Edito

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Critique par nicco le 11 janvier 2008

Slow Racer

Affiche Into The Wild
Il y a quelque chose d'assez ironique à propos de ce film, qui conte l'histoire vraie du jeune Chris McCandless, diplômé de bonne famille ayant décidé l'été 1990 de fuir la société moderne pour une vie de bohème, c'est qu'il sort précisément le premier jour des soldes (vous vous demandiez pourquoi mercredi il y avait moins de gloussements hystériques et de sonneries de portables dans les salles, c'était grâce à l'ouverture de la chasse à la sandale).

Jolie coïncidence en effet, car le nouveau film de Sean Penn, qui nous avait laissé assez stoïque avec The Pledge, s'axe sur cette confrontation entre une société pleine à craquer de biens de consommation mais d'une vacuité telle que l'humanité en déprime, et le vide sauvage qu'affronte ce Jeremiah Johnson des temps modernes qu'est Chris McCandless : vide, dénuement et solitude ne cesseront de l'enrichir spirituellement tout en lui donnant la primordiale sensation d'enfin vivre.
Car McCandless était jusqu'à ses 22 ans étouffé par des parents anxiogènes, querelleurs et quasi invivables, reportant sur leur progéniture les désirs de perfection qu'ils n'avaient pas pu assumer. A l'écran, cela se traduit par un cadre se resserrant sur eux à mesure qu'ils dictent à leurs enfants ce qui leur semble être la voie à suivre pour s'épanouir (études onéreuses, voiture grande et confortable, obéissance à la moindre loi, etc.).

En réaction à cette pression sociale et familiale, Chris devient Alex Supertramp et fait un gros doigt à une existence "moderne" qu'on lui impose, pour s'en aller battre le bitume, recommençant une nouvelle vie. Symboliquement, et encore une fois par le biais d'une coïncidence bienvenue (Penn retraçant méticuleusement le parcours de Chris/Alex), la seconde vie du vagabond naît d'un bain de mer purificateur après avoir rencontré un couple de hippies, Jan et Rainey, parents rêvés du jeune Chris. Cette existence touchera logiquement à sa fin après la proposition d'adoption de Ron le retraité, désirant l'avoir pour petit-fils. Mais Chris refuse toute attache, toute filiation, et fuit, va de l'avant, jusqu'à s'isoler complètement et durablement du monde.
La famille est le sujet au centre de la filmographie de Penn. Déchirée ou reconstituée, elle est souvent le moyen pour ses personnages principaux d'affronter leurs démons, qui y échouent irrémédiablement, comme si la cellule familiale seule ne pouvait suffire à sauver des êtres tourmentés. Ici, les valeurs sont inversées, la famille, unie en apparence, est complètement perdue et névrosée, le héros principal ayant, lui, la tête sur les épaules, sait ce dont il besoin. Il fuit donc père, mère, sœur, veau, vache et cochon, alors que quinze ans auparavant c'était le personnage instable et violent de Viggo Mortensen qui fuyait le calme et la sérénité d'un foyer aimant (
The Indian Runner). D'un éloge un peu trop idéaliste de la famille (qui était vraisemblablement un désir profond du Penn d'alors), l'auteur de The Crossing Guard replace celle-ci dans une autre perspective, c'est-à-dire comme simple rouage social duquel il faut s'émanciper. La fuite n'est plus l'apanage des losers, mais de ceux qui ont le courage d'aller au bout de leurs idées.

Into The Wild

On ne sait d'ailleurs pas réellement ce à quoi Chris veut échapper en priorité : ses parents ou le monde moderne, même si c'est en se projetant dans la peau d'un yuppie qu'il renonce à retrouver sa famille, celle-ci ne valant a priori pas l'effort de se contraindre à une vie "normale". Mais une chose est sûre, c'est la nature sauvage que Supertramp désire plus que tout, s'isoler absolument de toutes choses. Et c'est bien logique tant elle paraît ici superbe et diversifiée. Sean Penn trouve dans ces grands espaces enfin matière à se faire plaisir avec ses mouvement d'appareils oscillant entre le documentaire et le film arty (dommage du coup que le superbe plan final – un long mouvement de grue partant d'un gros plan sur Chris – n'est ici pas d'autre raison d'exister que l'amour de la belle image). En suivant les pérégrinations de son jeune héros (excellent Emile Hirsch ; attendez six mois pour apprendre par la presse que dans
Speed Racer il joue, fatalement, comme une endive), Sean Penn filme avec envie et liberté (quoi de plus normal vu le sujet), renvoyant directement à un certain cinéma US des 60's (la rencontre avec les Suédois), allant jusqu'à se permettre d'insérer une grimace du héros à la caméra, manière narquoise mais surtout évidente de marquer la solitude de ce dernier, qui n'a plus que le spectateur comme témoin de son bonheur.

