Bound

Rage against the machos

Affiche Bound

A première vue, Bound est une anomalie dans la filmographie des Wachowski, une carte de visite leur mettant le pied à l’étrier pour de plus ambitieux projets. Pourtant, ce film, outre qu’il démontre leur capacité à mettre en scène une histoire captivante, constitue un excellent préambule à ce qui suivra.


Lorsque l’on évoque la carrière des frère et sœur de Chicago, Bound, leur premier film, a tendance à être oublié, délaissé, notamment parce qu’il semble déconnecté des préoccupations artistiques, thématiques, philosophiques mises en scène et développées dans la saga Matrix, Speed Racer et maintenant Cloud Atlas. Pourtant, s’il y a bien une chose que ce dernier a révélé même aux plus réticents et réfractaires, c’est que tout est lié.
Plus qu’un excellent film Noir superbement stylisé (conception graphique, photo, mouvements de caméra respirent la classe), Bound défriche quelques notions abordées plus profondément à partir de Matrix et s’ingénie à créer, par l’agencement des plans, une union amoureuse de toute beauté. Car au-delà de la relation lesbienne impliquant les deux femmes, la fatale Violet (Jennifer Tilly) et la mâle Corky (Gina Gershon), le film discoure sur la transformation de ce simple lien charnel - au départ - en grand Amour indéboulonnable, en renversant le principe de domination qui régit leur monde et ainsi transcender la nature individuelle de chacune. Soit ce qui infuse Cloud Atlas, qui répercute ainsi de manière étonnante l’écho de Bound. Mais comme toujours avec les œuvres des Wachowski, pas besoin d’affiner outre mesure pour les apprécier puisque l’ambition du propos nourrit implicitement le récit.

Bound fonctionne ainsi d’abord comme un formidable film noir où manipulation et théâtralité font aussi bon ménage que Violet et Corky s’unissant pour délester Cesar (Joe Pantoliano), le souteneur de Violet, et sa famille mafieuse de deux millions de dollars. L’attirance de Violet pour Corky, embauchée à sa sortie de prison pour rénover l’appartement mitoyen va l’inspirer, l’entraîner sur une voie qu’elle n’aurait pu empruntée seule et lui donner le courage nécessaire pour jouer son rôle dans l’arnaque planifiée. Leur plan est retors à souhait et va souffrir de l’imprévisibilité des réactions de Cesar qui va en prendre plein la gueule. Il faut le voir se décomposer à mesure qu’il perd tout contrôle et s’échine pour rien à rechercher un fric introuvable. 

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Un personnage qui va être poussé dans ses derniers retranchements et qui sera contraint d’effectuer rapidement des choix pour sa survie.
Alors que Corky a réussi à subtiliser le fric et à le remplacer dans la mallette par des piles de journaux, Violet parvient à persuader Cesar que c’est Johnny, le fils de Gino Marzzone, son patron, avec qui il ne s’entend guère (doux euphémisme), qui a fait le coup pour se débarrasser de lui devant son père lorsque celui-ci sera là pour récupérer son argent. Cesar est bien décidé à ne pas se laisser faire et, au lieu de la fuite espérée par le duo de filles, est décidé à affronter Johnny sur son terrain. On retrouve donc Cesar en train de servir le scotch préféré de Gino, la caméra panote sur la gauche pour nous montrer son reflet démultiplié puisque l’on regarde à travers un élément de décoration translucide à plusieurs facettes. Cela marque la fragmentation de la psyché de Cesar et rappelle rétrospectivement le mur d’écran d’où l’Architecte observe les innombrables choix s’offrant à Neo dans Matrix Reloaded.

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Ici, c’est quasiment la même dynamique, plusieurs voies s’offrent à ce moment-là à Cesar et il va choisir celle qui fera basculer l’action dans la violence grandiloquente. Alors, que la situation s’envenime (il vient de sortir son flingue et menace Johnny), Gino se lève et Cesar dirige l’arme vers lui. La tension est à son comble et tandis que le parrain saisit l’arme par le canon, Cesar ferme les yeux

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L’éveil à une nouvelle forme de conscience passe par l’abandon des sens : la vue. Neo perd littéralement la vue et "voit" le halo incandescent baignant toute chose. Evidemment, on n’en est encore qu’aux balbutiements mais l’idée d’acquérir une autre perception en se coupant un de ses sens traditionnels est présente lorsque ici Cesar clôt les paupières alors qu’il braque Gino Marzonne. C’est comme s’il se déconnectait. Quand il les rouvre, il a pris sa décision, fait son choix, cette certitude lui permet d’agir avec précision et vitesse. Pas d’effet bullet time pour montrer la lenteur comme l’expression d’une extrême vitesse mais la suite de la séquence se déroule au ralenti lorsqu’il dessoude le boss, son fils et l’homme de main. Abatant tout le monde froidement, Cesar est hors de lui. La seconde fois où il s'apprête à clore les paupières alors que l’étau se resserre (Mickey, le bras droit de Gino, s’apprête à ouvrir la valise contenant les journaux), la sonnerie du téléphone retentit, le bruit strident le faisant revenir à lui comme le montre sa manière de papillonner des yeux, comme lors d’un réveil après un court moment de somnolence. 

