Edito

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Analyse par NonooStar le 29 mars 2011

Final clubs Vs. Facemash

Affiche The Social Network
[Tribune] Il y a beaucoup de scènes fortes dans The Social Network. La scène introductive avec la voix de Mark Zuckerberg qui empiète sur le logo Columbia (histoire de montrer dès les premières secondes un Zuckerberg tellement rapide qu'il a une longueur d'avance sur le film lui-même) est évidemment impressionnante et on ne s'étonne pas qu'il ait fallu 99 prises pour la boucler.

Cependant, si elle présente brillamment le personnage de Zuckerberg, je pense qu'elle sert surtout à expliquer au profane quelques us et coutumes de Harvard, à savoir les final clubs, qui auront une importance capitale vis-à-vis des enjeux du film qui, soit dit en passant, s'appelle The Social Network et non Mark Zuckerberg, rompant déjà avec la tradition du biopic à la Ray, The Doors, Larry Flint, Ali ou même Runaways.
En effet, les informations sur les final clubs (et sur leurs fêtes) sont essentielles à la compréhension d'une séquence primordiale : la création de Facemash qui s'étend de la fin du générique jusqu'à la première scène de procès.

Elle commence donc avec Zuckerberg qui vient de bloguer une crasse sur Erica, la fille qui vient de le larguer, et cherche une idée pour occuper son esprit. Il évoque vaguement un concept à base d'animaux de la ferme avec son colocataire, mais rien ne vient... Pendant ce temps, l'air de piano du générique s'est arrêté.
Soudain, Zuckerberg trouve son idée et le plan change du tout au tout. On voit des filles assise dans un bus, une nouvelle musique commence, plus électronique et agressive, la caméra avance le long de l'allée centrale cadrant une fille de chaque côté de l'allée... On passe donc de rangée en rangée, enchaînant les couples de filles, une à gauche de l'écran, l'autre à droite : avant même que Zuckerberg explique son idée, tout le concept de Facemash nous est présenté visuellement.

The Social Network

Zuckerberg précise alors qu'il va devoir hacker des serveurs pour récupérer les photos des filles du campus, et pour être sûr que tout le monde comprenne bien, à peine Mark vient-il de dire "let the hacking begin" qu'on nous montre un agent de sécurité. Puis on voit le bus de l'extérieur pour la première fois : on remarque alors son aspect hi-tech et massif, avec des vitres noires qui font qu'on ne distingue pas l'intérieur. Le bus ressemble plus à un fourgon blindé qu'à un bus de tourisme.

The Social Network

Il arrive quelque part et on se doute alors qu'il s'agit un bus destiné à une de ces fameuses fêtes de final club dont il était question dans la discussion avec Erica. Au moment où les premières photos commencent à arriver sur le disque dur de Mark, on voit les filles sortir du bus pour entrer dans un bâtiment. Or, en langage informatique, un bus est un sous-système permettant le transfert de données d'un endroit à un autre. Le parallèle est d'autant plus amusant que, lorsqu'on a vu l'intérieur du bus, on ne distinguait ni le fond ni l'extérieur, rendant l'endroit inidentifiable, exactement comme on représenterait visuellement des données sur un disque dur.

Au fur et à mesure qu'il télécharge les photos depuis les différentes résidences (selon des méthodes plus ou moins "manuelles"), l'intérieur du final club se remplit : le montage nous montre donc tour à tour des groupes de filles et des pièces vides (le bar, la bibliothèque). Là aussi, la métaphore est évidente... Rapidement le désordre règne ; tout ce petit monde fait la fête dans tous les coins, danse, boit, se drogue : Mark a fini de télécharger les photos et il lui faut maintenant mettre de l'ordre. Arrive donc Eduardo avec l'algorithme de classement qui va servir pour Facemash.

The Social Network

The Social Network
Avant.

Mark n'a pas fini de l'implémenter que la musique change encore et que les images de la fête deviennent radicalement différentes. Au lieu des visions collectives, chaque plan sera centré sur un couple de filles, ce glissement étant symbolisé par un travelling latéral qui nous mène d'un groupe flou et indistinct à deux filles en train de s'embrasser. Puis ça sera deux filles en train de se déshabiller sur une table. Puis deux filles jouant un strip-poker avec deux mecs. Puis retour sur les deux filles sur la table, mais cette fois un mec s'est glissé entre elles. Et entre chacun de ces plans, Fincher nous montre de plus en plus d'étudiants de Harvard en train de comparer des filles sur Facemash. Entre la fête où des couples de jolies filles sont constitués pour le plaisir des mecs et le site où deux filles sont mises en compétition sur un plan physique pour l'amusement des étudiant, il n'y a finalement aucune différence.

The Social Network

The Social Network

The Social Network
Après.

Dès lors, on ne peut plus distinguer ce qui est réel de ce qui est virtuel. Le fait que la représentation de la fête change au moment où Zuckerberg active Facemash signifie-t-il que la fête n'est finalement qu'une allégorie de Facemash, nourrie de ses fantasmes sur les final clubs ? Ou au contraire, la fête est-elle bien réelle, auquel cas Facemash n'est qu'une version numérique, virtuelle et librement accessible d'une réalité réservée à quelques-uns ?

