Alliés

Life during wartime

Affiche Alliés

Il est toujours bon de le rappeler : la vie est injuste. Encore plus quand le mauvais sort s'exerce aux dépends de ceux qui s’échinent à la rendre meilleure à travers leur pratique. De ce point de vue, on peut dire que Robert Zemeckis a l’art généreux.


Philanthropique même, voire carrément sacerdotal si on considère l'abnégation nécessaire à un cinéaste pour rester fidèle à une profession de foi qui lui attire l’indifférence du grand public. Car depuis dix ans que son cinéma s’emploie à déblayer l’horizon d’une industrie avec un orteil dans l’avenir, un pied dans le passé, on ne peut pas dire que la gratification ait été à la mesure de l’effort accompli. Après avoir été récompensé de son aventure avec la performance capture par la fermeture de la section digitale de son studio ImageMovers et l’incompréhension matinée de condescendance de ses contemporains ("Mais pourquoi il n'a pas tourné avec de vrais acteurs ?"), Zemeckis se mange un camouflet supplémentaire avec The Walk. Autoportrait masqué en forme de déclaration d’amour flamboyante (à la création comme épopée, au récit comme sublimation de la réalité, à la technique comme vecteur d’émerveillement), The Walk est royalement ignoré par ceux auquel il s’adressait. Un désaveu supplémentaire pour un réalisateur qui ne semble renouer avec le succès que lorsqu’il met ses ambitions visuelles en sourdine au profit d’un récit en mode mineur (Flight).

Alliés

A ce titre, difficile de ne pas voir en Alliés un moyen pour Zemeckis d’assurer sa survie professionnelle, de ne pas perdre contact avec ce que l’industrie attend de lui aujourd’hui. C’est-à-dire un film plus simple à identifier, davantage dans les clous de son époque, avec son couple de vedettes en tête d’affiche en guise de point de repère glamour. Malheureusement, tout indique que les efforts de Zemeckis pour montrer patte blanche ne connaissent un sort similaire à son précédent film. On espère se tromper mais avec une affiche immonde, une promotion commencée il y a deux semaines, les retours critiques négatifs et un public s’intéressant au projet pour l’épineuse question people (Marion a-t-elle volé Brad à Angelina au mépris de Guillaume ?!), on ne peut pas dire qu’Alliés débarque sous les meilleurs auspices. De là à se retrouver avec un accident industriel comme The Tourist (avec l’ex Mme Pitt justement, karma is a bitch), il n’y a qu’un pas que l’on aurait surement franchi sans Zemeckis aux commandes.

Car il fallait au moins le génie de Bob pour rendre évident à chaque instant un projet aussi bancal (scénario parfois approximatif du surcoté Steven Knight, production design trahissant un budget étroit, casting inégal…). Pourtant on sait à quel point ce genre d’exercice peut s’avérer glissant pour Robert Zemeckis. Sur une configuration similaire (produit inoffensif de studio + couple de stars + univers crypto-hitchcockien), personne n’a oublié (ou peut-être que si) Apparences et ses allures de démonstration de force sur une histoire trop famélique pour en supporter les fulgurances. Or la mise en scène d’Alliés recherche en permanence l’essence du projet au sein du script, comme si la liberté créatrice dont avait bénéficié Zemeckis avec la performance capture l’avait rapproché un peu plus de sa vocation de conteur, et conjuré ses penchants d’exhibitionniste formel que certains avaient pu associer à son cinéma. Si l'auteur de Roger Rabbit ne s’embarrasse pas du classicisme que le projet appelait (ne serait-ce que par déférence tacite à Casablanca ou aux Enchaînés), c’est parce que finalement il continue de faire ce qu’il a toujours fait : partager avec le public ce qui l’a touché dans l’histoire, par tous les outils d’expression dont il dispose. Y compris ceux qu’on ne connaissait pas encore.

Alliés

Il ne faut pas s’y tromper : si ici Zemeckis ne s’aventure pas dans l’avant-gardisme de ses précédents travaux (notamment The Walk), il ne fait aucunement une croix sur son exigence habituelle. Pur film d’espionnage qui s’acquitte sans ciller du programme attendu (trahison, duplicité, mensonge), Alliés fait partie de cette catégorie aujourd'hui moribonde d’œuvres drivées par un petit quelque chose en plus. Peut-être cette façon de ne jamais considérer l’abécédaire d’un genre comme un obstacle mais comme un challenge à la créativité, que Zemeckis relève avec brio dans les attendus les plus éculés (bim !, le gong de l’horloge qui fait sursauter au moment où on commençait tout juste à serrer les accoudoirs, bim !, le fonctionnaire binoclard qui balance son horrible vérité au héros). Cinéaste du roller coaster par excellence, Bob sait mener le public dans sa zone de confort pour mieux le surprendre avec une maîtrise du timing et de l’attention dont ne peut se prévaloir qu’une poignée d'entertainers. Pas une scène sans un point de montage, un recadrage, une mise au point qui n’ajoute une perspective supplémentaire, aussi imprévisible qu’évidente, à ce qui est en train de se dérouler.

