Edito

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Critique par nicco le 21 septembre 2007

Pearl à rebours

Affiche Un Coeur Invaincu
Alors que nous attendons fébrilement le probable blockbuster de Besson sur la libération des otages bulgares en Lybie par Cécilia Croft (Corinne Touzet dans le rôle), le préposé aux conflits internationaux Michael Winterbottom revient sur l'enlèvement du journaliste Daniel Pearl survenu en janvier 2002.

Profitant de l'opportunité qui lui est donnée d'adapter le livre de l'épouse de Pearl, Mariane, le cinéaste anglais continue son œuvre de témoin du monde (oui, pardon, je parle comme un rédacteur métrosexuel mais j'ai pas trouvé mieux que "préposé aux conflits" alors hein), œuvre inaugurée avec Welcome to Sarajevo il y a dix ans déjà. Evoluant de la fiction classique (Welcome) au docu illustré (The Road to Guantanamo) en passant par la fiction documentaire (In This World), les travaux de Wnterbottom étaient de plus marqués par une progression de la prise de vue vers des procédés plus souples illustrant les différences de traitement pour chaque projet : Welcome to Sarajevo, la fiction, était tourné en 35 mm, In This World et The Road en DVCAM, Un Cœur Invaincu, en tant que fiction adaptée d'un fait réel, est donc filmé en HDV pour tout ce qui concerne l'enquête à Karachi, et en pellicule lorsque le cinéaste évoque le passé des Pearl. Et contrairement à 90% de ses collègues contemporains, heureusement que Winterbottom sait manier l'image vidéo. Car si l'axiome benêt admis par tous "la  vidéo = le réel lol" reste encore à démontrer (parce que vous je sais pas, mais perso, ma vue ne tremble, ne se pixellise pas, ne zoome pas, n'a pas une profondeur de champ immense, etc.), il n'en reste pas moins pour nombre de cinéastes le meilleur alibi pour tourner sans se fouler tout en faisant tressaillir de bonheur le bobo avide de "réalité" (et à ce genre de spectateur, on serait tenté de lui dire que s'il veut de la réalité, il n'a qu'à aller dans la rue, pas au cinéma).


Un Coeur Invaincu
Rien à faire, même avec Angelina Jolie, Marseille c'est moche

Les médias sont unanimement soulagés : le réalisateur de
Wonderland a su éviter le trip larmoyant, car c'est bien connu, dans la réalité on ne pleure pas non plus. Blague à part, et au-delà de ce jugement purement subjectif (une femme enceinte, plus apte à l'identification, sera beaucoup plus émue que moi, est-ce pour autant que cela en fera un film "larmoyant" ?), Un Cœur Invaincu déroge aux règles du fait divers mélodramatique en prenant les chemins mouvementés et nerveux de la quête policière dans un pandémonium tentaculaire où il est impossible de faire surgir la vérité. Winterbottom se désolidarise du point de vue de Mariane Pearl pour mieux montrer les dessous de l'affaire, les nœuds diplomatiques et religieux, les abysses que séparent les autorités (le ministre niant toute implication de ressortissants pakistanais) et la police (le Captain incorruptible, faisant fi des menaces et allant jusqu'à la torture pour retrouver Pearl).
Ne donnant jamais de valeurs climax aux pivots du récit, Winterbottom créé un sentiment d'inexorabilité, l'action ayant l'air de se dérouler selon une certaine fatalité (la séquence où Mariane et son amie comprennent peu à peu que Daniel a été enlevé est admirable de justesse). Ce sentiment d'impuissance est exacerbé par un montage tendu allant à l'essentiel (rejoignant Greengrass dans l'idée que gigoter sa caméra ne sert à rien si on n'a pas un projet de montage sur la globalité du film). Cet essentiel n'étant pas l'issue finale (on la connaît tous) mais les causes et actions qui ont mené à l'assassinat du journaliste. Et sur ce point,
Un Cœur Invaincu est très réussi.

A mi-chemin entre le témoignage implacable de conflits interminables et le thriller new age, Winterbottom trouve le ton juste pour impliquer le spectateur sans vulgarisation outrancière. Ne jouant donc ni sur le pathos ni sur une approche élitiste du sujet, on comprend pourquoi les
Inrocks pensent que c'est le "film inutile de la semaine".
Pour les bourreaux de Pearl, sûrement. Les autres, ils ont le droit d'aller se faire une idée ou bien on détruit les bandes tout de suite ?


