"- Qu'est-ce que tu penses de la violence au cinéma toi ? - Je me mets toujours au premier rang, alors ce qu'il se passe dans la salle..." Lire l'édito de mars...
J'avais tout faux. Je le reconnais. En avançant l'idée que les critiques sont avant tout des frustrés, Julien Leclercq était dans le vrai : quand on sort de son film, on est consumé par un extraordinaire sentiment de frustration. Ses dons visionnaires ne s'arrêtent pas là : tout comme ses personnages, nous utiliserions volontiers la machine du film pour effacer de notre mémoire le souvenir de cette projection.
Une litanie revient invariablement dans les médias : celle du jeune cinéaste à l'imagerie ambitieuse, amené, tel un prophète, à déclencher une nouvelle "nouvelle vague" française dans la mer rouge du deux pièces/cuisine. Cela fait bien une douzaine d'années que je la lis régulièrement, et on est à chaque fois très loin des remous annoncés. La faute justement à ces "jeunes cinéastes visuels" tellement absorbés par leur besoin d'en imposer qu'ils oublient un peu l'essentiel : raconter une histoire, intéresser les spectateurs et surtout étayer un propos. Les Mégaton, Dahan, Gans, Poiraud, Salomé, Shapiron et consort se succèdent, et les choses restent désespérément les mêmes, au point qu'un jeune cinéaste doive encore aujourd'hui se justifier de faire du cinéma. Ce statut de sauveur messianique échoit cette année à Julien Leclercq, dont l'ambition de porter à l'écran un polar de SF lui vaut à l'avance l'absolution de ses pêchés par une partie de la communauté cinéphile geek. Or au cinéma, l'intention de vaut pas l'action. Encore moins quand celle-ci se limite candidement à vouloir faire "comme les américains" en sombrant dans la démo technique poseuse, vidée de toute substance, illustrant un scénario éculé particulièrement mal écrit, peu aidé par un casting dubitatif (mention une fois de plus à Mélanie Thierry, dont on ne peut dire qu'elle joue mal puisqu'il faudrait encore qu'elle joue).
L'incroyable banalité du récit est d'autant plus décevante qu'en matière de SF française, le champs d'investigation reste large : en vingt ans le genre fût abordé seulement par Caro & Jeunet, Enki Bilal, Pierre Jolivet (Simple Mortel), Coline Serreau (La Belle Verte) ou encore Jean-Michel Roux (Les 1000 Merveilles de l'Univers). Décevant, et frustrant, CQFD. L'univers futuriste du film n'est, de plus, jamais exploité : la machine à reproduire la mémoire étant dans la diégèse une invention récente, secrète et expérimentale, l'histoire qui nous est contée pourrait très bien se passer de nos jours. Mais, plus grave, les thèmes invoqués sont à peine survolés, ce qui est tout de même un comble quand on a pour ambition de faire de la SF. Quid du trafic de la mémoire ? De la chirurgie esthétique ? De la perte d'identité ? De la désincarnation des corps ? Rien, si ce n'est au beau milieu du récit une séquence d'opération sur hologramme censée symboliser le propos du cinéaste, mais lié si artificiellement au reste du métrage (une vague sous-intrigue de vente de matériel aux chinois), si pataude dans sa manière de surligner le "propos" au stabilo et sentant tellement le fantasme de geek (y en a pour qui refaire une scène du Cinquième Elément est un fantasme…) qu'il n'en reste que la désagréable sensation de tape-à-l'œil, renforcée par les propos de l'auteur : "Pour l'opération virtuelle que fait Marthe Keller, qui a été tournée en deux jours et qui doit faire 1 minute 30 dans le film, je dois avoir vingt-cinq plans. C'était très compliqué." Ok. Mais qu'est-ce qu'elle dit ta scène ?