Par contre, s’il se libère de la domination de son maître, le parrain Marzzone, il va mettre un temps à prendre conscience qu’il est esclave de l’histoire qu’on lui raconte. Si l’on n’aborde pas la dialectique hégelienne comme le fera plus tard Matrix, on amorce ici une approche puisque l’asservissement de Cesar au récit que lui conte Violet, et donc Corky, est complet. Elles lui font accepter ce qu’il veut croire, sa perception étant biaisée, parasitée par son inimité avec Johnny Marzonne. La manipulation est totale car il refuse ce qui va à l’encontre de sa logique : Violet est incapable de le trahir et encore moins de lui monter un bateau pareil, il lui a tout donné et est totalement soumise. Et pourtant, il aura eu sous les yeux des éléments concourant à lui ouvrir les yeux mais préfèrera les garder fermés (comme les spectateurs de Matrix ne cherchant pas à remettre en cause la logique de ce qu’on leur présente). Alors qu’il arrive inopportunément pendant les premiers ébats des deux femmes sur le canapé, celles-ci se rhabillent en vitesse et dans la pénombre, il croit tout d’abord voir en Corky un homme. Lorsqu’il s’aperçoit de son erreur, il est immédiatement soulagé car pour lui, il est inconcevable que Violet fasse des mamours à une femme. Corky, dans son esprit, n’est définitivement pas une menace. Ensuite, pendant la torture de Shelly, l’homme qui a arnaqué le clan Marzzone, Violet sort de la salle de bain, rejoint le salon, suivit par Cesar. Elle énonce alors qu’elle va partir. Pour elle, c’est dans le sens de plaquer cette existence, quitter définitivement cet appartement, mais pour Cesar il s’agit juste de s’aérer momentanément pendant que Johnny découpe encore quelques doigts. Deux terribles méprises qui le mèneront à sa perte. 

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De la même manière, Bound va amorcer le jeu entre Raison et Sentiment qui se complexifiera avec Matrix. Alors que Cesar commence à dégager les corps de son salon pour les entasser dans sa baignoire, une patrouille de police alertée par le voisinage après avoir entendu les coups de feu, débarque pour vérifier la teneur de ces allégations. Un suspense pervers se met en place, le spectateur craint que les policiers inspectant les lieux ne découvrent la vérité car cela les mettrait en danger mais surtout compromettrait le plan de Violet et Corky. La Raison voudrait que l’on espère que les flics soient plus perspicaces et neutralisent Cesar mais cela voudrait dire qu'il devrait embarquer sa complice, Violet. Or, cela, on ne le veut absolument pas eu égard au Sentiment développé envers elle et sa relation amoureuse avec Corky. Une union qui repose avant tout sur la confiance accordée à l’autre.
Ainsi, le plus remarquable dans ce film est la tension formalisée non pas seulement autour de la réussite du couple de lesbiennes à s’émanciper de la domination masculine représentée par Cesar et à s’emparer du pognon mais principalement sur le lien de confiance mutuelle dont elles dépendent totalement. Corky le rappelle à plusieurs reprises au détour de dialogues, elle envisage même d’être en fait l’objet de la manipulation de Violet. Un doute qui s’insinuera implacablement également chez le spectateur lorsqu'on nous montre plusieurs plans du corps ligoté de Corky dans la penderie de Cesar (le film est construit en flashbacks finissant par se rejoindre dans le temps présent de l’action) et que l’on entend résonner dans son esprit des paroles de Violet (sur les choix à faire, auxquels chacun est confronté, le fait qu’elle ne la connaisse pas, etc) entretenant cette ambigüité.
C’est vraiment dans la construction de la relation Violet / Corky que le film révèle sa splendeur. 

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D’une fluidité exemplaire, bénéficiant en outre d’un remarquable travail sur le son, Bound met déjà en œuvre l’appétence des Wachowski pour les transitions s’émancipant de l’espace et du temps. Deux scènes s’illustrent ainsi particulièrement. La première, lorsque Corky travaille dans la salle de bains jouxtant celle de l’appartement de Cesar, elle entend résonner depuis les canalisations des WC l’interrogatoire musclé pratiqué de l’autre côté. Tandis que la caméra s’approche puis fixe la cuvette, avec toujours ce son étouffé qui s’en échappe, du sang perlant sur le rebord et dans l’eau indique que nous sommes désormais dans l’appartement voisin.
La deuxième  survient lorsque Violet rejoint Corky dans son pick-up. Elles commencent à s’embrasser et Violet demande si elle n’a pas un endroit où aller, la caméra opère alors un mouvement vers le haut pour arriver au niveau du sol de la pièce où elles poursuivent leurs caresses sur un lit.
Des transitions et mouvements qui participent à l’abolition des frontières physiques et temporelles pour au final unir plus intrinsèquement encore Violet et Corky. Bound est ainsi la première histoire d’Amour contée par les Wachowski et par le biais de leur mise en scène, ils vont l’élever à un niveau fusionnel. 

