Le Bagarreur

The fists that built America

Affiche Le Bagarreur

En 1933, la vie n’est pas facile à la Nouvelle Orléans. C’est la Grande Dépression, il n’y a plus de travail, plus d’argent, plus grand-chose. Un des rares secteurs demeurant aussi florissant que populaire est celui des combats de rue clandestins.


C’est dans cet univers violent et sans pardon que débarque Chaney (Charles Bronson fait de granite et de titane… En un mot comme en cent : l’Homme). Ses extraordinaires capacités de combattant lui attirent rapidement un manager, le combinard Speed (James Coburn, impérial en loser grande gueule). Fort de cette association, Speed espère chiper le titre du roi du circuit à son rival de toujours, le redoutable Chick Gandil, qui n’est pas vraiment disposé à se laisser dépouiller.

Installez-vous. Allumez-vous donc un cigare. Sifflez, hurlez, applaudissez : le match va commencer.


ARGENT TROP CHER
Oubliez toute idée de glamour, jetez le clinquant aux ordures. Il n’y a rien de rutilant ici, rien de propre, rien de lumineux. On est très loin de l’horripilant côté bling bling que la boxe moderne a tendance à afficher (merci Las Vegas, merci Don King). D’entrée de jeu, Hill nous montre l’envers du décor : la crasse et la décrépitude. Les rues ne sont faites que de maisons délabrées, qu’il s’agisse de la pension de famille minable dans laquelle Chaney élit domicile ou encore du logis misérable du love interest de ce dernier, la très belle Lucy (Jill Ireland, qui d’autre ?). Les combats ont lieu près de gares de triage sales et désaffectées, dans des hangars abandonnés, à l’intérieur d’usines désertes, sur le pont détrempé de bateaux de pêche bouffés par la rouille.


Quant au business, il se règle dans des bouges sordides ou des bars perdus fréquentés par des bouseux cajuns. Même le look du personnage de Chaney ne paie pas de mine. Une chemise à la propreté douteuse, une casquette constamment enfoncée sur la tignasse : on a déjà vu plus classe (notons cependant que ce look aura très certainement tapé dans l’œil d’un certain Eric Powell pour sa grande création, l’extraordinaire comics The Goon).

Bref, ce n’est pas pour rien qu’on a appelé cette période la Grande Dépression. Plus symbolique encore de cette déchéance absolue, la première rencontre entre Chaney et le bras droit de Speed, Poe (Strother Martin, lunaire à souhait), se passe dans un cimetière. Comme si l’économie à l’agonie signifiait inéluctablement la fin de la société. Comme si les protagonistes étaient déjà morts.


Le Bagarreur
 

Dans de telles conditions, la thématique de l’argent prend évidemment toute son importance. En fait, la première phrase du film annonce immédiatement la couleur : à un Chaney réclamant silencieusement du café, la serveuse répond un cinglant "Faut payer la troisième tasse".
Tout est dit. Désormais, plus rien n’est "free" en Amérique. La "liberté" (car si le terme "free" peut se traduire par "gratuit", il a aussi et avant tout le sens de "libre") est irrémédiablement perdue… pour autant qu’elle ait jamais existé. C’est bien simple : TOUS les dialogues tournent autour de l’argent. TOUTES les relations entre les personnages sont conditionnées d’une façon ou d’une autre par le facteur "argent". TOUTES les actions des protagonistes se justifient, de près ou de loin, par l’argent.

La première réplique de Speed ? Un boniment incitant les parieurs à miser sur le combat. La pierre d’achoppement sur laquelle la relation entre Chaney et Lucy se disloquera ? L’indépendance financière de Lucy et la manière dont celle-ci l’obtiendra. Le début des ennuis de Speed ? Le non-remboursement d’un prêt consenti par des usuriers mafieux.

Et ainsi de suite.