A une époque où la plupart des documentaires nous ordonnent de prendre soin de la nature avec pour seules méthodes la peur et l'accusation, n'engendrant chez la population qu'une anxiété la rendant encore plus folle et consommatrice qu'à l'accoutumée, il est agréable de voir une telle ode à la vie sauvage, sans code, sans règlement, sans restriction, de voir un film qui ne juge pas, qui ne cherche pas à donner de leçon : juste à nous faire partager le bonheur incommensurable de se débarrasser de la futilité. Quitte à en payer le prix fort.
L'année 2008 commence donc bien : on a envie de tout envoyer paître. Et surtout les soldes !
7/10
Into The Wild

Réalisateur : Sean Penn
Scénario : Sean Penn d'après le livre Voyage Au Bout de la Solitude de Jon Krakauer
Production : Art Linson, Sean Penn & William Pohlad
Photo : Eric Gautier
Montage : Jay Cassidy
Bande originale : Michael Brook, Kaki King & Eddie Vebber
Origine : USA
Durée : 2h20
Sortie française : 9 janvier 2007

[Retrouvez un article sur le même sujet sur Melting Actu]














 1 Posté par playmO le 11 janvier 2008 à 04:58

Intéressant... le personnage de Chris est p-e la "conclusion" logique de celui du jeune flic de Colors, où le Penn (non, pas celui-là) acteur s'est rétiré du champ du réel (visible) pour n'en vivre que plus réellement. 
Lignes de fuite en Cineméscope : on s'y perd pour mieux s'y retrouver 8)
 2 Posté par macfly le 11 janvier 2008 à 11:05 | website

Emile Hirsch, qui a débuté dans le grandiose Girl Next Door
 
Pareil pour moi, j'ai beaucoup aimé ce film. Et j'applaudis le dernier paragraphe.
 3 Posté par playmO le 21 janvier 2008 à 11:21

J'ai vu, j'ai écoutu, j'ai pas aimu :upset  
Même déception qu'avec Fight club, ou Matrix, pour la seconde partie (oui, je sais que c'est une histoire vraie). Le mieux est encore l'ennemi du bien.
 4 Posté par Jollyroger le 28 janvier 2008 à 10:50

Un très bon film qui ne choisit pas la facilité et les clichés qui pourraient arriver en nombre avec ce genre de thème. Sean Penn joue magnifiquement sur les nuances de paysage, de personnages et l'histoire a une simplicité et une limpidité exemplaire. Après pour moi il manque un petit quelque chose sur le plan formel pour le rendre complètement transcendant. Des effets de réal pas forcément bien terribles (les splits screens et ralentis), une musique qui surligne alors que le film est plutôt subtil. Rien de bien grave mais la légère impression que la puissance évocatrice du thème aurait pu engendrer un classique en or massif. 
 
Sinon Copenhague c'est au Danemark ;)
 5 Posté par Menstruel le 29 janvier 2008 à 10:23 | website

C'est marrant, mais j'ai l'impression justement que c'est moins une ode à la nature qu'aux rapports humains.
 6 Posté par vendetta le 03 février 2008 à 05:01

Je vois que la grimace face caméra t'a marqué, toi aussi. 
 
Grand film.
 7 Posté par Shin le 05 mars 2008 à 15:46 | website

Bonjour, 
 
Pour moi, il est évident que ses beaux discours contre la société de consommation (illustrés notamment lors du passage où ses parents désirent lui acheter une voiture) ne sont qu'un prétexte pour fuir cette famille qu'il ne comprend pas et qui ne le comprend pas. À travers son voyage au coeur de la nature sauvage (into the wild, donc), il va surtout chercher à savoir qui il est vraiment. Et cette réponse, il va l'obtenir au contact des gens qu'il va rencontrer durant son périple. 
 
Pour ma part, je ne me suis pas du tout identifié au personnage que je trouve bien trop égoïste et donneur de leçon. J'avais d'ailleurs peur à un moment qu'il soit question d'un pamphlet du style "la société elle a que des problèmes, la société elle a mauvaise haleine". Mais, Sean Penn est bien plus malin que ça et son film est d'une profonde intelligence. 
 
Incontestablement, "Into the Wild" est un film à découvrir. 
 
Amicalement, 
 
Shin.
 8 Posté par Maka le 14 avril 2008 à 11:35

je suis d'accord avec menstruel qui pense que c'est plus une ode aux relations humaines qu'à la nature.  
Car si il est infiniment heureux loin de toute la civilisation qu'il déteste, et si proche de la nature, à la fin, il se rend tout de même compte qu'il est seul, infiniment seul. 
" Hapiness is real when shared " :roll ;)

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