L'Étrange Incident - 1ère partie

Lynchage de raison

Affiche L'Étrange Incident

Dans une petite ville de l’ouest sauvage, la rumeur circule. Un éleveur de la région, notable fort apprécié de toute la communauté, se serait fait assassiner. Les meurtriers lui auraient également dérobé son troupeau avant de prendre la fuite.


Très vite, les esprits s’enflamment. Il faut réagir ! Les braves et honnêtes gens ne peuvent pas laisser un tel crime impuni ! Une patrouille (un "posse") est rapidement composée afin de se lancer à la poursuite des fuyards. Et en l’absence du sheriff, c’est le major à la retraite Tetley, grande gueule locale, qui s’impose comme le leader de l’expédition improvisée. Gil (Henri Fonda, très sobre, très bon) et Art, deux cow-boys de passage dans la ville, comprennent vite qu’ils ont tout intérêt à faire partie du groupe s’ils ne veulent pas être soupçonnés du crime.

Car ce n’est pas la justice qu’une foule en colère désire. Ce qu’elle veut par-dessus tout, ce sont des coupables.


L'Étrange Incident

 

LE VILLAGE DES DAMNÉS
"Pour moi, l’enfer, c’est le néant. Un endroit sans mes amis, sans musique, sans paroles qui stimulent l’imagination, sans beauté qui exalte les sens."

L’Enfer, Le SilenceDiaz Canales & Guarnido

Bien que n’ayant que peu de rapport avec le titre original du film (The Ox-Bow Incident), le titre français semble, une fois n’est pas coutume, très bien choisi.

En effet, le réalisateur William Wellman s’éloigne rapidement de la sempiternelle check-list des lieux communs du western pour nous proposer à la place quelque chose de tout à fait déroutant.

Ainsi, le fan du genre devra se passer des duels de pistoleros et autres fusillades entre forces de la loi et desperados : seule une poignée de coups de feu sont tirés dans ce film et aucun d’entre eux n’est suivi d’une riposte. L’unique coup mortel ? Un suicide. En hors champ.

De la même manière, nous serons privés des saloons avec demi-mondaines aussi enjôleuses que syphilitiques et piano jouant fort pour couvrir les bruits de bouteilles brisées. A peine nous montrera-t-on un saloontrès calme avec un embryon de bagarre où Gil rosse rapidement et proprement (mais avec une violence très sèche quand même) un abruti.


Alors y aura-t-il au moins une folle chevauchée entre sheriffs et hors-la-loi ?

Même pas. C’est justement là le cœur du film, qui se focalise contre toute attente sur une équipe de dangereux pieds nickelés et autres oisifs s’improvisant "justiciers" (avec conséquences catastrophiques à la clé) plutôt que sur les habituels représentants de l’ordre, sheriffs, chasseurs de prime ou pistoleros vengeurs auxquels nous avons traditionnellement droit.

En adoptant un point de vue aussi original, Wellman procède de manière très habile : il ne se laisse pas enfermer par le genre extrêmement balisé dans lequel il évolue mais au contraire se sert de lui comme décor pour sa tragédie. Il en canalise l’extraordinaire force symbolique pour mieux souligner la progression dramatique de son histoire et accentuer l’impact de celle-ci. D’autre part, cette approche déstabilisante attise l’intérêt du spectateur qui ne peut plus compter sur ses repères habituels pour tenter de deviner la suite des évènements.

La prise de risque de Wellman est payante, donc.


Mais il y a plus : le caractère atypique de L’Étrange Incident ne tient pas seulement à cette rupture de ton avec le western classique. En effet, Wellman va bien au-delà et crée une véritable ambiance de malaise, d’étrangeté dès les premières images du film. Ainsi, la ville dans laquelle débarquent les deux protagonistes paraît morte. Il n’y a personne dans les rues. Ni passants, ni femmes, ni enfants. Juste un vieux chien errant.

Le saloon, on l’a dit, n’est pas plus animé. Il y a seulement ce curieux tableau à contempler au-dessus du comptoir. En fait, toute la ville semble en attente que quelque chose arrive. Peu importe quoi, mais quelque chose.

