Panic Room

Strangers in the night

Affiche Panic Room

Meg Altman (Jodie Foster, impeccable) n’est pas dans une bonne passe : son riche mari l’a quittée pour une jeunette et la voilà qui doit se trouver une nouvelle maison pour elle ainsi que sa fille Sarah, en plein âge ingrat (douze ans et aussi agressive que diabétique).

Chance ! Une occasion unique vient à se présenter : une magnifique maison dotée d’un système de sécurité dernier cri et dont le propriétaire vient de décéder. Meg et Sarah s’y installent le soir même.
Pas de chance ! C’est ce même soir que Burnham (Whitaker, remarquable), le psychopathe Raoul ainsi que Junior (Jared Leto, loser jusqu’au bout des ongles), l’héritier du dernier propriétaire de la maison en question, décident de mener un raid dans la demeure, histoire de récupérer un magot caché dans les murs de celle-ci.
Meg et Sarah réussissent à échapper aux envahisseurs et se retranchent dans la "panic room", pièce inexpugnable et aboutissement ultime de la technologie mise au service de la sécurité domestique.
Problème : le magot convoité par les malfrats se trouve justement dans la panic room


UN PLAN SIMPLE
Un pitch simple, assez "déjà-vu" : il ne faut pas que le spectateur se sente perdu. Un casting confortable, avec un minimum de têtes connues du grand public. Et si en plus, un des acteurs a déjà gagné un Oscar (en l’occurrence, Jodie Foster), c’est tout bonus. Un thème qui facilite l’identification au sort des personnages : la sacro-sainte cellule familiale menacée, par exemple. Une fin maxi-prévisible, caressant si possible le public dans le sens du poil : les méchants perdent, les gentils gagnent. Un paquet de pop-corn et un grand coca (facultatifs).

Voilà. On a là les éléments principaux habituels d’un film de commande, catégorie dans laquelle se situe Panic Room. Oui, du moins en théorie. Il est ironique de constater que ce film est lui-même le produit de la démarche intellectuelle qu’il "dénonce". Car au fond, le film de commande, c’est un peu la panic room des studios/producteurs : quand ils ne savent plus quoi faire (principe même de la panique), ils se réfugient dans les recettes qu’ils connaissent. Un placement sûr. Un film "sans risque".
Toujours dans le même ordre d’idée, une autre recette des producteurs est de copier les idées/films qui marchent, mais sans apport original, on ne va pas bien loin. D’où des films qui se ressemblent tous au bout du compte (les néo-slashers post-Scream sont bien là pour le prouver). Panic Room joue là-dessus : lorsque Meg se retrouve hors de la panic room alors que sa fille et les malfrats sont dedans. Elle se retrouve alors dans la situation que les malfrats connaissaient auparavant : elle veut récupérer quelque chose qui lui est inaccessible. Mais au lieu de copier les attaquants dans leurs méthodes, elle fait preuve de créativité : elle élimine les caméras. Et un des truands de s’exclamer : "Mais pourquoi on n’a pas pensé à ça ?" Sans doute ce que les producteurs se disent devant un film qui ose des idées nouvelles.

Quoi qu’il en soit, vient alors le choix d’un réalisateur : David Fincher. Le réalisateur de Se7en, le meilleur film de serial killer de tous les temps, (ex-aequo tout de même avec Le Silence Des Agneaux dans lequel joue, coïncidence, Jodie Foster), de Fight Club, l’autopsie d’une décennie et de la société qui va avec, et d’Alien 3, film clôturant dans le désespoir une saga légendaire (tout le monde sait qu’il n’y a pas, qu’il n’y a jamais eu d’Alien 4). Bref, des films vraiment sombres et adultes, des films à ne pas mettre entre toutes les mains. La question se pose très vite : l’immense talent de notre homme saura t’il s’exprimer malgré un cahier des charges aussi astreignant que celui de Panic Room ? On a l’hypothèse, on a la thèse, passons à la démonstration.

On l’a dit plus haut : le spectateur ne doit pas se sentir perdu. Fincher va donc apparemment rentrer dans ce schéma de simplicité rassurante imposé dans le cadre de ce film… pour mieux le détourner, voire l’exploser. Ainsi, Panic Room va suivre deux règles bien connues du théâtre : unité de lieu (tout le récit se passe dans la maison) et unité de temps (le récit se déroule sur une seule nuit). Pas de flash-back, pas de narration déstructurée, pas de voix-off, pas d’effets de réalisation speed et saccadés à la mode (enfin, à la con surtout). Simplicité on disait. Cette symbolique de simplicité apparente et trompeuse se retrouve dans le film. Le plan des malfrats était simple lui aussi, mais dès le départ, rien ne se passe comme prévu : l’adjonction inopinée d’un troisième larron, Raoul, prend totalement au dépourvu Burnham. La limpidité initiale du plan est brisée. Tout comme l’est l’intention de simplicité, de facilité irait-on même jusqu’à dire, des producteurs au moment où Fincher a été choisi comme réalisateur. A l’instar des trois malfrats du film, Fincher est un intrus dans la maison, mais lui n’a pas eu besoin de forcer la porte : on lui en a donné les clés.

