L'Auberge Du Dragon

Chambara d’hôtes

affiche Dragon Gate InnPetite rétro croisée de L’Auberge Du Dragon, classique du wu xia pian signé King Hu en 1967 et remaké en 1992 sous l’égide de Tsui Hark.

Pour ce dernier film, c’est officiellement Raymond Lee le réalisateur mais dans les faits, il fut repris par Ching Siu-tung (par ailleurs chorégraphe des combats) et surtout Tsui Hark lui-même, au départ seulement crédité en tant que producteur. Par convention, Hark sera désigné par la suite comme le metteur en scène.

Pas de problème de ce genre pour l’original, King Hu (de son vrai nom Hú Jīnquán) étant le seul instigateur.
Avant de passer derrière la caméra, Hu aura été dessinateur d’affiche de cinéma, décorateur, et acteur, interprétant une trentaine de rôles notamment dans des films de la Shaw Brothers qu’il intègre en 1958. Durant sa période passée dans la compagnie des frères Shaw, il sera également l’assistant de Lin Han-hsiang avec lequel il co-réalisera en 1963 The Love Eterne. Il devient réalisateur à part entière l’année suivante avec The Story Of Sue San, adaptation d’un opéra de Pékin (influence majeure du cinéaste).
Après avoir signé en 1965 le controversé et engagé
Sons Of The Good Earth sur la résistance des chinois face à l’envahisseur japonais, il se lancera par dépit dans le genre du film de cape et d’épée chinois, le wu xia pian. En effet, ne voulant pas s’aliéner une partie du marché asiatique, la Shaw Brothers stoppe la production du film suivant de Hu portant sur le même thème. De plus, titillés par le succès rencontré par le genre du film de sabre japonais (le Chambara), les Shaw décident d’en proposer la version chinoise en se référant aux romans d’art martiaux traditionnels chinois pour un nouvel essor d’un genre tombé en désuétude. Ainsi, Hu réalisera un premier classique du wu xia pian avec L’Hirondelle D’Or (Come Drink With Me) avec en vedette Cheng Pei-pei dans le rôle titre et adapté de l’opéra Le Héros Ivre. Hu y fait preuve déjà d’une belle maîtrise cinégénique et d’un esthétisme remarquable tout en propulsant l’intérieur d’une auberge comme plaque tournante du récit, lieu que l’on retrouvera par la suite dans L’Auberge Du Dragon (Dragon Gate Inn) et L’Auberge Du Printemps (The Fate Of Lee Khan). Les films de Hu, en parallèle au succès de ceux de Chang Cheh (dans un style et une approche diamétralement opposé mais non moins puissante), imposent alors le wu xia pian comme le genre dominant jusqu’à l’avènement en 1971 du Petit Dragon.



Avec L’Auberge Du Dragon, Hu complexifie nettement l’intrigue et les enjeux développés dans L’Hirondelle D’Or et raffermit un peu plus les bases de son style qu’il affinera encore plus tard avec A Touch Of Zen et Raining In The Mountain.

Accusé de trahison, le général Yu est condamné à la décapitation tandis que ses enfants sont envoyés en exil aux portes de l’Empire, à l’auberge frontalière du dragon. Désirant éviter tout trouble ultérieur, l’eunuque, bras droit de l’Empereur, se ravise et décide plutôt de les éliminer, mais un sabreur empêche ses hommes d’accomplir leur basse besogne. Il envoie alors toute une escouade à la fameuse auberge, passage obligé pour quitter le territoire, afin de les y attendre pour les tuer. Un lieu qui va être le point de ralliement de partisans du général Yu et d’autres bretteurs solitaires ou en duo, ce qui engendrera une tension exquise entre les diverses factions se jaugeant par le biais de confrontations où l’habileté à déjouer les ruses de l’adversaire et dans le maniement de ses armes sera déterminante, avant d’en venir à des affrontements plus décomplexés.

Dragon Gate Inn


L’intérêt du film vaut moins pour ses séquences de combats au dynamisme fluctuant (même si Han Yingje, le chorégraphe, nous gratifie de belles démonstrations martiales) que pour l’ambiance instaurée et les relations entre les personnages qui devront déterminer qui seront leurs alliés.

Une des particularités du style de King Hu est l’alternance extérieur / intérieur dans sa filmo comme au sein d’un même film, comme ici où l’action se déroulera finalement autant dans l’auberge qu’au-dehors. Féru des pièces de l’Opéra de Pékin (dont il a été un élève), Hu construit d’abord ses oppositions sur la scène que représente l’espace de l’auberge ainsi investie par nombre de ses personnages. Leurs déplacements, leurs actions, leurs échanges de regards, leurs "masques" (les visages sont souvent impénétrables de sorte qu’il est difficile de déterminer les véritables intentions de chacun) renvoient à cet art. De même, on remarquera l’emploi de percussions typiques pour rythmer l’action.