Corollaire prévisible de ce contexte : le facteur humain n’a plus beaucoup d’intérêt. On jauge le combattant comme un maquignon (ou un équarisseur…) évaluerait un cheval de trait. En attestent très clairement l’examen "médical" auquel procède Poe lors de sa rencontre avec Chaney, ou bien encore les commentaires que le même Poe lâche sur le physique impressionnant du premier champion de Chick Gandil. L’homme n’est plus envisagé que comme une marchandise ou une machine, précieuse tant qu’elle remplit son office mais totalement interchangeable une fois qu’elle ne donne plus satisfaction.

Hill illustre ce concept via un plan magistral où l’on voit le premier combattant de Speed, vaincu, à terre, le visage sanguinolent, regardant un Speed dédaigneux recompter d’un air dépité sa liasse de billet.

Mais plus encore que Speed, c’est le personnage de Chick Gandil qui incarne à la perfection cet état d’esprit : une fois son poulain battu par Chaney, il tentera de racheter à Speed le contrat du nouveau champion. Sa manière de traiter directement avec Speed, en ignorant totalement un Chaney pourtant bien présent dans la pièce et premier concerné de la transaction, est révélatrice. Le refus de Chaney de se faire racheter par Gandil ne changera pas la ligne directrice de ce dernier. Son combattant est périmé, il lui en faut un nouveau. Et si ce n’est pas Chaney, il ira en embaucher un ailleurs. C’est ainsi qu’il fait venir un terrible cogneur de Chicago. La démonstration est d’une certaine manière effrayante. En effet, même après qu’elle ait clairement montré ses limites, même après qu’elle ait mis toute une société à genoux, on continue à respecter jusqu’au bout la logique de l’économie : quand on n’a pas le produit désiré à portée de main, on l’importe.

Bref, la crasse est partout, l’argent est partout et l’humain n’est nulle part.

Le titre du film ne nous ment pas : bon dieu oui, les temps sont durs. Ils l’ont toujours été.


FIGHT CLUB
Dans tout film traitant de boxe, un point crucial est bien entendu la gestion des combats par le réalisateur. Les affrontements seront-ils crédibles ? On a tous en mémoire des scènes de bagarres où les coups sont visiblement portés à un demi mètre du visage de l’adversaire. Or il n’y a pas de meilleur moyen pour que le spectateur décroche instantanément du combat et des enjeux de celui-ci. D’autre part, la mise en scène réussira-t-elle à capter toute l’intensité du duel ? Les acteurs en feront-ils trop ? Ou bien pas assez ? La chorégraphie des coups sera-t-elle lisible ? On peut immédiatement rassurer l’amateur : dans Hard Times, Hill soigne particulièrement les combats. Ils sont âpres et violents. Secs, virils. Sans frime ni esbroufe. Ils sont réalistes. Ils sentent la sueur. Ils sentent la rue. D’autre part, Hill n’a pas oublié de personnaliser les styles des combattants, assez différents les uns des autres : pour preuve, il faut comparer la technique old school du premier poulain de Gandil face à celle, plus "moderne" de son successeur. Hill se permet même de se passer de montage pour nous décrire avec emphase l’entraînement du héro ou encore l’ascension aussi épique qu’irrésistible de celui-ci. Pas de solution de facilité dans ce film.


Mais Hill ne s’arrête pas là. Il parvient à illustrer ses différentes thématiques via ses combats. Prenons la Grande Dépression par exemple. On a signalé à quel point la période était difficile. Les gens n’ont plus rien à part leur corps, l’ultime possession. Au début de chaque duel, les hommes se montrent leurs mains vides, paumes et dos. Evidemment, cela sert à indiquer qu’ils combattent bien sans armes ni artifices. Mais la symbolique va au-delà de ça. Les richesses ne comptent plus. Le métier ne compte plus. Les vêtements ne comptent plus (ils combattent torses nus). Le passé ne compte plus. Il n’y a plus que le présent, les poings, et la manière de s’en servir.