Panic Room
 


DANS LE LABORATOIRE DE FINCHER
Dans les huis clos, le grand défi que le réalisateur a à relever est d’assurer la plus grande "lisibilité topographique" des lieux, le spectateur doit savoir qui est dans quelle pièce. Le concept au centre même de Panic Room pousse cette exigence dans ses derniers retranchements. Dans Panic Room, bien situer les lieux n’est pas un luxe, c’est une obligation. Il n’est pas facile de maîtriser cet aspect de la réalisation, il suffit de voir les foirages de bien des films pour s’en convaincre (le remake Assault On Precint 13… tout est dit). Par contre, c’est dans de telles conditions que des réalisateurs comme McTiernan (Piège De Cristal) ou encore Carpenter (The Thing ou bien Assault, le seul, le vrai) laissent éclater leur classe naturelle. Fincher y est-il parvenu dans Panic Room ?

Pour y répondre, on ne prendra comme illustration qu’une seule séquence : la visite guidée de la maison par les deux agents immobiliers. Dans ce seul passage, Fincher réussit à poser à la fois les enjeux topographiques (configuration de la maison) et psychologiques (à qui nous avons affaire). Tout ça sans que l’on ressente le moins du monde l’impression "d’exposition obligée" trop souvent palpable dans les films récents. Ainsi, la présentation du couple mère/fille est aussi efficace que réaliste : fille chieuse mais volontaire, mère dont l’apparent manque d’assurance (c’est l’experte immobilière qui se fait obéir de la fille) cache une volonté à toute épreuve et une vive intelligence. C’est d’ailleurs elle qui détecte la panic room avant même qu’on ne lui en parle. Toujours dans cette perspective d’utilisation des différents éléments d’un intérieur, les escaliers sont plus que du décor, ils sont un personnage à part entière. D’ailleurs, à bien y repenser, une scène-clé de Se7en ne se déroule t’elle pas dans un escalier ?

Mais Fincher va beaucoup plus loin qu’une simple gestion des lieux : à travers ce film, il s’offre un terrain d’expérimentation totale. En fait, une difficulté dans le cadre de film de commande est de contourner la prévisibilité de celui-ci (on devine bien que la mère et la fille vont s’en sortir). A ce titre, l’utilisation jusqu’à l’absurde du twist final semble être à la mode. Fincher place l’intérêt du film ailleurs: dans la réalisation en elle-même. Dans cet ordre d’idée, le générique du début annonce la couleur : le classicisme du lettrage des crédits est architecturalement lié à la modernité de leur conception, tout comme la réalisation de Fincher sera indissolublement liée à l’architecture de la maison (et tout comme la technologie dernier cri de la panic room est située au cœur même d’une vieille maison). Dans cette perspective d’expérimentateur, Fincher utilise d’autres procédés cinématographiques avec une maîtrise évidente. Ainsi le film suit deux groupes de personnages : les assiégés et les assiégeants. Ces deux groupes ont des objectifs différents et à chaque manœuvre de l’un correspond immanquablement la riposte de l’autre. Le montage est donc ici d’une importance capitale, et sa perfection prend une dimension palpable lors de scènes parallèles telles que la recherche du câble téléphonique (par Meg) avec en vis-à-vis la course des malfrats dans la maison pour neutraliser le téléphone ou encore l’ouverture du coffre (par les malfrats) avec en face la suppression des caméras par une Meg en furie.
Les manipulations des personnages (et des spectateurs !) via les images est un autre point remarquable : ainsi, lorsque Meg et Sarah croient que l’on emporte un Raoul assommé hors de la pièce, c’est également nous que Fincher entend tromper. On atteint ainsi une dimension très De Palmienne. Tout le stratagème repose sur ce que les filles peuvent voir via les écrans de surveillance (un homme avec une cagoule = c’est forcément Raoul !).

