"On dit souvent que Télérama dégomme systématiquement le cinéma populaire. Pas toujours. Télérama a aimé Amadeus, Trois Hommes Et Un Couffin ou Le Père Noël Est Une Ordure..." Lire l'édito de l'été...
Isabelle Motrot ose tout, c'est même à ça qu'on la reconnaît. La chroniqueuse ciné officielle du service publique ne se satisfait plus de présenter chaque semaine aux téléspectateurs des avis dont l'absence de pertinence objective n'est que le corollaire logique des idées reçues propres aux Messieurs et Mesdames Jourdain contemporains.
Car à sa conception très rive gauche du cinéma ("les films grand public sont bêtes même s'ils sont intelligents, les films intimistes sont intelligents même s'ils sont bêtes"), Dame Motrot a récemment ajouté un nouvel atout à sa panoplie de la parfaite critique : le déni absolu de tout une cinématographie. Certes, peut-être que nous, chez L'ouvreuse, nous prenons les choses trop à cœur, et peut-être qu'une critique professionnelle s'adressant à des millions de téléspectateurs depuis des années puisse déclarer sans rougir à une heure de grande écoute "Je déteste le western" (On n'a pas tout dit, mardi 25 mars 2008), ce n'est pas si grave, dans l'absolu. Elle refoule juste d'un revers méprisant un des pans les plus importants de l'histoire du Cinéma. Ce n'est même que le genre le plus cinématographique dans l'âme selon les spécialistes et les plus grands cinéastes. Et si ça se trouve, L'Homme qui tua Liberty Valence ou La Prisonnière du Désert, ça ne vaut pas un Breillat.
Bon. Pourquoi pas. Après tout on ne peut pas obliger quelqu'un à tout apprécier. Elle n'aime pas le western, elle n'aime pas. Point. Mais imaginons un instant la scène suivante : vous êtes au restaurant, vous commander votre plat, le sommelier s'approche pour vous présenter la carte des vins. Vous avez envie d'un bon Château Latour, et lui demandez s'il irait bien avec votre veau marengo. Il vous répond : "Je sais pas, je déteste les Bordeaux lol". Vous seriez un peu offusqués, non ? Ce n'est pas son boulot, au type, de savoir parler de tous les vins, de connaître les cépages et savoir conseiller au plus grand nombre ? Vous vous diriez que s'il n'aime pas une catégorie majeure de l'œnologie, il n'avait qu'à faire pâtissier ? Et bien il en est de même pour l'exercice de chroniqueur cinéma (on ne dit plus critique à la télé, c'est péjoratif, et mensonger surtout). Pâtissière. C'est ce qu'aurait dû être Isabelle Motrot le jour où elle s'est rendue compte qu'en fait elle "déteste le western", soit une partie non négligeable du cinéma. Remarquez, avec toutes les opinions tarte à la crème qu'elle nous envoie régulièrement, on peut dire que d'une certaine façon elle a choisi la voie pâtissière. Et nous en pâtissons.
Ce qui dérange dans cette déclaration d'une rare naïveté, c'est qu'elle passe comme une lettre à la poste : vous pouvez ouvertement affirmer votre inintérêt, méconnaissance ou mépris d'un (du ?) cinéma, et malgré tout on vous donnera la légitimité d'en faire votre métier. C'est aussi ça, la magie du septième art hexagonal, milieu féerique qui accepte volontiers manquements, a priori et incompétence pour peu qu'on lui administre ses doses de polish sans déranger les nababs en place. Cette partialité motresque étant de mise dans les médias, reflet évident d'un manque absolu de passion, il ne faut pas s'étonner si les jugements lus et entendus n'ont pas plus de pertinence ou d'arguments que ceux donnés par le spectateur lambda à la sortie des salles. On ne va pas résumer ici l'histoire du cinéma, ni ses principes fondateurs (bien qu'il semblerait qu'il le faille, et pas qu'un peu), mais détester le western, ce n'est rien de moins que ne pas comprendre le sens du mot "dramaturgie", c'est ne pas intégrer l'importance des codes au cinéma, et donc de la scénarisation et de la mise en scène, c'est avouer de ne pas réussir à voir au-delà des images, au-delà d'un décorum exacerbant les sens, c'est avouer détester le lyrisme, l'emphase, l'émotion. Et comme madame Motrot "déteste" tout ceci pour d'obscures raisons, elle préfère conseiller à son audience d'aller voir le très commun Un Cœur Simple, premier de son classement hebdomadaire des sorties, loin devant 3h10 Pour Yuma, le film de James Mangold étant quatrième… sur cinq. C'est ballot pour les pauvres spectateurs qui feront confiance à la "pro", car ils risquent juste de passer à côté d'une des grosses baffes de ce premier trimestre, prouvant encore que pour un genre enterré régulièrement, le western continue d'offrir de sacrées bandes (rien que ces trois dernières années : Blueberry, 800 Balles, Open Range, There Will Be Blood, The Proposition - ce dernier attendant depuis 2005 qu'un distributeur daigne le sortir sur le territoire, ce qui n'est pas gagné, les décideurs choisissant les films à distribuer en salles étant souvent fabriqués sur le même moule que Motrot… - voyez, on reste dans la pâtisserie - sans oublier notre Big City… Hum…).
Bref, on sait qu'il est difficile de concilier "émission grand public" et "élitisme de pacotille", on comprend le conflit interne du cinéphile pointu obligé de s'abaisser pour s'adresser à des "veaux", astreint à ne jamais réellement parler de mise en scène (ou alors c'est juste parce qu'on pense que la vraie mise en scène au cinéma consiste à étirer des séquences en longueur jusqu'à l'ennui insoutenable, car ennui = intelligence), mais est-ce pour autant nécessaire d'imposer une réflexion sur les films biaisée d'avance par sa vision réductrice et quasiment analphabète du cinéma ? Non, il doit y avoir d'autres moyens pour amener les spectateurs à s'intéresser à tous les genres, à tous les films : il suffit peut-être simplement d'arrêter de les prendre pour des cons en voulant à tout prix leur démontrer que l'on est pas comme eux en exposant des goûts et avis ne reposant sur rien d'autres qu'un déni de la nature réelle du cinéma et une vaine volonté de paraître marginale, au-dessus de la plèbe, qui elle aime encore et toujours le western. Et oui, elle aime ça ! Quelle énigme, non ?