Mais Alliés dépasse régulièrement son statut de divertissement de commande par la volonté de Zemeckis d’investir l’histoire d’amour au centre de l’intrigue. Egrenant ses figures de style en restant au service du récit, Zemeckis plie le projet à ses obsessions et son univers. Il suffit de voir la place occupée par les miroirs, motifs de duplicité par excellence, et totems d’une filmographie notamment consacrée à la rencontre des espace-temps, au contact momentané d’univers parallèles (il y aurait un bouquin à écrire sur le rapport du cinéma de Zemeckis à la théorie des cordes), comme pour figurer les routes qui s’offrent ou s’imposent aux personnages sur le point de jouer leur destin (se souvenir du célèbre plan-séquence de Contact). Cela se traduit dans Alliés par une hyperbole des enjeux, notamment dans la seconde partie où le personnage de Brad Pitt entre dans une spirale de doute vis-à-vis de sa femme. Le miroir ne devient plus seulement la représentation de sa paranoïa exacerbée (la scène de soirée mondaine rythmée par la scénographie hallucinante du réalisateur, où Pitt essaie de prendre sa femme à défaut à travers son reflet en espérant le contraire), il véhicule l'angoisse viscérale de voir son univers s’effondrer, un chemin mortifère s’échapper de ces reflets pour prendre possession d’une vie préservée de la guerre.

Alliés

Alliés ne fait que reconduire ce grand leitmotiv "zemecksien" de personnages rattrapés par la grande Histoire, contraints de rendre des comptes à un monde qui ne saurait les laisser vivre comme ils l’entendent. C’est le cœur de l’histoire de ce couple qui essaye de s’extraire de l’espace-temps de leurs contemporains pour profiter de leurs sentiments malgré les rappels à l’ordre de la guerre. Ce n'est pas un hasard si les morceaux de bravoure matérialisent cette dualité, entre une scène d’amour en plein cœur d’une tempête de sable, un accouchement au milieu des bombes, ou cet instant incroyable durant lesquels les londoniens assistent de loin aux bombardements de la Wehrmacht avant que le "spectacle" ne vienne brutalement s’immiscer dans leur espace vital. C’est véritablement ce mouvement d’appropriation qui permet à Alliés d’enjamber la question de l’intrigue principale (Marion Cotillard est-elle une espionne au service de l’Allemagne ?) pour embrasser ce qui est latent (ses sentiments pour Brad Pitt étaient-ils réels ?) dès lors que le second n’est plus incompatible avec le premier. Véritable coup de massue émotionnel, le climax pousse cette fuite en avant impossible jusqu’à son paroxysme désespéré, défiant le moralisme sur le terrain de l’empathie alors que le réalisateur procède à un subtil changement de point de vue renouvelant la perspective du récit. Le film se fend même d’un épilogue dont le procédé renvoie, volontairement ou non, à… La Vie En Plus de John Hugues, achevant d’esseuler le spectateur. Une démarche d’autant plus efficace que Zemeckis ne cesse de mettre à l’épreuve l’appel du devoir qui infusait ses modèles (Casablanca notamment). Comme si le réalisateur regardait l’envers de l’héroïsme généralement de vigueur (jusqu’à laisser parler son penchant pour le trash et le glauque) pour proposer le négatif, plus de 70 ans après le classque de Michael Curtiz. L’amour ou le devoir ? L’amour. On renvoie la balle à ceux qui persisteront à considérer Zemeckis comme un entertainer inoffensif…

Alliés

L'auteur de Seul Au Monde ne cesse de le répéter à longueur d’interview avec le laconisme qui le caractérise : Alliés est avant tout une histoire d’amour. Une histoire d’amour impossible, qui épuise les possibilités du terme dans la maîtrise du cinéaste de son outil d’expression. Alliés fait partie de ces films qui nous rappellent pourquoi, malgré sa nature intrinsèquement collaborative, le cinéma continue de sanctifier le regard du metteur en scène. Pour un peu, on en reviendrait à la Politique des auteurs tiens…




ALLIED
Réalisation : Robert Zemeckis
Scénario : Steven Knight 
Production : Robert Zemeckis, Steve Starkey, Steven Knight...
Photo : Don Burgess
Montage : Mick Audsley & Jeremiah O'Driscoll
Bande originale : Alan Silvestri
Origine : USA / GB
Durée : 2h04
Sortie française : 23 novembre 2016




   

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