Suspiria

Danse macabre

Affiche Suspiria

Suzy, une jeune américaine, arrive à Fribourg afin de suivre des cours de danse dans une académie prestigieuse. L’atmosphère inquiétante et pesante du lieu surprend la jeune fille qui va alors tenter de percer le secret qu’abrite l’établissement.


Premier film de la Trilogie des Enfers, Suspiria marque un tournant dans la carrière de Dario Argento. Déjà embarqué dans la réalisation de giallos, notamment avec le remarquable Profondo Rosso en 1975, le réalisateur italien plonge ici définitivement dans le macabre, le baroque et surtout le fantastique.
Cette trilogie, poursuivie avec Inferno en 1980 puis achevée récemment avec La Terza Madre (2007), met en scène trois mères, trois sorcières : Mater Suspiriorum – la Mère des Soupirs –, Mater Tenebrarum – la Mère des Ténèbres –  et Mater Lacrimorum – la Mère des Larmes, issues de l’œuvre littéraire de Thomas de Quincey, auteur du XIX° siècle. Suspiria règle le compte de la première d’entre elles, la Mère des Soupirs.
Suspiria se distingue tout d’abord des précédentes réalisations d’Argento par ses références formelles aux contes traditionnels – références d’ailleurs assumées par le réalisateur, ce dernier ayant notamment cité Blanche-Neige Et Les Sept Nains de Walt Disney.
Suzy est une jeune fille innocente, calme, frêle, au teint extrêmement pâle comme la grande majorité des autres filles de l’école – dès la première scène, lorsqu’elle arrive à l’aéroport, Suzy semble différente, fantomatique à côté des autres. Les responsables de l’école sont quant à elles des personnages sévères, intransigeants, jusque dans leur physique. Par elles, Argento distille un climat de malaise dès le début.

Suspiria
 

Les personnages principaux sont donc tous féminins ; les personnages masculins étant au mieux "au service" des professeurs de l’école, soumis à une certaine forme de fatalité. Argento lève ainsi toute ambiguïté sur le statut des femmes qui règnent alors en maître sur l’école. Il place donc le spectateur face à un monde à part, avec ses propres règles, son propre gouvernement et ses propres personnages, figures de contes par excellence - de la pâle Blanche-Neige à la maléfique sorcière.
Pour plonger le spectateur dans ce monde bien particulier, Argento a donc recours aux ficelles du conte. Dès le générique, sobre, mais aux roulements de tambours oppressants, se font entendre des voix gutturales ou des bruits stridents, au-dessus desquels vient se greffer celle du réalisateur – dans la version originale – qui amène l’histoire façon "Il était une fois". Argento suggère d’emblée l’existence d’un lieu "à part", dans lequel Suzy semble irrémédiablement perdue. La porte de l’aéroport, dans la scène d’ouverture, marque par exemple le passage dans un lieu particulier, fantastique, où se déchaînent les éléments. Passée cette porte, Suzy se retrouve prise au piège, happée par un vent violent, avant de découvrir une forêt brumeuse aux ombres menaçantes, caractéristique du conte par excellence.

Suspiria
 

Le cinéaste élabore ainsi à partir de la première scène une réalité déformée, contaminée par le fantastique, sorte de cauchemar type. La contamination ne concerne pas que l’image : la BO intègre aussi de nombreuses voix plus discrètes et autres bruits sourds qui marquent la présence d’éléments effrayants dans un monde au premier abord normal - un procédé popularisé par L’Exorciste trois ans plus tôt.

Le décalage progressif provient d’un autre élément, criant dès la première vision du film : l’utilisation des couleurs. L’ensemble du film est en effet dominé par les couleurs primaires ; leur emploi est d’ailleurs de plus en plus marqué tandis que l’intrigue progresse. De fait, Argento dira avoir cherché à restituer le style technicolor des années 40 et 50.
Mais le travail esthétique du réalisateur ne s’arrête pas là. Une autre de ses influences majeures est l’expressionisme, notamment dans le cinéma des années 20 (Le Cabinet Du Docteur Caligari, Nosferatu Le Vampire...), et Suspiria est sans aucun doute le plus vibrant hommage qui lui ait été fait depuis. Architecture déstructurée, aux proportions souvent excessives, effets trompe-l’œil, vitraux, omniprésence de formes parfaitement géométriques et jeux de perspectives abondent à chaque plan pour transformer progressivement l’école en un labyrinthe mystique, temple de l’ésotérisme. On retrouve ici une autre des influences possibles du réalisateur, le graveur hollandais Maurits Cornelis Escher (1898-1972).

Suspiria
 

Les repères sont brouillés, certaines pièces condamnées, secrètes, sources de mystère, hantées de bruits de pas. Les filles savent ainsi où logent les institutrices, les entendent, sans jamais s’y être rendues. Elles sont soumises aux caprices de leur environnement, doivent par exemple improviser un dortoir suite à la contamination d’un étage par des insectes. L’occasion pour le réalisateur de faire magnifiquement monter la tension en resserrant l’espace de liberté des danseuses et en suggérant la menace tout autour d’elles.
Si les jeux de lumière – et de couleur – sont un parfait complément de cette esthétique baroque / expressionniste, la bande originale des Goblin magnifie le tout sans concession. Le groupe de rock progressif sera d’ailleurs par la suite souvent sollicité par Argento (qui recommandera plus tard le groupe à Romero). Le thème principal, boucle obsessive montante et descendante, rappelle un peu celui de L’Exorciste.

Suspiria
 

La liberté formelle acquise par la réalisateur grâce au climat ainsi créé lui permet de mettre en scène des meurtres tous plus magnifiques et absurdes les uns que les autres et terriblement efficaces en matière d’horreur.
Film majeur d’un réalisateur aujourd’hui décrié, Suspiria demeure aujourd’hui encore un objet cinématographique hors norme, un film d’épouvante qui fait figure d’exception, notamment grâce à son esthétique unique et éloignée des codes traditionnels du genre.


SUSPIRIA
Réalisateur : Dario Argento
Scénario : Dario Argento & Daria Nicolodi
Production : Claudio Argento
Photo : Luciano Tovoli
Bande originale : Les Goblin
Origine : Italie
Durée : 1h38
Sortie française : 18 mai 1976




   

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