Un autre procédé, McTiernanesque celui-là, est de transformer le milieu environnant les héros en personnage à part entière. Ici, ça semble particulièrement évident : le titre même du film correspond à un élément du décor. Ce concept est d’ailleurs utilisé à son tour… par un personnage lui-même : lorsque Meg modifie tout son intérieur selon son objectif (piéger les agresseurs et sauver sa fille), on est en parallèle direct avec l’idée de Ripley dans Alien 3 (de qui, déjà ?) pour chasser l’intrus. Retourner un milieu précis contre son adversaire, utiliser toutes les potentialités d’un endroit pour guider son ennemi précisément où l’on veut qu’il soit. Et puis, à la réflexion, la thématique de Panic Room se rapproche assez de celle d’Alien 3 (gérer la présence "d’étrangers" dans sa sphère d’intimité).>

Marque des grands : on peut également citer l’utilisation d’images pour transmettre des informations aux spectateurs sans pour autant passer par des explications verbales inutiles. Ainsi, lors de la remarquable scène du gaz (aussi forte esthétiquement parlant qu’au niveau des enjeux), on comprend ce qui va se passer sans que la moindre parole ne soit prononcée : il suffit de voir quelques plumes sortir de l’arrivée d’air de la panic room pour comprendre le lien entre celle-ci et la pièce dans laquelle se trouvent les malfrats. Si l’air passe, le gaz aussi.
Fincher se permet même de s’amuser avec le concept de riposte en aveugle : les deux camps ne savent jamais ce que fait exactement l’autre et doivent le deviner (via les bruits, les images, leur intuition). Fincher va jusqu’à oser le ralenti (avec la réussite à la clé), procédé pourtant relativement casse-gueule, lors de la course au téléphone portable/course dans l’escalier (avec un montage à nouveau remarquable). Ajoutez à tout cela un plan-séquence tout simplement impossible lors de l’arrivée des voleurs. Et puis, pour la bonne bouche, on notera enfin le plan de la maison vide de personnages : Carpenter et les plans terminant Halloween ne sont pas loin… Bref, c’est le festival.

Panic Room
 


ETAT DES LIEUX
On le voit, Fincher élève Panic Room loin au-dessus de son statut bateau initial. Le film avance même une certaine critique sociale : on le sait, la mode aux USA est à la transformation de riches quartiers résidentiels en véritables forteresses avec mirador et patrouilles armées au nom de la sécurité de la cellule familiale (le récent La Zona revient là-dessus, d’ailleurs). Bref, au lieu de lutter, on s’enferme. La scène où les trois malfrats ferment totalement la maison (à l’aide de visseuses électriques) est significative : ils poussent cette logique sécuritaire jusqu’au bout. Mais là où The Village de Shyamalan proposait une réflexion aussi grandiloquente que pourrie sur la question, Panic Room y répond par l’absurde : oui, il faut lutter, l’enfermement n’étant qu’une solution à court terme (ainsi, la fille de Meg, diabétique, est en danger de mort… au sein de la panic room, c'est-à-dire là où elle devrait être le plus en sécurité). Du reste, la référence à Edgar Allan Poe et à sa nouvelle L’Enterré Vivant souligne ce point de vue. Référence par ailleurs à l’origine d’un clin d’œil ironique ("Poe ? Son dernier album était génial !") traduisant les doutes de Fincher par rapport à la capacité du grand public de comprendre les réels enjeux du film.

Cette ironie se retrouve d’ailleurs tout au long du film : ainsi, Meg et sa fille utiliseront le morse, moyen archaïque en cette ère de la communication, pour alerter leur voisin de la situation. Voisin joué par Andrew Kevin Walker, le scénariste de… Se7en. Et que dire de Fincher lui-même, qui se permet de montrer une actrice oscarisée en train de pisser ! Ce n’est pas dans le dernier film avec Harrison Ford qu’on verrait ça. Notons également que l’on retrouve dans Panic Room le compositeur Howard Shore qui avait déjà œuvré dans Se7en. La partition de ce dernier souligne à la perfection la panique et le désarroi de Jodie Foster tout comme c’était le cas dans Le Silence Des Agneaux. Hollywood, à l’instar du monde, est décidément petit.
A un niveau plus anecdotique, on notera également une référence faite à James Ellroy, the demon dog en personne. Le spectateur attentif (et fan de la série 24 Heures) remarquera enfin l’apparition en flic consciencieux de Paul Schultze, alias l’ignoble Ryan Chappelle.
Et voilà. Pas si mal, pour un film dit "mineur", hmmm ?

Pour finir, on pourrait dire que, tout comme le personnage de Durnham connaît tous les secrets de la panic room, David Fincher comprend et démonte les principes du film à suspense pour mieux les recréer à son idée. Ce qui prouve une fois pour toute que bien plus qu’un homme à vendre, Fincher est définitivement un réalisateur à louer.


PANIC ROOM
Réalisateur : David Fincher
Scénario : David Koepp
Production : David Koepp, Gavin Polone, Cean Chaffin…
Photo : Darius Khondji & Conrad W. Hall
Montage : James Haygood & Angus Wall
Bande originale : Howard Shore
Origine : USA
Durée : 1h52
Sortie française : 24 avril 2002




   

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