Je Veux Voir

Liban public

Affiche Je Veux Voir

Quand on m'a dit "bon film" avant la projection de Je Veux Voir, j'ai pensé, plein de préjugés, que ce n'était pas un film que l'on pouvait souhaiter bon, à l'instar des documentaires chocs comme Le Cauchemar De Darwin ou Jesus Camp. Intéressant, passionnant, terrorisant mais certainement pas bon.


Seulement, le film de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige est un de ces films qui vous mettent les préjugés au placard pour un bon bout de temps. Plasticiens de formation, ils ont décidé de se mettre au documentaire en réaction à la guerre de juillet 2006 qui a ensanglanté le Liban et l'a laissé - surtout dans sa partie sud - dans un état de ruine et de traumatisme important. C'est en tous cas ce qui est raconté par les critiques à la flemme disproportionnée se contentant, comme Caroline Vié de 20 Minutes, de mettre l'étiquette "documentaire" sur un film qui n'en est absolument pas un. Car l'avantage avec les plasticiens qui s'essayent à la caméra, c'est qu'ils ont un art de nous faire passer des vessies pour des lanternes. Ainsi, Hadjithomas et Joreige se lancent, après Spike Jonze, Michel Gondry et plus récement Steve McQueen, dans le déconstruction totale d'un (septième) art classique, et font des routes du Liban un terrain de jeu, nous minent le chemin avec des faux-semblant déroutant... et nous laissent au bout d'une heure et quart de film perdu et enrichi à la fois.

Je Veux Voir

C'est l'histoire d'une femme. Une actrice plus précisément. Elle s'appelle Catherine. On ne saura jamais son nom de famille. Alors qu'elle se paye un petit voyage à Beyrouth pour un gala, week-end fastueux et ennuyeux, deux metteurs en scène lui propose de la filmer pendant 24 heures alors qu'elle visite le sud Liban. Ses agents lui dissuadent, de peur qu'une mine disperse son corps valant plusieurs millions dans la campagne libanaise façon puzzle, elle répond sobrement qu'elle "veut voir". Pour la guider dans son périple, les metteurs en scènes la flanque d'un acteur libanais, Rabih - qu'elle prononce Rabia parce que le "hain" est difficile à dire - pour qui le périple est un retour aux sources de son enfance. C'est aussi l'histoire de Catherine Deneuve et de Rabih Mroué jouant pour le film deux acteurs se rendant dans le sud Liban. Hadjithomas et Joreige troublent le jeu dès la première scène. Deneuve est filmée de dos, mais il est impossible de ne pas reconnaître cette grande actrice dont le brushing l'Oréal est unique. Alors on se dit: "c'est Deneuve". Jusqu'au moment où elle annonce d'une manière impériale "Je veux voir" et le répète. On n'est plus dans le documentaire, personne ne s'exprime ainsi dans la vraie vie. Tout le film sera monté de cette façon. Les discussions dans la voiture pourraient être des séquences de reportage. Elle pose des questions sur ce qu'elle voit, il lui répond. Mais quand il leur arrive quelque chose d'extraordinaire, cela paraît tout de suite trop carré pour être un aléa de tournage : Rabih se trompe de route, Rabih ne retrouve plus la maison de sa grand-mère... En plus de cela, Hadjithomas et Joreige insèrent des séquences ne participant pas au format reportage : Catherine s'assoupissant un instant, les paysages se mélangent sous nos yeux, pour devenir un monochrome insensé. Dans des instants pareils, il paraît évident que la caméra n'assume plus sa position de rapporteuse, mais a un grand désir de cinéma.

Je Veux Voir
 

Ainsi, on assiste à un important moment de cinéma politique où toute la mise en scène est au service du message. Le cinéma n'est plus un simple support à la revendication, il la porte et la fait vivre. Les deux réalisateurs réussissent à trouver le moyen d'expliquer une situation la plus étrangère qui soit à des européens. Quand notre esprit cesse de se dire: "c'est la réalité" ou "c'est la fiction", il ne reste que les faits, rappelant le projet déjà audacieux de Ari Folman qu'était Valse Avec Bachir, qui l'an dernier mélangeait intrigue documentaire sur le Liban en guerre et onirisme traumatique par le biais d'un médium exclusivement réservé à la fiction, soit l'animation. Ici, on ne plaque plus aucun schéma sur la situation, on voit seulement. On n'apprécie plus les images avec l'idée que c'est une invention de l'esprit des scénaristes, ou un brûlot politique qui nous manipule. Pris dans l'incertitude, on ne se permet plus de juger le désespoir de Rabih comme surfait, l'égarement de Catherine comme instrumentalisé et stéréotypé. On ne peut pas dire que la scène du champ de mine soit une scène loufoque et drôle. Cet égarement, Hadjithomas et Joreige l'ont doublé d'une discrétion lors de la promotion de leur film. Pour qu'il garde toute sa force, il faut accepter de le prendre comme tel, sans avoir lu d'interview ni entendu de critiques. C'est seulement sous ces conditions que l'on peut découvrir le Liban, avec toute son absurdité, son horreur, et son désespoir; et le considérer comme une réalité, aussi éloignée soit-elle de notre quotidien.