Se donner tant de mal techniquement, s'échiner à recréer un Paris version 2025 pour un apport de fond si faible est une énigme, d'autant plus lorsque l'on est réduit à mettre dans le décor le chien robot de Sony et le lapin Nabaztag, ou de gaver son film de gros plans sur des cadres photo USB. Si je veux bien admettre que dans vingt ans Google serve à localiser les flics (moué…), j'ai comme un doute pour le chien… (par contre on est rassuré, en 2025 la Red Bull sera légale en France ! Ouf !). Bref, l'univers futuriste dépeint est tout sauf finaud et original, mais au moins c'est comme les américains (reste à savoir lesquels).
Peu aidé par un script dans lequel les scènes de tension sont agencées superficiellement, ne faisant jamais avancer le récit, et recourant à d'énormes facilités scénaristiques (la flic libérant le prisonnier de ses entraves, la gamine dans l'ascenseur), Leclercq avait tout intérêt à chiader son découpage pour impliquer le spectateur. Or à ce niveau, c'est un peu le drame. L'exemple le plus flagrant est la séquence d'ouverture, qui montre une course poursuite puis un gunfight durant lequel le héros perdra sa femme. Cette scène essentielle de par sa dramaturgie (elle apprend au spectateur les motivations futures du héros et présente le bad guy) voit sa portée totalement anéantie car montée en parallèle avec les cartons du générique. Là où Leclercq avait l'occasion d'en "mettre plein la vue" comme il le dit, en concrétisant ses volontés de cinéaste de genre sachant mettre l'action en image, nous avons droit à une succession molle de plans qui deviennent anecdotiques faute d'un montage cohérent rendant le tout dynamique et d'une élaboration de la mise en scène faisant monter la tension.
La suite du métrage tend d'ailleurs à confirmer que ce choix est plus la conséquence d'une réelle faiblesse dans le découpage qu'autre chose : il n'y a dans Chrysalis quasiment jamais plus de trois plans montés permettant de visualiser l'espace, les situations, les personnages et leurs interactions, et donc permettant de donner corps à cette histoire, une profondeur, un rythme. La majorité des plans du film est composée d'entrées de champ, de lents panoramiques, de plans d'observation extérieurs à l'action, et de travellings. De très lents et très nombreux travellings. Soit que des images pouvant être montées dans n'importe quel sens, les séquences un peu plus longues étant parfois victimes de violations de la ligne des 180. Pour quelqu'un se revendiquant d'un cinéma visuel, c'est une grammaire assez pauvre qui nous est proposée. Comme les américains ? En tous cas, une chose est sûr : Leclercq aime les travellings. Qu'ils soient avants, arrières, latéraux, en plongée, on en mange à toutes les sauces pendant quatre-vingt dix minutes, rappelant le pire de Jeunet, comme si une mise en image cinématographique "comme les américains" devait obligatoirement mener à poser sa caméra sur une dolly. Car si c'est quelques fois agréables, un travelling est surtout très lassant quand il n'apporte rien et que le procédé est répété systématiquement. D'autant plus dans un récit au rythme lent : à durée égale, un plan travelling paraît en effet toujours plus long qu'un plan fixe. Cette obsession du travelling se vérifie par deux fois. D'abord avec le travelling vertical le long de la clinique nous permettant de découvrir avec effroi qu'en 2025 il existe encore des infirmières et des femmes de ménage. Je suis de mauvaise foi, ce long plan complexe et coûteux servant bien évidemment à nous informer que la dernière scène se déroulera en hauteur, ce qu'on n'aurait jamais deviné sinon. Ensuite, avec le déjà fameux plan en cablecam, long travelling arrière couvrant une course poursuite entre Dupontel et le méchant du film. Vingt secondes dramatiquement vaines (car depuis le début on se fiche des personnages et de l'enquête) et loin d'être excitantes, ce plan-séquence ayant même fait rire toute la salle puisqu'on y voit un figurant tomber tout seul au passage du bad guy (je rassure Leclercq, c'était une séance pour les frustrés psychotiques de l'HP d'à-côté – ce n'était pas des américains). Au-delà de l'effet immédiat qui laisse perplexe, cette scène appuie l'idée d'un cinéaste évacuant toute réflexion dans la mise en scène dès que l'action et le récit le nécessitent pour mieux se reposer sur la technologie et l'épate (impression amplifiée par les scènes de combat montées à la hache et quasi illisibles du fait d'une caméra à l'épaule avec obturateur rapide). Ici, le travelling n'aura donc jamais autant été affaire de morale.