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Le lien charnel entre Violet et Corky est la première étape vers une relation plus intense. Elles en viennent rapidement au sexe, provoqué par Violet qui montre promptement son attirance. Lorsqu’elle porte du café à Corky dans l’appartement qu’elle rénove, un plan nous présente les deux femmes côté à côté à l’extrémité gauche du cadre, Violet se tenant même de plus en plus près. Une composition inhabituelle qui exprime l’irrépressible envie de Violet de pousser Corky hors du champ, de disparaître avec elle pour baiser. 

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Toujours par l’image, les Wachos traduisent que cela ira bien au-delà de galipettes. Deux plans induisent qu’elles sont comme le Yin et le Yang.
Celui sur les tasses à café que tient Violet, café au lait d’un côté et noir et corsé de l’autre. 

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L’autre survient après qu’elles aient fait l’amour. On les retrouve enlacées sur le lit, la position de leurs corps observés depuis le plafond et la lumière pénétrant dans la pièce laissant dans l’ombre Corky, formalisent plus distinctement le symbole chinois.
Une complémentarité qui va s’étoffer. 

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Lorsque peu après Corky se retourne sur le dos, elle dit qu’elle voit de nouveau, exprimant l’apaisement apporté et soulignant l’importance de leur relation. Pour atteindre un niveau supérieur de perception ? En tous cas, il s’instaure un lien télépathique entre elles deux, affermissant un peu plus leur union. Si Corky regrette que Violet puisse lire dans ses pensées quand elle est contrariée par la passe avec Shelly, c’est avant tout une figure de style. Leur télépathie sera pourtant effective et encore une fois traduite en quelques mouvements gracieux de caméra.
Quand Cesar cherche de la lessive pour nettoyer les billets ensanglantés, alors qu’il s’affaire dans la pièce d’à côté, Violet s’approche de l’évier et fixe le magot en sang. Le plan suivant nous montre Violet de dos et la caméra opère alors un lent traveling avant et, arrivé à sa hauteur, Corky apparaît dans le champ pour se tenir à sa droite et lui susurrer de se présenter chez elle demain matin très tôt. Une situation physiquement impossible car Corky n’a pu s’introduire chez un Cesar sur les nerfs et en train de s’agiter. Et ce serait prendre beaucoup de risque pour pas grand-chose. Ce mouvement matérialise tout simplement la connexion mentale qui s’opère à ce moment-là. 

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On la visualisera une seconde fois lorsque les deux amantes se lèveront au même moment et dans un même mouvement, alors qu’elles ne se voient pas, chacune dans son appartement, lorsque Gino et sa troupe se présenteront à la porte d’entrée.
De mentale, leur connexion va passer à un niveau plus physique et même analogique. Là encore cela va se traduire visuellement par le mouvement que la caméra va effectuer pour passer du combiné téléphonique de Violet à celui de Corky, la caméra suivant alors le fil de l’un et poursuivant sur le fil de l’autre en faisant preuve d’une belle continuité puisque aucune coupe ne sera apparente. 

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Maintenant que nous savons que c’est ce qui les relie, inutile de remontrer le même mouvement précédent lorsque Violet tentera de joindre à nouveau Corky pour lui expliquer l’évolution de la situation en leur faveur. La caméra restera dans la même pièce que Violet, la fixant de dos et manoeuvrant par un traveling avant tandis qu’elle attend que Corky décroche, le mouvement se faisant au rythme de la tonalité du téléphone. Le soulagement d’entendre Corky décrocher se traduisant visuellement par un mouvement semi-circulaire de la caméra, en même temps que Violet s’assoit sur le lit et nous la montrer de trois-quart face. 

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L'ultime démonstration que les barrières physiques sont quasiment abolies par l’amour qu’elles partagent l’une pour l’autre : Violet tend alors la main et la pose sur le mur en face d’elle, un geste accompli dans les secondes qui suivent par Corky de l’autre côté de la paroi. La caméra finissant de les lier en passant elle-même à travers ce mur.
 

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Enfin, lorsque tout sera résolu, Cesar mort, les billets récupérés, Mickey et le reste du clan Marzzone berné, Violet et Corky vont pouvoir vivre pleinement leur amour. Il sera d’autant plus fort que leur fusion est désormais absolue : Corky chausse la même paire de lunettes noires, exprime qu’il n’existe aucune différence entre elles et leur connexion est désormais organique, un plan de leurs mains enlacées (un geste similaire unissant Méronyme et Zachr’y dans le final de Clous Atlas) venant s’insérer avant leur baiser. 

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Elles peuvent alors prendre la route, désormais parées pour entrer dans la matrice…   

 

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Réalisation : Lana & Andy Wachowski
Scénario : Lana & Andy Wachowski
Production : Lana & Andy Wachowski, Stuart Boros, Adrew Lazar, Jeffrey Sudzin
Photo : Bill Pope
Montage : Zach Staenberg
Bande originale : Don Davis
Origine : Etats-Unis
Durée : 1h48
Sortie française : 6 novembre 1996




   

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