Et puis il y a ce silence pesant. Ce silence omniprésent que Wellman utilise avec une rare intelligence pour faire monter la pression. Corollaire prévisible : les jeux de regards des personnages n’en prennent que plus d’importance. Que dire de la manière pénétrante avec laquelle un Fonda particulièrement habité par son rôle observe le tableau déjà mentionné plus haut ? Que penser de l’échange de coups d’œil entre Gil et son ancien amour, maintenant au bras d’un autre homme ? Que déduire du regard de connivence entre un des membres de la patrouille et un des "fuyards" capturés ?

L'Étrange Incident
 

Bref, avec L’Étrange Incident, Wellman nous donne bien plus qu’un western : ce que nous avons devant nos yeux n’est rien moins qu’un drame aux relents quasiment métaphysiques. Car si, au début du film, Gil et Art arrivent dans un endroit qui pourrait facilement passer pour le purgatoire, le dénouement les voit quitter une ville qui ressemble fort à l’enfer sur terre.


L’INJUSTICE EST AVEUGLE
"
Qui veut faire l’ange fait la bête."

Blaise Pascal


C’est encore l’écrivain anglais Terry Pratchett qui résume la situation mieux que quiconque : le quotient intellectuel d’une foule en colère équivaut à celui de son membre le plus bête divisé par le nombre total de participants.

L’Étrange Incident
donne une excellente illustration de l’exactitude de cet axiome : en effet, lorsque le posse intercepte un groupe de trois cow-boys (dont un fort jeune Anthony Quinn) cherchant à faire passer un troupeau par un col de montagne, la grande majorité des "justiciers" ne prennent que très peu de temps pour décider du sort de leurs captifs. Ce sera la pendaison on the spot. Sur place et à l’aube. Pas question d’attendre le retour du sheriff ou un éventuel procès.
Evidemment, il faut reconnaître que tout semble accuser ces trois hommes : les bêtes portent la marque de l’éleveur assassiné, le chemin qu’ils empruntent est plutôt inhabituel pour un tel convoi et aucun des cow-boys en question ne possède de papiers prouvant que les bêtes ont été achetées et non dérobées. On retrouve même sur l’un d’entre eux l’arme de la "victime".

Cependant, même en tenant compte de toutes ces circonstances il est vrai suspectes, la rapidité et l’assurance (voire pour certains, carrément l’enthousiasme) avec lesquelles la plupart des membres de la patrouille optent pour la sanction suprême sont en complet décalage avec l’importance de la question qu’ils ont à trancher ou la gravité de l’acte qu’ils s’apprêtent à poser.

Et c’est précisément à ce point que Wellman s’intéresse : comment en est-on arrivé là ? Comment un groupe dont les intentions sont a priori louables (capturer des criminels avant qu’ils puissent se mettre hors de portée de la loi) peut-il se transformer en véritable meute déterminée à trouver un bouc émissaire quel qu’en soit le prix ? Par quel processus la justice se pervertit-elle pour devenir une version bâtarde, corrompue et indigne de ce qu’elle est censée être ?

Dans L’Étrange Incident, Wellman avance plusieurs pistes de réponses à ces questions essentielles (et finalement toujours actuelles).


L'Étrange Incident
 

Un premier élément à creuser nous est donné par le barman de la petite ville où tout commence. Comme il le dit très bien, "il n’y a rien à faire ici, à part cinq choses : boire, manger, dormir, se battre ou jouer au poker".
Ça n’est pas plus compliqué que cela: l’absence totale de distraction de la population est un aspect déterminant. Dans de telles circonstances, le sacrifice d’une vie devient une véritable célébration populaire, un spectacle, un exutoire absolu ! Et ce, quel qu’en soit le motif initial. Mieux: dans le cas présent, cet acte s’inscrit (en apparence évidemment) dans la noble perspective de rendre la justice ! Que demander de plus ?