Ha si, là elle joue bien Mélanie Thierry.
Se vanter dans les interviews de faire de la belle image pour pas cher, c'est mignon, encore faut-il que ce soit au service d'un récit, d'un projet de mise en scène, que ça aille plus loin que de l'illustratif de fanfilm amateur sous peine de voir les détracteurs d'un cinéma visuel ambitieux ressortir leur chapelet. Et là je vais précisément cesser d'être gentil. Car quand on s'évertue à défendre l'idée de films français ayant de la gueule ou explorant des genres différents, il est franchement révoltant de voir régulièrement produits des projets sans queue ni tête, portés par des geeks ballots n'ayant rien à dire, et savoir qu'irrémédiablement ces films nullissimes, immatures et pleins d'esbroufe se gaufreront au box-office, ce qui donne raison aux ayatollah du cinéma "d'hôteur". Et l'incompétence chronique des producteurs n'est pas prête d'être compensée par la remise en question de leurs poulains, Leclercq préférant par exemple mettre le mauvais accueil de son film sur le dos de la frustration coutumière des critiques. Jamais il ne t'est venu à l'idée que ton film était raté, coco ? Tant mieux, ça promet pour le futur film promotionnel GIGN. Au moins, sujet et genre aidant, la presse adorera ("GIGN, le Die Hard 4 français" - on prend les paris ?). Comme Besson, Julien Leclercq a tout compris au système : - "Mon film est mauvais ? J'interdis les projections à la presse !" - "On me critique ? Je fais ma pleureuse et joue la lutte des classes en affirmant que mes contradicteurs ont des vies de merde !" Etc.
Ne désirant pas être sur la liste rouge du futur mogul du cinéma français, ni la cible de ses milliers de fans hystériques prêts, comme lui, à baver sur tout opposant au régime, je vais tout d'abord éviter de sombrer à mon tour dans le Younisme de base en jugeant la personne sur la base de son travail. Je ne dirai donc pas que l'abondance de "moi" et "moi je" dans l'interview relatée dernièrement est le corollaire de sa tendance à la pose, se regardant filmer durant ses loooongs travellings, persuadé d'être dans le vrai et ne se remettant jamais en question. Non, je vais affirmer que Julien Leclercq est un futur grand, peut-être bien le sauveur que le cinéma français attend depuis la guerre, que son film est d'une époustouflante virtuosité sémantique et visuelle (dans quarante ans on fera encore des thèses dessus) et que ne pas aimer Chrysalis est une impardonnable faute de goût. A une époque où les madones offusquées par la violence d'un simple argument se donnent le droit de vie ou de mort sociale sur tout à chacun, et surtout sur ceux avec qui elles ne sont pas d'accord, pour mieux imposer leur propre vision de la tolérance discursive, je pense sincèrement qu'il est temps de virer ma cuti, la sortie de Chrysalis ayant été chez moi l'évènement déclencheur. En effet, ras le bol de tous ces bileux fielleux rageux qui ne font rien qu'expliquer leur point de vue quand tout ce que l'on veut, c'est juger sommairement, rabaisser autrui en une phrase, résumer une vie à un insatiable besoin de projeter de la bile, pour enfin, du haut de notre clavier sentencieux, se sentir grand seigneur. Chrysalisest donc un chef-d'œuvre, et ceux qui ne sont pas d'accord sont de simples abrutis. Chrysalis Réalisateur : Julien Leclercq Scénario : Julien Leclercq, Nicolas Peufaillit, Franck Philippon & Aude Py Production : Franck Chorot Photo : Thomas Hardmeier Montage : Thierry Hoss Bande originale : Antonin Dvorak, Jean-Jacques Hertz & François Roy Origine : France Durée : 1h31 Sortie française : 31 octobre 2007