Comme si ce mécanisme ne suffisait pas à faire un bon film, Je Veux Voir s'impose aussi comme une réflexion dense sur le pouvoir des images et l'état des médias d'aujourd'hui. Quand on parle de la situation au Moyen-Orient, il est difficile d'y échapper. Même les blockbusters hollywoodiens se confrontent au traitement de l'information : voir Rendition de Gavin Hood sortie en début d'année. Cette étude, Je Veux Voir s'y dédie entièrement. Dans son titre même, il est bien question du regard. Etudier les divers points de vues et prismes à travers lesquels on regarde une situation : en direct, de loin, par des journalistes occidentaux ou par des documentaristes libanais, en voiture ou à pied, seul ou avec un guide. Ainsi, on découvre que si les médias occidentaux se précipitaient au sud Liban en 2006 à la recherche d'un brin de sensationnel, les libanais cherchaient à fuir au plus loin la situation, se coupant définitivement de tout état. Le voyage est pour Rabih une redécouverte d'une région où il a passé son enfance et qu'il n'a pas revu depuis deux ans. C'est dans cette interprétation du film que le personnage de Catherine prend toute son importance. Elle représente la grande Deneuve qu'on aime, avec sa générosité et sa fougue. Et en même temps, elle gâche son image médiatique en incarnant un voyeurisme occidental. Quand Rabih lui demande ses motivations, elle ne les expliquera pas. Elle trouve ça important. Mais elle ne mettra jamais des mots sur ce "ça". Le caractère vain de son expédition qui se dessine au fur et à mesure du film explicite aussi l'égoïsme de la démarche qui pourrait ressembler à un simple voyage touristique pour française en mal d'adrénaline. Elle se trouve démunie face aux situations à laquelle elle se confronte, se rattrape à des repères absurdes (la ceinture de sécurité et la sécurité routière, ses clopes) et arrivée à la frontière ne peut que constater l'impasse. Une fois avancée sur le chemin qui mène en Israël, elle demande "Qu'est ce qu'on fait maintenant ?" face à un trou d'obus sur la route. Et sur le chemin du retour, Rabih lâche enfin ce qui planait depuis le début du film : "Bien sûr nous allons recommencer, nous allons reconstruire. Mais toi, est-ce que tu reviendras Catherine ?". Passé le constat, que reste-t-il ? Ce voyage n'a rien changé pour le monde. La notoriété de l'actrice ne permettra pas aux occidentaux de s'offusquer, ni aux politiques de changer. Quand elle rencontre l'ambassadeur à son gala, Catherine se heurte au visage impassible et faux d'un politique qui doit sauver les apparences.

Paradoxalement, ce qu'il reste de l'aventure, c'est une relation humaine, celle qui a liée Rabih et Catherine. Je Veux Voir s'amuse de cela. Il ne s'inscrit pas dans un pessimisme extrémiste; elle refuse seulement de s'ériger en grand défenseur de la cause libanaise. Hadjithomas et Joreige ne sont pas des justiciers ni des portes paroles. Ce sont des cinéastes qui ont cherché à faire connaître leur pays et sa condition. Ils ont pris le Liban pour décor et personnage principal, et y ont confronté deux autres grands personnages incarnés par deux acteurs imbibés de naturalisme. Je Veux Voir est un terrain d'expérimentation de réalisation où tout est maîtrisé, une tragédie intimiste; et c'est de là seulement que naît la portée politique. "Les artiste prennent en otage l'art pour en faire du militantisme" confiait Chichin à Télérama quelques mois avant de mourir. Hadjithomas et Joreige semblent arriver à point pour le contredire et montrer que l'art politique n'est pas forcément un militantisme. Je Veux Voir s'inscrit dans l'héritage des grands films politiques. On pense entre autres à Jean-Luc Godard qui nous perdait entre absurde et actualité dans Pierrot Le Fou ; Je Veux Voir utilise de même la brèche entre reportage et fiction pour livrer un témoignage.

8/10

JE VEUX VOIR

Réalisateurs : Joana Hadjithomas & Khalil Joreige
Scénario : Joana Hadjithomas & Khalil Joreige
Production : Tony Arnoux, Farès Ladjimi, Edouard Mauriat…
Photo : Julien Hirsch
Montage : Enrica Gattolini
Bande originale : Scrambled Eggs
Origine : France / Liban
Durée : 1h15
Sortie française : 3 décembre 2008




   

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