeur toute la simplicité et la force du procédé : S'énerve-t-elle contre le scénario du futur film qui va se faire, ou du scénario déjà tourné et que nous voyons, nous spectateurs, dans lequel elle dit "ça" au début ?
Car non content de brouiller les pistes pour deviner qui inspire quoi, et le degré de véracité de l'aspect biographique (montrant l'impossibilité qu'a le cinéma de proposer un réel objectif), Lafosse donne à Fabrizio, le personnage du réalisateur, le même passé que lui, à savoir la réalisation de
Folie Privée, encrant ainsi encore plus son film dans un réel parallèle, que concrétise une mise en scène naturaliste, prenant le contrepoint d'un Fellini qui préférait partir dans le surréalisme pour évoquer ses troubles créatifs dans 8 ½.

Se mettant doublement en scène avec le personnage de Fabrizio et le personnage du réalisateur dans le film de Fabrizio, Lafosse démontre toute la schizophrénie nécessaire au processus créatif. Ce qui fait de Ça Rend Heureux, sous ses atours de comédie légère "à la Nuit Américaine", une fascinante œuvre autoscopique.
7/10
Ça rend heureux
Réalisateur : Joachim Lafosse
Scénario : Joachim Lafosse, Kris Cuppens, Mariet Eyckmans…
Production : Nicolas de Borman & Samuel Tilman
Photo : Jean-François Metz
Montage : Sophie Vercruysse
Origine : Belgique
Durée : 1h25
Sortie française : 20 juin 2007














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