Hu échafaude ainsi une structure bien particulière dans un espace fermé où l’énergie ainsi accumulée  - les confrontations sont marquées par l’attentisme précédant des échanges de coups tout en contrôle, tout en maîtrise, les combattants ne se livrant pas complètement - va pouvoir être dépensée dans les séquences extérieures où les antagonistes vont pouvoir se lâcher, libérer ce qu’ils dissimulaient ou ne révélaient que partiellement (leurs immenses capacités martiales comme leurs motivations profondes).
Ce passage de l’intériorité à l’extériorité (ou expressivité) symbolisé par des espaces concrets lui permet également de formaliser un récit entre réalité et rêve, basculant progressivement vers l’abstraction. Ainsi, Hu au cours des scènes en extérieur utilise souvent les nuages ou des fumigènes pour créer brumes et fumées, pour "trouer" des décors parfois foisonnant afin de figurer des lieux hors du temps, instaurant une frontière visible avec une sorte d’au-delà fantastique. Des trouées brumeuses qui permettent de représenter le vide constitutif de l’art pictural chinois et ainsi donner à ses plans une beauté saisissante. C’est éminemment le cas de L’Auberge Du Dragon dont toute la dernière partie se déroule dans les montagnes désertiques alentour alors que la troupe protégeant les enfants de Yu tente d’échapper à la vigilance des hommes de l’eunuque. On distingue même des hommes surgir de ces voiles brumeux au détour d’un chemin.

Dragon Gate Inn


De plus, les mouvements des combattants sont pour Hu comme des coups de pinceaux traversant le cadre, des sortes de signes calligraphiques (le générique de début est entièrement calligraphié). Le genre du wu xia pian est une aubaine pour King Hu puisqu’il lui permet d’opérer une alliance entre l’Opéra et la tradition picturale.

Tsui Hark se réclame de l’héritage de Hu et rend constamment hommage à l’œuvre de cet esthtète en sublimant le travail de l'aîné par sa propre inventivité, son énergie, sa folie. Hark porte également à son paroxysme la dynamique de Hu reposant sur un jeu virtuose de faux-semblants et autres chausse-trappes pour réaliser des œuvres où des enjeux plus intimistes (que laissait augurer une mise en scène ludique et opératique) se révèlent à retardement, aussi bien pour les personnages que les spectateurs. Le cinéma de Hark agit par rapport à celui de Hu comme une centrifugeuse, un accélérateur de particules, accentuant toujours plus le rythme pour atteindre une vitesse (des actions comme de la narration) sans commune mesure.

Et la version de Hark du Dragon Gate Inn de Hu, titré New Dragon Gate Inn, en est une merveilleuse illustration.

affiche New Dragon Gate Inn

L’Auberge Du Dragon est un classique autant par sa remarquable facture formelle que par sa valeur à l’aune de l’histoire de l’industrie du film à Hong-Kong. En effet, L'Auberge est le premier film chinois qui dépassa au box-office local les films américains. Ce succès aussi phénoménal qu’inattendu eu alors des répercussions sur les productions futures puisque Runme Shaw et sa société entreprirent d’accroître le nombre de wu xia pian produits. Une issue particulièrement ironique car si la Shaw Brothers distribua bien le film de Hu à Hong-Kong, celui le réalisa pour un autre studio à Taiwan puisqu’il quitta la compagnie après un différend artistique irréconciliable sur Come Drink With Me. Etant donné la place de ce film, que le travail de Hark s’inspire fortement de celui de Hu, de son amour du wu xia pian et de la culture traditionnelle chinoise, il est plutôt logique que le cinéaste se soit confronté directement à l’œuvre de son aîné par le biais d’un remake.
Après l’échec de leur collaboration en 1990 sur le Swordsman réalisé par Hu et produit par Hark (problème de santé et divergence artistique ayant contraint Hu à jeter l’éponge) on peut même considérer que ce New Dragon Gate Inn réalisé deux ans plus tard est une manière pour Hark sinon de se racheter du moins de montrer son respect pour le cinéaste et l’importance de son influence. Mais plus qu’un remake servile, Hark livre une véritable adaptation portée par ses propres schèmes et motifs, transcendant l’original pour une version totalement personnalisée. Si le lieu de rencontre, la fameuse auberge frontalière entre plusieurs territoires, est identique, l’environnement et l’intrigue varient quelque peu et on constate une importance accrue accordée aux personnages féminins, plus développés et carrément au cœur du récit. Hu manifestait déjà un intérêt pour les héroïnes à poigne (Cheng Pei-pei et Feng Hsu en tête).

