La Traversée Du Temps

Autant en emporte le temps

Affiche La Traversée Du Temps

Lorsque l’on évoque l’adaptation ciné d’un phénomène littéraire mettant en scène un trio d’adolescents perturbé par des premiers émois amoureux et les capacités fantastiques de l’un d’eux, difficile de penser à autre chose que Twilight. C’est dire à quel point il est urgent de s’intéresser à Mamoru Hosoda et sa Traversée Du Temps.


Une œuvre a priori aussi légère que sont cul-cul la praline les tourments de Edward Cullen et sa belle mais qui se révèle d’une remarquable profondeur et subtilité. Il est vrai qu’il était bien difficile de présager d’une telle réussite artistique au vu des travaux de Hosoda, travaillant en tant qu’animateur clé pour la Toei sur des épisodes de séries impersonnelles comme Dragon Ball Z, Slam Dunk ou Sailor Moon. On pourrait inclure dans ses produits alimentaires et insignifiants les deux moyens métrages consacrés aux Digimon (et regroupés pour former Digimon The Movie sorti en 2001) ou les deux épisodes réalisés pour la série Magical DoRéMi (initiation d’une petite fille recueillie par une sorcière décidée à en faire une véritable consoeur) mais il semblerait que le film des Digimon ait inspiré, de plus ou moins près, Summer Wars sorti dernièrement sur les écrans (à ce qu’il paraît c’était le 9 juin 2010…On va y revenir) quand certains plans de la sorcière magique se retrouvent à l’identique dans La Traversée Du Temps !

La Traversée Du Temps
A gauche Magical DoRéMi, à droite La Traversée du Temps


Toujours pour la Toei, il s’est attelé à la réalisation du long métrage tiré de la série animé One Piece mais apparemment rien de transcendant justifiant l’intérêt grandissant pour ce réalisateur. Cependant, pour que Hayao Miyazaki désire l’intégrer au studio Ghibli en le propulsant au premier plan en lui confiant la réalisation du Château Ambulant, c’est que le bougre doit avoir un sacré potentiel. Et si finalement le papa de Totoro reprend la main c’est parce que Hosoda a du mal à se plier aux exigences artistiques du maître et rechigne à concéder la moindre parcelle de liberté (c’est en tout cas ce que l’on devine considérant l’emprise de Miyazaki sur son studio et ce qui transparaît au cours des différentes interviews de Hosoda tant ce dernier essaye de se montrer le plus discret possible quant au différend les opposant). Une éviction qui ne doit pas être considérée come un échec mais qui dénote au contraire de la forte personnalité de cet artiste talentueux.
Et du talent, Hosoda en a plein les mains comme le démontre avec brio son Superflat Monogram, film commercial d’un peu plus de cinq minutes pour la marque Louis Vuiton où il rend un brillant hommage à l’artiste Takashi Murakami. Hosoda rejoint les studios Madhouse alors en plein essor et où il va s’épanouir, concoctant en 2006 le réjouissant La Traversée Du Temps. S’il  ne joue pas de manière endiablée avec la démultiplication des possibles et de leurs effets paradoxaux comme Robert Zemeckis avec sa trilogie Retour Vers Le Futur ou s’il ne propose pas des images aussi éblouissantes que Makoto Shinkai et sa Tour Au-Delà Des Nuages, il parvient comme ce dernier à transcender une pure intrigue de shôjo soumise aux codes science-fictionnels en captant avec justesse les préoccupations de ses contemporains (avec la bombe A comme traumatisme souterrain) pour former des émotions universellement touchantes.

