BIFFF 2014 : Killers

Réseaux sociopathes

Affiche Killers

Le bouche à oreille et la présentation par les officiels du festival étaient unanimes : Killers est LA nouvelle bombe venue d’Asie, celle dont la violence sèche et sans pardon allait nous mettre à genoux.


Et il est vrai que le pitch annonçait toute une série de promesses plus emballantes les unes que les autres. Jugez plutôt : dans le coin droit du ring, Nomura, golden boy à l’éclatatante réussite le jour et tueur en série régulant la surpopulation urbaine de Tokyo la nuit (oui, ça fait bien sûr penser à American Psycho, mais cet inévitable rapprochement s’efface assez vite). Petite particularité : Nomura n’hésite pas à diffuser sur certains sites Internet (très) spécialisés des vidéos reprenant le produit de son dur labeur (c’est son côté "pute à clic", on ne va pas le juger).

Killers

Dans le coin gauche du ring, Bayu, journaliste indonésien qui a eu le grand tort de s’attaquer aux pratiques douteuses du caïd mafieux local. Résultat : pas terrible pour Bayu, qui a vu sa cible s’en sortir blanchie par la justice, sa carrière jetée aux toilettes et son couple partir en lambeaux. Heureusement pour lui, il lui reste les vidéos diffusées par Nomura, qu’il regarde en boucle histoire de se détendre après une dure journée (c’est toujours mieux que The Voice). Une agression ratée sur sa personne plus tard, c’est la révélation : lui aussi va se la jouer tueur en série, mais dans le segment vigilante (goût Dexter avec quelques relents Punisheresque) plutôt que dans la catégorie malfaisant. Et tant qu’à faire, lui aussi va diffuser sur le Net des vidéos de ses bonnes œuvres. Nomura ne reste pas insensible à ce qu’il considère comme un hommage et contacte Bayu pour donner quelques conseils de pro à cette jeune recrue fort prometteuse…

Justement, plein de promesses dans ce film, disait-on, encore renforcées par la présence au rang des producteurs d’un Gareth Evans auréolé de l’énorme succès de The Raid, sans même parler de sa suite, The Raid 2, qui a retourné la tête d’à peu près tous ceux qui l’ont déjà vu. Malheureusement, ces promesses, ni Kimo Stamboel ni Timo Tjahjanto (le duo de réalisateurs aux commandes de ce Killers) ne semblent capable de les tenir et de les concrétiser à l’image.
On voit très vite sur quelles terres ils ont voulu braconner : The Chaser de Hong-Jin Na. Ou encore I Saw The Devil de Kim Jee-Woon. Bref, le polar braqué psycho-killer, grande spécialité (à la limite de la chasse gardée) sud-coréenne de ces dernières années, est très clairement une influence prépondérante pour notre dynamique duo : le visuel, la thématique, le parti-pris narratif de se pencher sur le point de vue du serial killer... La parenté est évidente.

Killers

Il y a pires sources d’inspiration. Pourtant, Killers ne parvient jamais à égaler ou ne fût-ce qu’à approcher la qualité des œuvres précitées. Car ces dernières ne se contentaient pas de nous plonger dans l’ultra-violence glauque (que celle-ci soit physique ou psychologique), leur propos était également soutenu par une mise en scène au rasoir (comment oublier la scène du taxi de I Saw The Devil ?), des acteurs charismatiques, un scénario impitoyable et un sens du rythme relançant constamment la machine. Bref, chacune de ces qualités nourrissait et renforçait les autres pour élever encore le produit fini au-delà de son propos initial. Or on comprend vite à la vision de Killers que de cette source vive, Stamboel et Tjahjanto n’ont retenu que la surface. Et lorsqu’on essaie d’un peu creuser au-delà, de voir ce que le bébé a réellement dans le ventre, on s’aperçoit très vite que Killers est une belle coquille vide.

