"- Qu'est-ce que tu penses de la violence au cinéma toi ? - Je me mets toujours au premier rang, alors ce qu'il se passe dans la salle..." Lire l'édito de mars...
Décidément, il ne fait pas bon aborder des sujets épineux dans notre bon cinéma français sous peine de vous voir interprété de travers (mais ça c'est habituel), mais surtout de subir la charge très orientée de chroniqueurs qui, visiblement, ne font que là où on leur dit de faire.
Car pour cet édito à saveur automnale, avec ses feuilles jaunissantes, ses marrons dans les poches et son cartable sentant encore le neuf, j'ai envie de parler du nouveau film de Laurent Cantet, Entre Les Murs, qui, comme chacun sait, conte l'année scolaire d'une classe de quatrième dans un collège du vingtième arrondissement parisien. Je suis en effet assez frappé de l'accueil d'une partie des médias s'échinant à vouloir nourrir une polémique qui a priori n'est pas très gloutonne tant les diverses tentatives sont pets de lapin devant la déferlante du bouche-à-oreille de spectateurs conquis.
Ainsi a-t-on vu Xavier Darcos tenté de faire un peu de récupération politique l'air de rien, qualifiant la méthode du prof "d'échec pédogique", celui-ci s'adressant à ses élèves comme à des adultes, d'égal à égal, usant volontiers de sarcasmes et d'ironies obligeant sa classe à saisir d'autres degrés que le premier. Basiquement j'aurai pensé le contraire, estimant que cette manière de communiquer apportait éveil et émulation intellectuelle, mais apparemment c'est encore trop basique pour Darcos ; rappelons juste au passage que l'autorité ne consiste pas à traiter les gamins comme des bébés baveurs, mais bien à inculquer les codes de la vie en communauté sans se référer à quelque chose d'aussi biaisée qu'une hiérarchie basée sur l'âge. Mais bon, "échec" qu'il a dit. Au-delà de l'inutilité totale d'une telle qualification de la part d'un ministre de l'éducation dont on attend encore la première mesure concrète (suppressions de poste mises à part évidemment), il est intéressant de remarquer combien ce dernier se focalise sur la prestation d'un professeur qui n'aurait que l'exclusion comme solution éducative (dans l'école de Xavier Darcos on n'apprenait pas l'expérimentation des possibles dans les œuvres de fiction). A ce compte-là, pourquoi ne pas s'être insurgé contre la désastreuse éducation qui gangrène la France depuis les années 20 à la sortie des Hauts Murs de Christian Faure l'hiver dernier ? Hein ? Parce que c'est de la fiction ? Ha oui, pas con.
- Voyez m'sieur, ça sert à rien les études si c'est pour dire n'importe quoi une fois devenu ministre.
Donc dans Entre Les Murs, le prof n'est qu'un sale incompétent : refrain repris en fanfare par une radio qui tente un peu plus chaque jour de battre le record de démagogie déversée à la minute : RMC, pour bien la nommer, essayait de mettre de l'huile sur la flammèche en invitant des professionnels de l'éducation à venir se lâcher sur l'antenne en direct sur le thème "ha ben c'est un beau bordel tout ça, moi dans ma classe ça ne se passe pas comme ça, j'vous l'dis, d'ailleurs je ne me suis fait happy slappé que douze fois cette année, alors z'avez qu'à voir, comme ça que j'les tiens". Ou approchant.
La palme revient sûrement à Revue Républicaine, qui, dans un article à la limite de la parodie, trouve le moyen de voir dans le métrage de Cantet un propos politique, une idéologie, chose dont l'auteur s'est toujours défendu. Mais c'est pas tout, le site des "républicains et gaullistes en ligne" (ha bah voilà, c'est pour ça que c'est occupé) va plus loin : c'est un film idéologique, certes, mais proposant une "parodie de débat", donc en gros, Entre Les Murs est une œuvre idéologique sans… idéologie. Oué, encore un qui sait pas où il a mal quoi… Donc on va dire que c'est normal vu que c'est ce que clame le réalisateur. Voilà comment reprocher tout et n'importe quoi.
Pour couronner le tout, sur Marianne 2 on se pose une question existentielle : "Entre Les Murs : vision bobo niaiseuse ou film qui donne à réfléchir ?" On va leur éviter une migraine et proposer autre chose : qu'est-ce qui différencie tant le film de Laurent Cantet et L'Esquive d'Abdellatif Kechiche pour que l'un se voit taxer de niaiserie bobo gauchisante au propos insidieusement orientée pour recruter les futurs membres du Parti, et l'autre absolument jamais remis en question et décrété intouchable ? Car niveau approche éducative et degré de réflexion proches de la pensée Bisounours, L'Esquive et ses ados bouffis de caricatures se posaient là : selon Kechiche, ne suffit-il pas de mettre du Marivaux entre les mains de la mauvaise graine pour qu'elle se prenne de passion pour les Lettres, l'art et voit tout s'embellir autour d'elle ? C'est moi ou c'est incommensurablement niais comme vision ? Seulement voilà, la mise en scène de Kechiche à base de gigotage de caméra donnait ce cachet "docu zoologique" et "vrai social de la misère tavu" qui plait tant à ceux qui attendent de la fiction des révélations sur les choses du monde qui se trouve à deux stations de métro de chez eux. Cantet, lui, parvient grâce à sa mise en scène sèche mais à l'épaule (il semble que ses cadreurs ne sont pas parkinsoniens) à prouver qu'il n'est pas nécessaire d'abuser de décadrages absurdes pour représenter avec authenticité une certaine réalité. Dépourvu de ces effets pour ciné-club poussiéreux, Cantet propose ainsi un métrage qui ne pète pas plus haut que son cul, ce qui, comme souvent, empêche une partie de la presse de considérer la chose comme n'étant qu'un film, et non une note de synthèse sur l'Education Nationale.
Cette fixette sur la "méthode" du prof et sa "compétence" est assez révélatrice de l'attente orientée de certains médias, qui bien évidemment n'ont pas jugé utile de s'étendre sur ce que Entre Les Murs révélait avant tout sur les élèves, à savoir comment la société actuelle impose à des générations d'enfants à l'émotivité à fleur de peau, bridée par une pudeur incroyable (normal, ce sont des enfants), de s'exposer avec exubérance alors que c'est à peine s'ils arrivent à exprimer les émotions et idées les plus simples. Tous les ateliers de ce "mauvais prof" ne font que pointer et développer cette schizophrénie générationnelle source de frustration chez les élèves, et donc de violence. A croire qu'il faut aujourd'hui, comme le font les Bacrijaoui, tout surligner au stabilo pour saisir les thèmes et sous-textes d'un film tout en évitant de se faire targuer de démagogie.