Au-Delà

Je t'aime astral

Affiche Au-Delà

A quatre-vingt piges, il est tout à fait légitime que papy Clint s’inquiète de sa fin inéluctable et que formuler ses affres et ses angoisses en images l’aidera à surmonter ce cap. Sauf qu’Au-Delà élude superbement ces questions existentielles pour n’en conserver qu’un formidable sentiment d’espoir et de plénitude.


Eastwood le cinéaste est bien vivant et pète la forme et on espère encore pour un bon bout de temps ! Après avoir fantasmé sa mort à l’écran dans l’excellent Créance De Sang, il avait fini par faire le grand saut en sacrifiant sa carcasse dans le sublime Gran Torino. Eastwood l’acteur n’était plus. Dans la foulée, il livre la fable politique optimiste et béate Invictus dont la force d’inspiration de Mandela infuse tout le métrage. Comment transmettre ses valeurs, réunir les hommes par delà les races, les différences politiques et culturelles ? Un rapprochement essentiel qui est un enjeu primordial de son œuvre (plus ouvertement exprimé depuis le diptyque Mémoire De Nos Pères / Lettres D’Iwo Jima) que l’on retrouve donc au cœur d’Invictus et qu’Eastwood prolonge finalement dans son dernier opus. Sauf que là, le cinéaste augmente la difficulté en faisant carrément de la mort la limite à transcender.

MORTAL KOMBAT
Au-Delà
constitue pour beaucoup une déception. En effet, alors que le sujet et la bande-annonce laissaient présager une plongée grisante dans le fantastique plutôt inhabituelle pour un auteur éminemment terrien, Eastwood substitue à sa quête métaphysique une résolution intime de trois confrontations avec la mort.

Le film discoure sur la nécessité de continuer à vivre, de revenir à la vie après une expérience traumatisante. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si le titre en est Au-Delà et pas L’Au-Delà, donnant d’emblée une bonne indication sur l’orientation donnée par le réalisateur à son récit. En effet, il ne s’agit pas de définir ou matérialiser une vision, du  moins une perception, originale et personnelle de l’au-delà mais bien de dépeindre les difficultés d’aller au-delà de la douleur, de la perte (la mort de Jason, le frère jumeau de Marcus, le jeune garçon vivant à Londres), des préjugés (Marie la journaliste ayant vécu une expérience de mort imminente veut y consacrer un ouvrage, sorte d’enquête / témoignage sur l’omerta entourant les recherches appliquées à ces N.D.E), au-delà enfin de la solitude (George le médium vivant son don comme une malédiction, son pouvoir de transmettre la parole des morts condamnant irrémédiablement ses propres relations).

Au-Delà
 

S’attaquant pour la première fois au genre du film choral, Eastwood fait ainsi se succéder trois histoires à priori déconnectées les unes des autres et qui finiront par s’entremêler dans le dernier acte. C’est d’ailleurs cette conclusion qui cristallisera les principaux reproches, la rencontre des trois protagonistes semblant trop artificielle, trop grossière. Bref, pour un auteur si sensible et subtil, on lui reproche d’en avoir manqué, justement. Or, même si le grand Clint semble ne pas savoir comment se dépatouiller d’intrigues si différentes (voire même divergentes tant leurs traitements narratif et visuel diffèrent) ayant pour seul point commun trois individus voyant leur existence bouleversée par la mort. Sans doute la douche froide vient-elle de la tendance à envisager et apprécier séparément chaque histoire alors que la clé réside justement dans une perception globale. Et c’est probablement le seul vrai raté d’Eastwood dans ce film, ne pas être parvenu à relier plus fortement ces trois histoires et imposer plus naturellement leur relation évidente. Car une fois encore, il fait preuve d’une grande classe et subtilité dans sa réalisation pour unir trois régimes d’images et de narrations si dissemblables (dissonants ?) au premier abord.

Désarçonnés par une fin abrupte et presque incongrue, nombreux sont ceux à avoir comparé le nouvel opus du maître avec du Lelouch (!?), estimant que l’américain cherche à noyer son auditoire sous des tombereaux de mièvrerie comme si le tsunami ouvrant le film (impressionnante et intense séquence) s’était répandu en une vague immense de sentimentalisme sirupeux. Une désagréable impression qui devrait pourtant s’estomper jusqu’à disparaître si l’on s’attache aux petits riens, aux détails mis en valeur par une mise en scène complètement appropriée.

LA VOIX DES MORTS…

Les gestes, les regards anodins en apparence sont surtout le fait de George le médium (Matt Damon) et en révèle beaucoup plus sur son existence dont le pouvoir de communiquer avec les morts le maintient à l’écart du monde des vivants que la répétition balourde de dialogues surlignant que son don est pour lui une malédiction. George, à l’instar de John Smith de Dead Zone (version Stephen King ou Cronenberg) ou de David Dunn d’Incassable ne peut initier le moindre contact avec la peau d’autrui sans être assailli par des visions funestes les concernant. Tenir les mains lui permet de mettre en contact les personnes éplorées avec leurs proches disparus, faisant de George une véritable interface organique entre deux "dimensions" si loin et si proches à la fois. Un état qui n’est malheureusement pas exclusif à sa profession puisqu’il l’accompagne dans sa vie privée, le privant ainsi de tous rapports sociaux ou amoureux conventionnels. La séquence de séduction lors du cours de cuisine entre lui et Mélanie (Bryce Dallas Howard) se faisant goûter des mets les yeux bandés est particulièrement dramatique car l’effleurement imposé par la nature du pouvoir de George accentue la sensualité de cet instant et du dispositif scénique d’Eastwood cadrant au plus près ce presque corps à corps où les lèvres appétissantes de la jeune fille ne pourront jamais être croquées.

