Anomalisa

Brève rencontre

Affiche Anomalisa

Derrière cette affiche surchargée en injonctions à la dithyrambe se cache le nouveau film de Charlie Kaufman, qui s'est trouvé pour l'occasion une nouvelle famille de doux zinzins.


En 2005, Kaufman monte à New York Theater Of The New Ear, un double-programme de fictions sonores jouées sur scène d'après une idée du compositeur attitré des frères Coen, Carter Burwell. Kaufman écrit la première partie, Hope Leaves The Theater, les auteurs de A Serious Man la seconde, Sawbones. Anomalisa sera créé sur le pouce en remplacement de cette dernière pour cause d'imprévu lors d'une représentation à Los Angeles. Vu l'endroit, quelques producteurs de cinéma sont évidemment dans la salle, et l'idée d'en faire un film devient vite une évidence.

Anomalisa

Entretemps Kaufman se lance dans la réalisation de son premier long, Synecdoche, New York pour y mettre littéralement en scène le petit théâtre de sa vie. Après un tel plongeon dans la double mise en abîme, le scénariste hésite sur la forme à adopter pour sa pièce sonore et se tourne alors vers un ami du lycée, Dino Stamatopoulos, auteur et producteur lui-même proche d'un certain Dan Harmon (Star-Burns dans Community, c'est Dino). Kaufman et Stamatopoulos ont fait leur classe ensemble sur le Dana Carvey Show et sont restés très proches. A ce moment le second travaille au lancement de Starburns Industries, la société de production orientée animation 2D et stop motion d'Harmon, et cherche des projets pour occuper l'équipe d'animateurs qui vient de livrer l'épisode spécial de Community, L'Incontrôlable Noël D'Abed réalisé par Duke Johnson (visible en entier sur son compte Vimeo). Voyant dans l'animation en volume le support idéal pour retranscrire à l'écran la prédominance des voix des personnages (le casting de la pièce se retrouve pour l'adaptation), Kaufman donne un coup de pouce à son ami. Ce qu'explique Dan Harmon à Den Of Geek : "Charlie nous a fait une énorme faveur en nous cédant les droits d'un script que nous n'aurions jamais pu nous procurer par des voies légitimes, mais à condition qu'on le laisse coréaliser le film avec Duke". Une campagne Kickstarter pour financer un moyen-métrage de quarante minutes est lancée, Charlie et Dino récupèrent finalement deux fois la somme demandée, le long-métrage Anomalisa est sur les rails.

Anomalisa

Faut-il encore voir une extravagante mise en abyme dans la forme de cet opus, le septième écrit par Kaufman, qui ramène à la première image de
Dans La Peau De John Malkovich avec son héros marionnettiste ? Car comme Synecdoche, New York, qui 
ne singeait pas la vie mais sa représentation théâtrale, la majeure partie de Anomalisa consiste à la reproduction en maison de poupées des tropes de dramédies (comédies dramatiques jadis) du quinqua du tertiaire en proie à la sourde désincarnation de la vie automatisée et ô combien exténuante : ce passager stressé qui gonfle, ce taxi qui insiste, cette douche mal réglée qui brûle, cette ex qui vexe. Et en plus il pleut. Michael Stone, harangueur des services client, est las de sa vie et du small talk en guise de bruit de fond. Il ne le supporte plus, comme Larry David, autre névrosé de l'abyme bien mise, probablement apprécié de Kaufman si l'on en croit la présence du jingle de Seinfeld. Michael supporte d'autant moins ces vaines discussions du quotidien qu'absolument tout le monde parle avec la même voix, idée géniale héritée de la nature du projet. Vous comprendrez alors que la perception dans le couloir de son hôtel (le Fregoli) d'une voix dissonante, et féminine qui plus est, le mette dans tous ses états. 

Anomalisa

Alors que Kaufman trouve de nouveaux partenaires de jeu, il est étonnant que l'argument de sa nouvelle œuvre rejoigne la dernière en date de Spike Jonze chez qui l'amour, déjà, naissait d'une voix. Pour Jonze, l'enfantin, elle signifiait l'omniscience et la lucidité, ce qui l'amenait à quitter l'homme. Chez Kaufman, le père angoissé, elle est Lisa, l'anomalie issue d'une vendeuse candide et complexée de l'Ohio, ce qui amène l'homme à y renoncer pour retourner à une vie familiale fonctionnelle (il offre un automate de geisha à son gamin et ça passe crème). Avant cela, Michael et Lisa vivent une nuit hors du temps, l'un et l'autre essayant de se persuader avec tendresse qu'il reste encore de la singularité dans leur monde. Une longue séquence de dialogue qui contraste évidemment avec la pluie de paroles insignifiantes dans laquelle se noyait Michael, un Michael qui finit par perdre le masque qui lui fermait le visage. Dans les deux sens du terme, Kaufman oblige. Le dialogue redevient alors une passerelle et non plus une armure, ce qui amène la scène la plus érotique vue depuis un bail sur un écran, confirmant s'il en était besoin que les affects jouent un rôle de catalyseur plus important que les objets qui les animent.

Cette longue parenthèse enchantée rappelle ce qu'était le cinéma pour Kore-eda dans After Life : une machine pour permettre aux morts de remettre en scène le meilleur souvenir de leur vie afin de partir apaisés dans l'au-delà avec une bobine de cet instant sous le bras. Ces vingt minutes avec l'anomalie Lisa semble être la bobine de Charlie Kaufman, mort et vif.




ANOMALISA
Réalisation : Charlie Kaufman & Duke Johnson
Scénario : Charlie Kaufman d'après sa pièce 
Production : Charlie Kaufman, Duke Johnson, Dan Harmon, Joe Russo...
Photo : Joe Passarelli
Montage : Garret Elkins
Bande originale : Carter Burwell
Origine : USA
Durée : 1h30
Sortie française : 3 février 2016




   

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