Belle car techniquement, c’est du travail soigné. La mise en scène, sans jamais être novatrice, reste lisible. Point de scènes fabuleuses, mais pas de cadrages aveugles non plus. Vide, car narrativement parlant, Killers se complaît dans l’autosatisfaction. L’intrigue initiale n’est jamais dépassée, la faute à une écriture qui s’est enferrée dans un concept faussement intelligent (deux tueurs en série éloignés l’un de l’autre tant géographiquement que caractériellement correspondent sur Internet) qu’elle s’est imposée à elle-même. Ainsi, les différentes pistes envisagées au cours du récit sont soit abandonnées après avoir été juste effleurées (le trauma initial du tueur japonais), soit mal exploitées (la relation "épistolaire" des deux tueurs qui tourne à vide, la romance du Japonais et de la fleuriste dont le dénouement se passe carrément hors-champ) par les réalisateurs, ceux-ci préférant se focaliser sur l’accumulation de scènes redondantes (les dialogues entre les deux tueurs sur le forum Web ne font JAMAIS avancer l’intrigue) plutôt que de peaufiner l’ossature de leur histoire. Cela ne serait pas trop gênant si on pouvait se consoler avec des scènes chocs bien senties. Hélas, si ces passages ne sont pas rares, le rythme mal dosé du métrage amoindrit considérablement leur impact une fois qu’ils se décident à enfin arriver.

Killers

Un point sur lequel l’intérêt aurait justement pu rebondir était ce dédoublement de l’action sur deux territoires bien distincts : l’Indonésie et le Japon. Là encore, la belle occasion qui se présentait aux metteurs en scène de greffer ce particularisme aux enjeux de leur histoire est complètement loupée, on s’aperçoit rapidement que cette bi-localisation est un simple gadget. Certes, les différences d’identités visuelles entre les deux pays sont mises en avant de manière, si pas intelligente, du moins réfléchie: froideur et sècheresse des décors, solitude émanant de chacun des extérieurs pour le Japon ; omniprésence humaine, chaleur, moiteur et anarchie urbaine pour l’Indonésie. Mais ces idées ne dépassent jamais le gimmick et restent dormantes. Elles n’ont jamais de réel impact sur le fond de Killers. En fait, on en vient vite à se dire que les deux tueurs pourraient aussi bien habiter le même pays, voire la même ville sans que cela ne change quoi que ce soit à l’histoire.

Enfin, la vague réflexion condamnant le voyeurisme morbide de l’usager d’Internet – on insiste à plusieurs reprises sur le compteur de vues des vidéos des meurtres – tombe à plat, le sujet ayant déjà été abordé avec bien plus d’à-propos et de bien meilleure manière dans d’autres médias. Pour les curieux, matez-vous l’épisode Mikado de la deuxième saison de Millenium, le deuxième chef-d’œuvre de Chris Carter. Tout y était déjà, et ça a plus de quinze ans.
Pas de quoi pavoiser pour Killers, mais l'action et des scènes violentes efficaces (l’immolation d'un pédophile présentés sans chichis) fleurent bon la patte Gareth Evans (le style "un contre cinquante", sans doute). Ne négligeons pas non plus la valeur ajoutée d'un montage intéressant, notamment lorsque celui-ci met en parallèle les doutes et échecs des deux meurtriers.
On retiendra enfin que Stamboel & Tjahjanto font preuve d'un coriace humour noir épiçant l’histoire de manière inattendue : la scène au cours de laquelle le tueur japonais tabasse une prostituée avant de la jeter dans son coffre alors que deux policiers sont en train de lui tourner le dos et de discuter de la prune qu’ils vont lui coller pour stationnement gênant est collector. Malheureusement, tout cela ne suffit pas à faire disparaître l’impression persistante avec laquelle le spectateur sort de Killers : beaucoup de foin pour pas grand-chose.

 


KILLERS
Réalisateurs : Kimo Stamboel & Timo Tjahjanto
Scénario : Takuji Ushiyama & Timo Tjahjanto
Production : Gareth Evans, Takuji Ushiyama, Timo Tjahjanto…
Bande originale : Aria Prayogi
Origine : Indonésie / Japon
Durée : 2h17
Année : 2014 




   

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