La jeune Makoto, lycéenne à l’allure de garçon manqué, vit une existence paisible en compagnie de ses camarades de classe Kosuke et Chiaki. Trois amis dont l’activité est rythmée par des cours suivis mollement, des ballades en vélo et des parties de base-ball leur permettant autant d’échanger des balles que leurs aspirations. Un trio également défini par une insouciance marquant plus profondément Chiaki et surtout Makoto incapable de se "projeter" dans l’avenir en déterminant un objectif à atteindre. Mais ce goût immodéré pour l’instant présent et les petits plaisirs de la vie (déguster un flan qui n’attend que vous dans le frigo) va être contrarié d’une part par une élève secrètement amoureuse de Kosuke et qui se décide à lui déclarer sa flamme et d’autre part par l’étrange pouvoir acquis inexplicablement par Makoto de voyager dans le temps. Des aventures prioritairement sentimentales débordant d’humour et d’amour refoulé qui vont peu à peu faire prendre conscience aux trois protagonistes l’importance de leur environnement immédiat (camarades de classe, famille) et la nécessité de ne plus s’enfermer dans le cocon protecteur du seul instant présent. Les retours en arrière seront avant tout envisagés par Makoto pour modifier ou corriger des petits riens permettant d’améliorer sa petite vie et carrément de la prolonger en échappant à un accident de vélo mortel.

La Traversée Du Temps
 

Outre les temporels, La Traversée Du Temps cultive les paradoxes, notamment celui de la distribution rachitique de ce film enchanteur et multi récompensé dans les festivals où il a été présenté, qui en juillet 2007 bénéficia dans l’Hexagone d’une sortie en fanfare sur quatorze pauvres écrans. Sans doute pour ne pas faire de l’ombre à Harry Potter Et L’Ordre Du Phénix… Il y a du mieux avec Summer Wars distribué dans trente-huit salles mais ce n’est tout de même pas Byzance. Il est incroyable de voir l’évolution de l’exposition de la japanime en France, large et diversifiée à l’orée des années 2000 puis réduite à sa portion congrue quelques années plus tard. Peut être la succession d’œuvres particulièrement exigeantes (intellectuellement et émotionnellement) comme Ghost In The Shell 2 de Mamoru Oshii et les films de Satoshi Kon (Millenium Actress, Tokyo Godfather, Perfect Blue) peinant à trouver leur public peut en partie l’expliquer. Ou bien s’agit-il d’un énième dommage culturel du travail de sape de longue haleine des détracteurs (hier Ségolène Royal, aujourd’hui Zemmour rivalisant de mauvaisefoittitude et d’ignorantitude) des japoniaiseries du dangereux gang de Dorothée vouant la production nippone aux gémonies ? S’il est difficile et sans doute exagéré de rendre leurs aboiements directement responsables, le manque d’intérêt des médias généralistes pour des productions autres qu’issues du studio Ghibli est problématique et questionne une ouverture d’esprit, une curiosité de plus en plus anesthésiée.
Pourtant le Japon ne propose pas que des O.A.V de séries cultes exclusivement réservés aux fans purs et durs. Il n’a qu’à voir la diversité offerte par les studios 4°C (Mind Game, Amer Béton) ou MadHouse donc (deux segments des Animatrix, Métropolis ou les chefs-d’œuvre de Kon). Des œuvres unanimement consacrées dans les festivals, reconnus par les critiques mais demeurant peu accessibles et promues pour le grand public. Des verrous culturels et économiques qu’il va être difficile de forcer quand bien même ces films animés se montrent la plupart du temps plus inventifs et ambitieux que la majorité de la production traditionnelle. La firme Marvel a d’ailleurs bien intégré l’énorme potentiel du studio MadHouse devenu incontournable en signant un récent partenariat pour adapter à la sauce japonaise les fleurons de la firme tels Wolverine et Iron Man (dont les trailers sont plus excitants que leurs récents homologues cinématographiques).