PS : Indice à ceux qui ne sont jamais d'accord avec moi et veulent brûler ma maison, histoire de leur rendre ce film moins inutile : le dernier plan du film représente ma rue. Dommage qu'Angelina n'ait pas voulu monter boire l'apéro.
7/10

A Mighty Heart

Réalisateur : Michael Winterbottom
Scénario : John Orloff d'après le livre de Marianne Pearl
Production : Brad Pitt, Andrew Eaton, Dede Gardner…
Photo : Marcel Zyskind
Montage : Peter Christelis
Bande originale : Harry Escott & Molly Nyman
Origine : GB / USA
Durée : 1h40
Sortie française : 19 septembre 2007

 














 1 Posté par macfly le 21 septembre 2007 à 20:49 | website

Certes la caméra vidéo tremblotante ne reproduit pas le réel tel qu'on le voit tout les jours, mais "émule" une image de la réalité (en gros, les images du journal télé). Il s'agit de rendre les images ciné plus "crédibles" en évoquant le style d'image que le spectateur a vu au 20h. Celui-ci a alors l'impression qu'il voit une reproduction de la réalité comme à la télé... Et non la réalité elle-même, on est bien d'accord.
 2 Posté par nicco le 21 septembre 2007 à 21:21

Ainsi, on donnerait au spectateur la sensation du réel à travers une reproduction (le film tourné en vidéo) de la reproduction de la réalité (la télé) ? 
 
Si c'est ce processus qui se produit dans l'esprit du spectateur, je m'inquiète pour lui... 
 
Plus sérieusement, je pense que le spectateur se fout complètement de savoir si la vidéo lui rend ce qu'il voit plus réel. Si on entend parler autant de ce rapport vidéo/réalité, c'est depuis le Dogme des danois, avec des médias qui avaient besoin d'en justifier les contraintes, quitte à faire dire n'importe quoi au procédé. 
 
(Par extension, peut-on comprendre que la télé est plus réelle que la réalité chez les critiques ?). 
 
Bref, à propos de l'utilisation de la vidéo au ciné, je préfère continuer de parler de volonté esthétique, de praticité, de recherche sensorielle, plutôt que poser la télévision ou même un procédé technique comme matrice de la réalité.
 3 Posté par macfly le 22 septembre 2007 à 12:29 | website

Bien sûr que le spectateur s'en fout. Comme le spectateur se foutait pas mal de savoir quelle influence avait sur son cerveau la couleur de la robe de Kim Novak dans Vertigo, il n'est pas conscient que cette manière de filmer le renvoie aux images qu'il a vu en boucle en ce mois de septembre 2001, en l'occurrence une avalanche de caméras amateurs qui filmaient (mal) un évènement dramatique qu'on croyait tiré d'un film. Il y a pour moi une relation de cause à effet évidente entre ces évènements et la recrudescence de ce type d'images depuis 2001, dans les séries télés (qui ne peuvent plus filmer un champ contrechamp sans décadrer ou rajouter des zooms partout, splitter l'écran en 4 pour submerger le spectateur d'images), dans les films (Dont ceux du réalisateur de Vol 93 (sic) sont l'exemple le plus frappant.) Le Dogme (qui, de même manière, ne reproduisait pas la réalité, mais reproduisait la reproduction de la réalité telle qu'on peut la voir dans un film de vacances amateur, en tout cas pour ce que j'en connais) a probablement eut son influence aussi, mais à mon avis, si il n'y avait pas eu d'attentat ce jour là, cette façon de filmer ne serait pas aussi utilisée aujourd'hui. 
 
Bref, à propos de l'utilisation de la vidéo au ciné, je préfère continuer de parler de volonté esthétique, de praticité, de recherche sensorielle, plutôt que poser la télévision ou même un procédé technique comme matrice de la réalité. 
Mais la recherche sensorielle, c'est exactement ce que je dis. On cherche à faire revivre aux spectateurs le “frisson du réel” qu'ils ont en regardant le JT, en leur donnant l'impression qu'ils sont en train de regarder la télé. On ne reproduit plus la vision qu'à l'homme de la réalité (courte profondeur de champ, mouvements fluides, images précises...), mais la vision qu'a l'homme de la réalité à travers la télé (longue profondeur de champ, mouvements foireux, images pixelisées). 
 
(Par extension, peut-on comprendre que la télé est plus réelle que la réalité chez les critiques ?). 
Bonne question. J'en ai une autre : faut il comprendre qu'ils n'ont pas réfléchi à tout ça ?
 4 Posté par nicco le 22 septembre 2007 à 13:29

Oui, il y a de fortes chances qu'ils n'y aient pas pensé un brin. 
 
Sinon, je reconnais que tout ça est sûrement dû au 11/09, et plus globalement à l'explosion des networks, youtube, etc. 
 
Donc en effet, il faudrait arrêter de parler de "réel" (n'est-ce pas les critiques ?), mais plutôt de retranscription, de simulation. 
 
En gros c'est une recherche de l'hyperréalité, comme disait l'autre.

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