New Dragon Gate Inn


Afin d’asseoir son pouvoir, l’eunuque Tsao Siu-yan (Donnie Yen) procède à l’élimination du ministre des armées ayant projeté de révéler sa malveillance à l’Empereur. Afin d’évincer son plus fidèle lieutenant, Chow Wai-on (Tony Leun Ka-fai), et ainsi couper court à toute opposition, il lui tend un piège en enlevant les deux enfants du ministre assassiné. Un petit groupe emmené par Yau Mok-sau (Brigitte Lin), love interest de Chow, parvient à reprendre les deux gamins et se rendent au point de ralliement avec Chow à l’auberge frontalière du dragon. L’eunuque envoie alors une partie de ses hommes là-bas afin de faire le ménage.
Tout ce petit monde va ainsi se retrouver dans cette auberge isolée en plein milieu d’un désert et chacun va devoir rivaliser de ruse et de stratagème pour parvenir à ses fins : tuer les opposants pour les hommes de l’eunuque, s’échapper pour le couple Yau / Chow et séduire ce dernier pour la belle aubergiste, Jade (Maggie Cheung).
Et oui, ici c’est une femme qui tient cet établissement bien particulier puisque l’on peut y goûter des pains farcis à une viande spéciale ; Jade ne recule devant rien et n'hésite pas à user de ses charmes pour détrousser les voyageurs.

Contrairement au film de Hu, l’extérieur de l’auberge alors entouré par un environnement rocailleux est ici est balayé par les vents de sable. Ce qui accroît un peu plus l’isolement et la difficulté à s’en extraire dans un tel paysage à découvert. Le passage secret menant à l’extérieur est ainsi jalousement gardé par Jade, sa divulgation sera la principale mission de Chow, ce qui amènera la formation d’un triangle amoureux particulièrement dramatique.
Cet espace désertique sableux rappelle un environnement de western et Hark ne se privera pas pour appuyer l’hommage (notamment à Leone) par l’emploi de postures et cadres typiques.

New Dragon Gate Inn


Comme dans l’original de Hu, l’évaluation des forces de ses adversaires va instaurer une terrible tension que Hark va accentuer en confinant son casting dans l’auberge (une tempête avec ses pluies diluviennes est en approche) pour un huis-clos homérique. En effet, si tout se joue principalement en intérieur, cela ne veut pas dire que les mouvements des participants sont restreints. Bien au contraire car comme à l’accoutumée, le réalisateur utilise tout l’espace à sa disposition, que ce soit les tables, parois ou poutres au plafond pour des séquences de voltige grandioses de grâce et d’intensité (la parade de déshabillage entre Yau et Jade est un délice). On assiste alors aussi bien à des joutes stratégiques qu'à des duels au sabre, chaque déplacement se voyant conférer un caractère tactique de plus en plus prégnant. 
Par ailleurs, New Dragon Gate Inn n’est pas dénué d’humour, notamment par le biais du personnage de l’aubergiste, Jade, qui tente par son hospitalité de désamorcer de pressants conflits. 
Porté par un casting et une réalisation de haut vol, le remake de Hark est un régal ludique et jouissif à l'intensité croissante, jouant sur la corde tragique du rapprochement de Jade et Chow au grand désarroi de Yau.

 New Dragon Gate Inn


Et comme dans L’Auberge Du Dragon originel, la tension accumulées dans cet espace intérieur sont amenées à se libérer à l’extérieur. Et dans la version de Hark, nous assistons tout simplement à une décharge cinétique ahurissante, un déploiement d’actions et de combats de plus en plus fous, réussissant l’exploit de nous faire autant écarquiller les yeux d’ébahissement que de nous étreindre d’émotions.
Avec l’arrivée sur les lieux de l’eunuque et de son armée, tout va alors se déchaîner (pluies de flèches, alliés décimés, adversaires se lâchant). Surprenant notre équipée en train de s’évader derrière les lignes ennemies grâce au fameux passage secret de Jade, l'eunuque se précipite à leur poursuite et affronte le trio Jade / Yau / Chow pour un hallucinant combat au cours duqel les participants dévaleront une dune tout  en continuant à croiser le fer (un ballet, un mouvement d’ensemble combattants et caméra incroyable). Même être ensevelis dans le sable jusque à la taille ne les empêchera pas de porter des assauts foudroyants. Désormais, la matière importe peu, on se déplace dans le sable comme dans l’eau, on le fend et on y plonge avec une facilité déconcertante pour donner lieu à des scènes stupéfiantes.

Enivrant, exaltant et poignant, New Dragon Gate Inn n’est pas le plus connu et reconnu des films de Hark mais ne demande qu’à l’être, d’autant qu’il demeure un remarquable hommage au métrage de King Hu dont il perpétue l’héritage tout en l’agrémentant du style et des propres considérations de Tsui Hark.



LONG MEN KEZHAN
Réalisateur : King Hu
Scénario : King Hu
Production : L.S Chang & Jung-Feng Sha
Photo : Hui-ying Hua
Montage : Hung Min Chen
Bande originale : Lan-Ping Show & Ta Chiang Wu
Origine : Hong Kong
Durée : 1h51
Sortie française : /

Sun lung moon hak chan
Réalisateur : Raymond Lee & Tsui Hark
Scénario : Cheung Tan, He Xiao, Tsui Hark
Production : Tsui Hark
Photo : Moon-Tong Lau & Arthur Wong
Montage : Hung Poon
Bande Originale : Fei Lit Chan & Chow Gam-Wing
Origine : Hong Kong
Durée : 1h28
Sortie française : /




   

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