Ainsi, La Traversée Du Temps adapte remarquablement un roman très populaire écrit en 1965 par Yasutaka Tsuitsui puisque au lieu de se borner à une retranscription littérale (comme les nombreuses autres adaptations filmées ou manga) en propose une variation métafilmique, comme si le film de Hosoda était une bifurcation moderne d’un récit traversant les époques. Outre qu’il se déploie dans un contexte contemporain, il fait de l’héroïne originale Kasuko Yoshiyama la tante sorcière de Makoto. Une tante qui avoue sans ambages  à sa nièce qu’elle aussi a dans sa jeunesse expérimenté le voyage dans le temps. Il convient de relever ici que Tsuitsui est également l’auteur du livre ayant inspiré Satoshi Kon pour son génial Paprika. Si les thèmes et le traitement diffèrent (on est ici bien loin des délires débridés permis par la DC Mini), on constate la même volonté d’opérer un rapprochement d’univers et / ou d’instants divergents afin d’accorder des aspirations individuelles.
Et pour ce faire, Hosoda use d’une drôlerie de tous les instants où le slapstick côtoie le comique de situation mais sans évacuer une gravité de plus en plus pressante. Il faut souligner le travail de caractérisation des trois principaux personnages qui s’applique également dans leur manière différente de lancer la balle de base-ball. Excellente idée également de faire correspondre aux sauts temporels de Makoto les sauts physiques qu’elle doit effectuer pour retourner en arrière. Ce qui donne lieu à des moments très drôles où elle déboule d’on ne sait où en roulé-boulé.

La Traversée D u Temps
 

Mais le plus remarquable sont les nombreux motifs associés à cette temporalité contrariée et qui ici acquièrent une signification profonde. Tout d’abord LA séquence du film où, pour éviter un drame, nous voyons Makoto lutter pour rester dans le cadre puis le déborder dans une course allant de la droite de l’écran vers la gauche, donnant l’étrange et incroyable sensation que Makoto remonte la pellicule et donc le temps diégétique.

Puis, il y a la manière de lancer la balle de base-ball, la trajectoire rectiligne et puissante laissant peu à peu la place à une trajectoire incurvée. Chiaki initie ainsi Makoto à ce lancer particuliers où la balle effectue une courbe imprévisible et que seuls les plus grands joueurs peuvent maîtriser. Une métaphore rendue encore plus signifiante lorsque l’on connaît le véritable statut de Chiaki. Enfin, la résurgence du passage à niveau où survient l’accident mortel de Makoto permet l’exploration récurrente d’une même séquence puisque malgré les modifications apportées et de nouvelles alternatives créées, elle y reviendra constamment. Une croisée des chemins qui donne lieu à une des plus belles variations lorsque Chiaki et Makoto déambulent parmi les passants immobilisés par l’arrêt soudain du temps. C’est d’ailleurs lors de cette séquence que Chiaki lui dit qu’il l’attendra dans le futur. Une croisée des chemins encore symbolisée par les derniers jours vécus au lycée avant de s’orienter vers des choix d’adultes et qui déterminent l’ambiance mélancolique de ce film magnifique.

Et puis, avec ces histoires d’arrêts et de bonds successifs du temps, la façon dont Hosoda traite la jeunesse, impossible de ne pas envisager son film comme l’expression du désir de retrouver les jours heureux d’avant l’incident, ici l’accident de vélo mais plus profondément celui lié à l’explosion d’Hiroshima. Après Otomo qui dans Akira a exorcisé ce traumatisme en faisant exploser à l’écran une Néo-Tokyo, le leitmotiv imprégnant désormais la culture japonaise sous toutes ses formes est de ce constituer un refuge pour tenter d’oublier voire de s’oublier soi-même (d’ailleurs les otakus et le superflat expriment ce besoin de se renfermer sur soi, une culture, un mode de vie, des mondes imaginaires). Et La Traversée Du Temps n’est rien d’autre que le poétique parcours initiatique d’une jeunesse qu’il faut ramener à se responsabiliser sans oublier ou renier ses rêves.

Du bien bel ouvrage qui attise la curiosité de voir les improbables Digimon, Le Film et autres Magical DoRéMi, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes de ce film à découvrir ou redécouvrir d’urgence.


TOKI O KAKERU SHÔJO
Réalisateur : Mamoru Hosoda
Scénario : Satoko Okudera d’après le roman de Yasutaka Tsuitsui
Producteurs : Jungo Maruta, Shinishirao Inoue, Takeshi Yosuda…
Montage : Shigeru Nishiyama
Bande originale : Kiyoshi Yoshida
Origine : Japon
Durée : 1h38
Sortie française : 7 juillet 2007




   

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