Plus fort encore, Hill réussit à donner une résonance toute particulière à chacun des combats de Chaney : mis les uns à la suite des autres, il s’agit ni plus ni moins d’une allégorie de la notion de propriété et des différentes étapes composant celle-ci. Ainsi le premier combat est un acte de présence. Avec cette victoire initiale (obtenue après un unique coup de poing !), Chaney signale de manière fracassante son existence au petit monde de la boxe clandestine de la Nouvelle Orléans. Hill en profite pour nous donner un premier plan iconique de Bronson : une légère contre-plongée sur Chaney, à la limite de la vision subjective de l’homme étendu pour le compte. Tout comme ce dernier, le spectateur est terrassé par la surprise devant les capacités de cogneur de Chaney.


Le Bagarreur
 

Après le "Je suis là" vient logiquement le "Je veux ça". Le deuxième combat de Chaney l’oppose à un boxeur cajun. La raison de ce combat est fort simple : il s’agit de lever des fonds pour avoir le droit d’affronter le champion en titre et poulain de Gandil. En bref, ce combat est l’expression concrète de la formulation d’un désir. Au lieu de le dire avec sa voix, Chaney le dit avec ses poings. Et ce qu’il veut, c’est la place de champion, purement et simplement.
Comme troisième étape sur le cheminement de la propriété, nous avons la prise de possession. C’est tout l’enjeu du troisième combat de Chaney, au cours duquel ce dernier est opposé au champion de Gandil et actuel roi du circuit.

Hill soigne tout particulièrement l’ambiance de cet affrontement. Ainsi, alors que Poe, Speed et Chaney traversent les couloirs de l’usine désaffectée en direction du ring, on entend déjà les cris et clameurs de la foule chauffée à blanc avant même de la voir. De la même manière, le décor du combat est différent des autres : le duel aura lieu dans une véritable cage. Le concept d’ultimate fighting n’est pas loin.


Le cadrage participe lui aussi à faire monter la tension, en insistant sur les visions en plongée de l’arène pendant le combat. L’idée est bien présente : l’enjeu du combat dépasse de très loin les protagonistes. Bref, Hill met clairement en scène cette bagarre comme une sorte de "duel ultime", alors que, de manière ironique, ce n’est même pas le vrai dernier combat que Chaney aura à mener. La victoire de Chaney lors de ce duel au sommet lui apportera le titre (officieux, bien entendu) de roi du circuit. La prise de possession se rapproche fort de l’usurpation. Mais bien souvent, gagner le droit de s’asseoir sur un trône est plus facile que de défendre ce droit.

Arrive alors le dernier affrontement. L’étape finale pour transformer le "Je prends ça" en "Ceci est à moi".


Chaney doit combattre Street, le nouveau crack de Gandil, venu expressément de Chicago pour l’occasion. En mettant KO son dernier adversaire, Chaney fait bien plus que gagner de l’argent. Il pérennise sa possession. Il la transforme en propriété. Il la transforme en droit. Il proclame à tous : "Je suis le champion, je le reste et vous ne pouvez m’en empêcher. Vous ne pouvez me reprendre ce que j’ai gagné".


Comment disait Proudhon, déjà ? Ah oui : "La propriété, c’est le vol".

Don't acte.

NOUS AVONS PERDU CE SOIR
On a précédemment souligné le caractère crucial du facteur argent en tant que moteur d’action des héros. Cependant, Hill a bien conscience que s’en tenir là ne serait pas suffisant. Oui, tous les personnages sont intéressés par le fric, mais c’est loin d’être leur seule motivation, loin de là. Ainsi, la plupart des protagonistes sont des outcasts, des gens désirant être reconnus d’une manière ou d’une autre mais désespérant d’y arriver. Des gens qui semblent tous fuir quelque chose. Probablement eux-mêmes, en fait. D’où leurs échecs perpétuels.