A cette interrogation, il ne peut y avoir de réponse parce que c'est justement l'indécidabilité de ce problème qui est intéressante.
Que les images de la fête soient fidèles à la réalité ou non importe peu. Dans la mesure où la fête est cantonnée à l'enceinte du final club, on comprend que tout ce qui s'y produit restera dans l'enceinte du final club et n'aura aucune incidence à l'extérieur, revêtant ainsi un caractère hautement virtuel : ça s'est produit mais en même temps, ça ne s'est jamais produit. (1)

Par contre, bien que virtuel, Facemash a des effets bien réels et on nous montre longuement les étudiantes humiliées pour la satisfaction des étudiants. Le montage renforce d'ailleurs cette inversion réel / virtuel car le dernier plan que l'on voit de la fête est celui d'une fille qui reconnaît sa colocataire. Après ce court plan, la fête ne sera plus ni montrée ni même évoquée. Elle s'évanouit comme ces fêtes de contes de fée dont l'illusion dure des milliers d'années... jusqu'à ce que quelqu'un ouvre une porte (ou ici une fenêtre), faisant soudainement entrer la réalité, et que tout tombe en poussière.

The Social Network
'This is my roommate.' La fête est finie.

Mais si la fête en tant que bulle illusoire et réservée à une élite a disparu, son concept est devenu accessible à tout le monde. C'est ainsi qu'avec cette séquence, on a d'ores et déjà une des thèses du film : en mettant à la portée de tous les étudiants une version virtuelle du final club, Zuckerberg a provoqué la dissolution de celui-ci et on voit que les oppositions entre le virtuel et le réel ou entre le vécu physique et la perception à travers un écran n'ont plus de sens. Ce qui compte désormais, ce sont les effets à grand échelle. Et suivant ce principe, un évènement qui s'est réellement produit mais qui n'était accessible que par un petit nombre de personnes de par sa limitation dans le temps et dans l'espace est infiniment moins réel qu'une expérience virtuelle accessible à des millions d'individus partout et tout le temps, la seule limite étant la capacité du matériel informatique. Appelons ça un changement de paradigme... (2)

La thèse est donc posée. Pour séparer l'annonce du propos et le développement à proprement dit (c'est-à-dire l'étude de la double question "comment en est-on arrivé là ?" et "quelles en sont les implications ?"), on enchaîne directement sur une scène du procès qui s'attache surtout à des détails de la conversation de Mark avec Erica. Cette petite digression par rapport au thème central de la séquence précédente provoque donc une coupure nette entre l'exposé de la thèse et l'histoire de Facebook, qui démarre en introduisant les Winklevoss et Divya Narendra. Les personnages sont présentés, le drame peut alors commencer.



(1) Pour ceux qui étaient surpris que David Fincher s'attaque à un tel sujet, on rappellera que la question du petit groupe isolé par ses croyances ou par ses idéaux et de son rapport à la réalité se retrouve un peu partout dans son œuvre.

(2)... et aussi un #BonDivertissement. Je tiens à obtenir mes galons de critique cinéma patenté !

         





 1 Posté par Tone le 29 mars 2011 à 00:39

Tout à fait passionnant. Dommage que ça ne s'étende pas sur l'ensemble du film. 
Je suis bien conscient de l'étendue du travail que ça peut représenter, mais si l'envie t'en prend, n'hésites pas.
 2 Posté par NonooStar le 29 mars 2011 à 09:54 | website

Merci :) 
 
Honnêtement, je ne pense pas que je serais capable d'appliquer l'exercice à tout le film. 
 
La dernière fois que j'avais fait de l'analyse de séquence comme ça, j'étais en 3e et autant cette séquence m'a semblé assez claire à décrypter, autant je ne pense pas avoir le bagage théorique et pratique pour m'attaquer à l'ensemble du film. 
 
Et encore... la première fois que j'ai vu cette séquence, j'avais zappé l'anecdote des bus de filles pour les final clubs et lorsque j'ai vu le bus, j'ai vraiment cru qu'il ne s'agissait que d'une allégorie et que le bus arrivait devant la résidence de Mark. Ce n'est que lorsque le gars du final club fait son petit speech que j'ai compris. :roll
 3 Posté par Benjouz le 29 mars 2011 à 15:42

En tout cas ce qui est sûr c'est que ce film gagne a être revisionné ! Et c'est assez rare pour être souligné.
 4 Posté par Esther le 02 avril 2011 à 09:05

Belle analyse. 
J'avoue que je n'avais pas vu la scène comme ça : Pour moi, il y avait ceux qui avaient accès aux clubs privés remplis de filles et qui s'éclataient et ceux qui passaient la nuit devant leur ordi à mater et à se moquer des filles qui ne voulaient pas d'eux... Ceux qui ont leurs entrées (sans doute les deux frères) et ceux qui ne les ont pas. 
Mais tu es sans doute plus proche de l'intention de Fincher.
 5 Posté par Rafistole le 05 avril 2011 à 19:46

:) :)  
Super, j'adore. Si tu te sens d'en faire d'autres je les lirai avec plaisir. Une seule mad séquence par mois c'est peu alors si tu peux...
 6 Posté par Laurent le 31 mai 2011 à 16:21 | website

J'ai vu le film il y a quelques jours et c'est un bonheur de lire ce papier, merci ! Comme les autres, j'espère lire le même genre de billets pour d'autres films dans un proche avenir :)
 7 Posté par Conchita Martinez le 20 janvier 2012 à 01:26

Ca reste un bon gros film de merde !
 8 Posté par NonooStar le 27 janvier 2012 à 14:29 | website

Ça, c'est un bon gros commentaire constructif.

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