Eastwood poursuit sa valse des sentiments et des changements d’attitude dès la scène suivante lorsque le couple rejoint l’appartement de George pour continuer leur discussion autour de la confection d’un bon repas. L’entente cordiale va s’assombrir lorsque Mélanie aura connaissance du don de son hôte par l’intermédiaire de la voix du frère de George laissant un message sur son répondeur. George se renferme et tente de couper court à la requête que Mélanie est prête à formuler, en se retournant, ne laissant voir que son dos voûté. Traduisant à merveille le poids de l’incommunicabilité avec ses contemporains pesant sur George, son pouvoir lui permet seulement de converser avec les autres qu’en étant la voix des morts, jamais pour lui-même.

Au-Delà
 

Le jeune Marcus, inconsolable depuis la mort de son frère jumeau, modifiera imperceptiblement mais profondément son comportement, lui permettant de regarder enfin son interlocuteur en face. En effet, George ne s’adresse qu’indirectement à ceux qui le sollicitent, il détourne toujours la tête pour regarder sur le côté afin de capter ce que veulent exprimer les esprits. Mais lorsqu’il s’agira de redonner confiance à Marcus, de le réconforter enfin, alors que le fantôme de Jason son frère s’en est allé, Eastwood nous montre le médium mentir effrontément au garçon sans autre explication ou démonstration qu’en le montrant se tourner face à lui pour le regarder dans les yeux. Il ne s’agit plus de délivrer les mots d’un défunt mais de ranimer la flamme vacillante de ce pauvre garçon. Un mensonge altruiste qui le différencie de la masse des charlatans rencontrés par Marcus car il ne lui dit pas ce qu’il a envie d’entendre mais ce dont il a besoin pour renouer avec le monde des vivants (peu après, il rejoindra sa mère).

…LA VOIE DES VIVANTS

Et alors que certains évoquent une progression dramatique artificielle, il est intéressant de noter que la mise en scène d’Eastwood appuie la fonction de vecteur de George en situant le segment narratif contant son histoire entre celui consacré à la journaliste Marie Lelay (Cécile de France) et celui dédié à la fugue de Marcus (Frankie MacLaren). Une mise en scène d’ailleurs différenciée selon les personnages concernés, s’adaptant à leur milieu social et à leur expérience de l’au-delà. Si les critiques ont plu sans discernement sur la partie française du film, n’hésitant pas à fustiger une représentation un peu trop naïve du milieu journalistique parisien et de l’au-delà, il convient de souligner que cela correspond avant tout à la personnalité de Marie. Eastwood ne propose pas de regard extérieur sur ces expériences de la mort mais se borne à illustrer le plus fidèlement possible le point de vue de ses personnages afin de partager leurs sentiments avec le spectateur. Au bord de la noyade, la journaliste a une vision de l’au-delà communément répandue dans l’inconscient collectif, celle d’une grande étendue baignée de couleur pastel où se distingue des silhouettes imprécises. Afin de retranscrire les sensations ressenties au contact de cette immensité, le cinéaste s’ingéniera par la suite à filmer Marie dans de grands espaces (plateaux télé, salle de rédaction, restaurant, clinique expérimentale suisse…). Il agit de même pour figurer la solitude qu’entraîne le don de George, enfermant celui-ci dans des cadres rendus de plus en plus étroits par les surcadres que la réalisation lui oppose (embrasures de portes, cloison, etc.). Enfin, le petit Marcus est filmé souvent excentré, en bord de cadre, l’espace créé à son côté matérialisant l’absence de son frère jumeau qui s’impose à lui à chaque instant.

Au-Delà
 

On l’a remarqué, le découpage place l’histoire de George au centre, le définissant comme le lien entre Marie et Marcus. Ce lien, Eastwood le raffermit naturellement en faisant partager au médium et à la journaliste une vision de l’au-delà absolument équivalente (les flashs de George contiennent les images aperçues par Marie au seuil de la mort) et en faisant évoluer Marcus dans un univers que d’aucun considère emprunt d’un misérabilisme irritant (mère toxico, Marcus recueilli par une famille d’accueil) mais qui entretient plutôt des correspondances avec les écrits de Charles Dickens dont George est un fervent admirateur.

Certes, la mécanique de Clint apparaît bien moins huilée qu’à l’accoutumée mais c’est plutôt le fait d’une construction autour de trois pôles si différents. Pas un chef-d’œuvre mais néanmoins un film précieux qui ose tout chambouler dans sa conclusion, intervertissant les positions de chacun pour finalement faire de Marcus le médium qui réconciliera George et Marie avec une existence terrestre, provoquant une rencontre qui entérinera leur réintégration parmi les vivants et la fin de leur "malédiction" (ils pourront enfin partager leurs expériences sans peur du regard de l’autre). Si se sont les seuls à bénéficier d’un plan large en hauteur ce n’est pas pour annihiler tout le travail accompli jusque là par une quête existentielle filmée à hauteur d’homme en adoptant un point de vue "divin" mais bien pour signifier avec emphase leur retour dans le flot de la vie (on ne les différencie plus des gens les entourant). Un dernier mouvement malicieux d’une caméra s’élevant gracieusement dans les airs qui traduit bien entendu le retour d’un esprit dans l’au-delà, non ?
7/10
HEREAFTER
Réalisateur : Clint Eastwood
Scénario : Peter Morgan
Production : Franck Marshall, Steven Spielberg, Kathleen Kennedy, Clint Eastwood, Tim Moore, Peter Morgan, Robert Lorentz
Photo : Tom Stern
Montage : Joel Cox & Gary Roach

Bande Originale : Clint Eastwood
Origine : USA

Durée : 2h09

Sortie française : 19 janvier 2011




   

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