Prenons Speed pour commencer. Il brûle d’être vu comme le meilleur manager, le meilleur combinard. Mais en réalité, il est toujours plus ou moins considéré comme un guignol par la profession ; que cela soit par le manager cajun Pettibon qui refusera de le payer après que Chaney ait pourtant battu son cogneur, ou par Chick Gandil qui lui fera l’affront d’exiger une garantie de 5000 Dollars avant de lui laisser affronter son champion, ou encore par les usuriers mafieux, méfiants (à juste titre !) face à sa réputation de mauvais payeur. La présence de Chaney est donc pour Speed le meilleur moyen de prendre la place qu’il estime lui revenir de droit.

Les choses semblent lui sourire un moment… mais le naturel revient vite. Speed reprend sa mauvaise habitude de joueur compulsif. Ou plus précisément, de perdant compulsif. Il dilapidera aux cartes tout l’argent récolté lors de la victoire contre le premier champion de Gandil, ce qui lui vaudra d’être dans le collimateur des usuriers qu’il n’a toujours pas remboursés. Même après que Chaney l’aura tiré d’affaire et donné une part de son argent après le dernier combat, Speed n’aura toujours pas compris la leçon. Il proposera même à Poe de quitter New Orleans pour aller visiter les casinos de Miami. Comme si c’était un réflexe intrinsèque à sa nature de gars issu de la low-class.

En fait, c’est bien là tout le problème de Speed. Plus encore que l’argent, il ne carbure qu’à la frime. Il faut le voir se rendre au bordel après une déconvenue de plus aux cartes. Il demande à la prostituée comment elle l’a trouvé et celle-ci se met à le complimenter. Alors que les flatteries de celle-ci sonnent horriblement faux, Speed semble s’en contenter. Il dit même qu’il attendait cette phrase. On peut dès lors se poser la question : se rendait-il aux putes pour baiser ou pour être complimenté / baisé ? La frime. Toujours la frime. L’échec. Toujours l’échec.

Mais pouvons-nous vraiment lui jeter la pierre ? Après tout, quatre-vingt ans après la crise de 1929, la situation économique contemporaine prouve que nous aussi sommes toujours aussi cons. Nous aussi, nous persistons à ne pas comprendre la leçon.


Affiche Le Bagarreur
 

Un autre personnage fascinant est l’adversaire de Speed : Chick Gandil. Il veut avant toute autre chose être reconnu comme le roi du circuit des combats clandestins. Une fois que Speed et Chaney l’auront dépouillé de son titre, il utilisera tous les moyens à sa disposition pour récupérer sa position de boss. Il commencera avec la transaction commerciale basique : cela passe par la tentative avortée de rachat à Speed de la moitié du contrat de Chaney puis par l’achat de Street, le cogneur de Chicago. Ensuite, Gandil tentera de jouer la provocation : il jouera sur l’orgueil de Chaney pour le faire accepter un combat contre son nouveau champion. Raté. Il fera donc peser des menaces de mort contre Speed pour décider un Chaney décidément récalcitrant. Et lorsque le dernier combat aura enfin lieu, il n’hésitera pas à inciter de manière bien visible son poulain à tricher afin de remporter la victoire. C’est l’évidence : l’argent n’est plus le moteur de Gandil.
Il paie les intérêts de la dette de Speed, il s’offre un nouveau boxeur, il prend le risque de perdre un nouveau pari. Bref, il dépense bien plus de fric qu’un simple combat ne pourrait le lui rapporter et ce, uniquement pour reprendre aux yeux de tous, mais surtout à ses propres yeux, sa position de patron du circuit. Mais pourquoi une telle obstination ? Pour y gagner quelques frissons ? Pour fuir l’ennui d’une vie sans soucis ? Ou peut-être parce que ce monde clandestin lui apporte le véritable prestige auquel il aspire tant. Ne répond-il pas d’un vague signe de tête miséricordieux lorsque son premier champion l’interroge du regard face à la poursuite ou non du passage à tabac d’un combattant déjà pulvérisé par ses soins ? C’est tout le complexe de Dieu qui est mis en image. Et c’est ce prestige, cette gloire, que Gandil chérit par dessus tout. Ce prestige que sa position de riche industriel ne lui apporte paradoxalement pas vraiment, son argent lui ouvrant certes les portes de la bonne société Néo-Orléannaise mais lui apportant sans doute également un mépris plus ou moins dissimulé envers l’origine de sa fortune : la pêche.