Wellman enfonce le clou avec une scène totalement surréaliste. En attendant l’aube synonyme de pendaison, les membres du posse s’installent pour passer la nuit sur place et se mettent à manger et à boire dans une ambiance de rires et de fête. Presque de kermesse. On partage même le pain avec la future victime qui, le regard hébété et incrédule devant la situation, accepte machinalement le verre qu’on lui tend. Après tout, il faut bien nourrir le veau gras avant de l’égorger.

Dans un registre assez proche de ce désœuvrement se trouve un aspect à ne pas négliger : la frustration. Ainsi, le personnage du meilleur ami de l’éleveur assassiné rumine déjà bien avant le drame déclencheur une énorme rancœur contre les voleurs de bétail écumant la région. Cette frustration ne trouvant pas d’échappatoire dans la bagarre, qu’il cherche auprès de Gil et qu’il perd très nettement, la patrouille apparaît à ce personnage comme une chance à ne pas laisser passer pour enfin faire payer la note à quelqu’un.


A côté de ça, un autre facteur explicatif plus sombre encore saute vite aux yeux du spectateur : pour certains membres du posse, l’expédition est d’abord et avant tout une occasion rêvée de laisser s’exprimer leur penchant naturel pour le sadisme et la cruauté.

Prenons le major Tetley, chef autoproclamé de la patrouille : derrière une pseudo-respectabilité, il cache très mal une joie malsaine à la perspective de jouer de son autorité, de menacer, de condamner à mort. Quelques membres de la patrouille ne s’embarrassent même pas de cette apparence de dignité et montrent très clairement leur bonheur de pouvoir pendre leurs captifs.

Et comme si l’ennui et la méchanceté ne suffisaient pas, la situation est encore aggravée par un phénomène tristement ordinaire : la lâcheté de plusieurs personnages. Ainsi, sous la pression populaire, le juge de la ville est bien obligé de mettre sous l’éteignoir ses réticences envers l’idée de patrouille et voit, impuissant, les membres du posse revêtus du statut de deputee (sorte d’adjoints du sheriff) par l’adjoint du sheriff lui-même (ce qu’il n’a clairement pas le droit de faire).

Cette reconnaissance "officielle" ne manque pas de renforcer le faux sentiment de parfaite légitimité que les justiciers éprouvent tout au long de leur expédition, alors que leur décision de pendre les suspects n’a évidemment plus rien à voir avec le mandat qui leur avait été conféré.


L'Étrange Incident
 

Il y a également le cas de Gérald Tetley, le fils du major, qui ne participe à la patrouille qu’en raison de la terreur que lui inspire son père.
Même la motivation des deux protagonistes n’est initialement pas si altruiste que ça: si Gil et Art décident de prendre part au posse, c’est certes pour tenter de contrôler la situation si celle-ci devait dégénérer, mais c’est aussi, voire avant tout, pour éviter de pâtir de leur statut d’étrangers qui fait d’eux des suspects tout désignés.

Enfin, certains "justiciers" font preuve d’un prosaïsme choquant vu le contexte et profitent de la patrouille pour satisfaire leurs désirs personnels : ainsi, l’assistant du sheriff, perpétuellement dans l’ombre, soutient sans réserve l’expédition, y voyant là une opportunité unique de nourrir ses ambitions.

Mais il y a surtout l’exemple du major Tetley, qui désespère de "faire de son fils un homme" et en vient donc à considérer l’aventure (et les exécutions qui la clôturent) comme une leçon de virilité grandeur nature à donner à un fils qui en a selon lui grandement besoin.


Bref, à travers tous les éléments que l’on vient d’énumérer, Wellman réalise une déconstruction aussi méthodique qu’implacable de la mécanique du lynchage et montre ce dernier pour ce qu’il est réellement : une instrumentalisation hypocrite de la notion sacrée de Justice au profit des côtés les plus inavouables de la nature humaine.

Mais la pertinence de cette démonstration n’en rend que plus tragique encore l’issue du film : quand l’heure du choix sonne, que la voix de la sagesse commence enfin à se faire entendre et qu’une poignée de membres du posse (dont Gil et Art) refusent catégoriquement de donner leur aval à l’exécution imminente des trois hommes, c’est trop peu.

Et trop tard.

A suivre.




   

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