Comme le lui dira d’ailleurs un Speed qui touche où ça fait mal : "Quoi que tu fasses, partout et toujours, on reniflera sur toi une odeur de poisson.".

Phrase qui prend un sens encore plus prégnant quand on se souvient qu’une des bases d’opération de Gandil n’est autre qu’un établissement de bain turc…


On peut également parler des bouseux cajuns et de leur leader Pettibon, qui placent l’orgueil bien au-dessus de l’argent misé sur l’issue du combat. En perdant le match, c’est toute leur communauté qui est déshonorée. D’où leur réaction et leur refus de payer leur dette envers Speed. N’oublions pas non plus le cas de Poe, l’outcast parfait : il faut le voir assister à l’office religieux, seul blanc dans une congrégation entièrement composée de paroissiens noirs. Poe, le pseudo médecin qui n’est jamais allé jusqu’au bout de son cursus universitaire, mais dont les connaissances certes parcellaires sont bien suffisantes pour bénéficier d’une sorte de respectabilité dans le monde étrange de la boxe clandestine. Même Street, le crack de Chicago, n’est pas unidimensionnel. Lors de son duel avec Chaney, il refusera de saisir les rouleaux de métal qui lui tend Gandil pour alourdir sa frappe. Il refusera de tricher. Il veut gagner mais à la loyale.


Le Bagarreur
 

Finalement, c’est peut-être le personnage de Lucy, "l’amoureuse" de Chaney, qui sera la seule à atteindre son objectif dans cette histoire. Elle voulait évoluer dans un monde de richesse et elle y arrivera. Mais le moyen qu’elle choisit pour y parvenir (se faire entretenir par un homme riche et de la haute société) lui coûte sa romance avec Chaney, sa dignité et son indépendance (à laquelle elle attachait prétendument beaucoup d’importance). Un prix probablement trop élevé pour que l’on puisse vraiment parler de réussite. Et c’est lors de sa rupture avec Lucy que le personnage de Chaney évolue enfin. Lui qui, depuis le début du film, n’agit que lorsque de l’argent est en jeu comprend ce que ce genre d’attitude signifie vraiment. Face à un comportement "miroir" du sien (Lucy oublie tout l’aspect émotionnel existant entre elle et Chaney pour partir avec un gars plus friqué), il pose enfin un acte n’ayant plus rien à voir avec ses intérêts financiers. Il décide d’aller sauver un Speed aux abois, alors qu’il a bien plus à perdre qu’à gagner dans cette opération. Il retrouve par la même occasion une certaine humanité. Il atteint ainsi un objectif qu’il ne s’était même pas assigné au départ.

Hill nous offre donc des protagonistes complexes, à la personnalité fort travaillée.

Hill nous offre des gens "vrais", faillibles. Et ce faisant, il intensifie encore l’intérêt des enjeux. L’intérêt des combats.

L’intérêt de son film, tout simplement.


POING FINAL
"In those days, words didn’t say much".


On peut interpréter la tagline du film de deux manières.

La première lecture est que les mots prononcés par les personnages ne veulent effectivement plus dire grand chose. Les paroles données ne valent plus rien. Hill illustre cette idée à plusieurs reprises dans son film : il y a le cajun Pettibon qui refuse de payer après avoir perdu le pari. Sans oublier Speed, qui ne rembourse jamais ses usuriers à temps (malgré ses serments qui ne sont qu’autant d’atermoiements afin de gagner du temps).

La seconde interprétation est encore plus prosaïque : les personnages parlent relativement peu dans ce film. Et quand ils ont des répliques, elles sont soit fatalistes, soit incisives (soit les deux à la fois). C’est tout particulièrement le cas pour le personnage de Chaney. Il parle très rarement, mais ce n’est jamais pour ne rien dire. La technique est habile : son mutisme force ses interlocuteurs à meubler le silence. A parler. Et donc à se découvrir. On en est presque à une application de la maïeutique chère à Socrate.


Assez logiquement, toute la démarche cinématographique de Hill s’inscrit ici dans le prolongement de cette idée. Les paroles n’ayant comme on l’a vu que peu d’importance, les images ainsi que les actes prennent du coup une résonance toute particulière. Hill va donc déployer tout un art de la mise en scène pour souligner les gestes et autres attitudes plein de sens de ses personnages.

Prenons la première rencontre entre Speed et Chaney : c’est Chaney qui s’impose à la table de Speed. Chaney va jusqu’à directement se servir à même son assiette, sans lui demander son avis. Le message est clair : "Maintenant, tu es mon gagne-pain".

La rencontre entre Chaney et Lucy ? Même combat : Chaney repère Lucy dans un café, s’approche de sa table et pose sa casquette sur la patère du banc en vis-à-vis de Lucy. Le geste de prise de possession est limpide : "A présent, tu es à moi".

Même la passation de pouvoir entre l’ancien champion de Gandil et le nouveau, Street, se fait de manière symbolique : Gandil attend l’arrivée du nouveau crack à la gare, accompagné par son premier poulain. Street arrive et dépose sa valise à terre. Silencieusement, il indique à son prédécesseur de porter la valise. Ce dernier refuse puis devant le regard de Gandil, s’exécute. Pas besoin de longues explications : tout le monde a compris qui est l’homme qui compte à présent.


Le Bagarreur
 

De la même manière, les différentes étapes du cheminement (émotionnel ou "professionnel") des protagonistes seront bien souvent résumées par une image, un plan, une idée.
Exemple : lors de la rencontre entre Chaney et Speed, ce dernier mangeait des huîtres pour son repas. Il affirme même en être friand. Plus tard, lorsque Chaney et lui seront devenus les patrons du circuit, Gandil les convoquera à son bureau. C’est là qu’on s’aperçoit que l’entreprise de Gandil est spécialisée dans la pêche des huîtres. Et pas n’importe lesquelles, s’il vous plaît : "Highest grade of oysters" comme l’annonce l’affiche à l’entrée du débarcadère.

D’ailleurs, toute cette convocation prend une symbolique double : non seulement de par cette image de l’huître mais également du fait que pour se rendre chez Gandil, Speed et Chaney doivent traverser le fleuve. Ils changent de rive. Ils jouent dans la cour des grands.

On retrouve ce genre d’illustrations à d’autres reprises tout au long du film.


Lorsque la bande fête dans un cabaret le titre conquis à Gandil, la décoration du troquet est composée de motifs de cartes à jouer, comme si la future déchéance de Speed, qui est sur le point de perdre au jeu toute la somme engrangée, était déjà inscrite sur les murs les entourant. Et lorsque Lucy expliquera à Chaney que leur relation est terminée, on entendra dans le lointain une sirène de bateau. Comme si le signal du départ avait retenti pour Chaney.


En peaufinant ainsi le moindre petit détail de ce qui demeure un premier (!) film, Hill démontre une rare maîtrise des enjeux et de la narration. Il prouve qu’il a déjà tout compris.

Finalement, la conclusion parfaite est lancée par Speed, juste après la victoire finale de Chaney : "Ce qui vient après le plaisir de gagner, c’est le plaisir de perdre".

Les temps sont peut-être durs, c’est vrai. Mais tant que de tels films seront faits, les cinéphiles ne seront jamais perdants.


HARD TIMES
Réalisateur : Walter Hill
Scénario : Walter Hill, Bryan Gindoff & Bruce Henstell

Production : Lawrence Gordon, Fred Lemoine & Paul Maslansky
Photo : Philip H. Lathrop
Montage : Roger Spottiswoode
Bande originale : Barry De Vorzon
Origine : USA

Durée : 1H33
Sortie française : 1975




   

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