A La Poursuite De Demain

Dreamcatcher

Affiche A La Poursuite De DemainOn ne remerciera jamais assez Trey Parker et Matt Stone pour avoir indirectement, grâce à un épisode de South Park, convaincu Brad Bird de suivre sa propre voie plutôt que de s'embarquer dans la grosse machinerie Star Wars.


A la place, Bird signe l'enthousiasmant A La Poursuite De Demain, conte initiatique grinçant et subversif sous la patine d'un spectacle familial bon enfant qui intime au retour impérieux du sentiment d'émerveillement, celui qui devrait présider nos actions et créations. Autrement dit, le retour à un imaginaire salvateur trop souvent refréné. Sur un script co-écrit avec Damon Lindelof, l'un des concepteurs de Lost, Brad Bird poursuit le sillon creusé avec Le Géant De Fer, Ratatouille et Les Indestructibles (voire Mission : Impossible – Protocole Fantôme même si la franchise était déjà bien installée) où des êtres doués de capacités les plaçant de facto au ban de l'humanité peinaient à s'affirmer. A La Poursuite De Demain s'intéresse donc à la jeune Casey (Britt Robertson) qui va entrer en possession d'un mystérieux pin's cédé par la non moins mystérieuse Athena (impressionnante Raffey Cassidy), pin's dont le contact plus ou moins prolongé lui ouvrira une fenêtre pour un temps limité sur un monde fantastique (le Tomorrowland du titre en VO) où l'architecture, les moyens de transports, la vie tout simplement, ne semblent obéir qu'à une seule prérogative : libérer et nourrir l'énergie créatrice de ses habitants. Une vision se superposant à la réalité qui sera la boussole d'une Casey déterminée à trouver le moyen d'accéder à cet endroit où tout semble possible.

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Sa fuite en avant la mènera sur la trace de Franck Walker (George Clooney) qui y vécut enfant puis en fut banni pour trop plein de pessimisme. Pris en chasse par une cohorte de robots à l'allure joviale (dont le programme doit s'intituler "détruire en souriant"), ils parviendront à destination grâce à l'aide providentielle d'Athena, déjà recruteuse de Franck à l'époque et qui a décelé chez Casey le même potentiel capable de transformer positivement les mondes en périls. Conçu pour accueillir une élite d'artistes, de scientifiques, de créateurs en tout genre, Tomorrowland s'est peu à peu flétri à mesure qu'il se refermait sur lui-même afin de se protéger de l'apathie généralisée dans laquelle se complaît l'humanité face à la catastrophe imminente. Une isolation forcenée dont est principalement responsable Nix (Hugh Laurie), l'administrateur des lieux régnant désormais sur les vestiges de la cité. C'est lui qui jouera le rôle de l'antagoniste mais plus qu'une figure véritablement maléfique, Nix symbolise l'incapacité (voire le refus) d'envisager le changement. Il représente ainsi la quintessence des adultes auxquels Casey est en bute, déstabilisés par son interrogation ingénue des moyens à envisager pour renverser la situation catastrophique (réchauffement climatique, effondrement économique, conflits...) qu'ils se bornent à dépeindre. Pour changer les choses, il faut d'abord se changer soi et plus globalement les mentalités. Et Tomorrowland dans son entier offrira cette opportunité, la nécessité d'ouvrir son horizon et de nourrir son imagination.

Se basant sur les théories de l'objectivisme chères à Ayn Rand (l'individu à la base de toute morale, partisane du laissez faire, opposée à toute forme de collectivisme, nécessité de ne pas se perdre dans ses émotions mais de se soumettre à la Raison...), A La Poursuite De Demain ne se borne pas à une application stricte de cette doctrine libertarienne (Rafik Djoumi sur Capture Mag expose limpidement la manière dont le scénario en questionne les fondements). Le film de Bird prône plutôt le développement personnel pour atteindre son plein potentiel en passant outre les limitations normatives. Surtout, il s'agit de retrouver et nourrir un émerveillement plombé par les contingences et la morosité ambiante. Et sous la caméra de Bird, cela vaut également pour le médium cinéma et plus prosaïquement les films à grand spectacle dont l'horizon reste désespérément atrophié. Optimisme et rêverie contre défaitisme et cynisme. Ou pour reprendre la métaphore édictée par le film, "nourrir le bon loup".

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FIGHT THE FUTURE
La relation optimisme/pessimisme va donc articuler le récit avec un net penchant pour Casey car son énergie positive est l'élément déclencheur des péripéties. Et même représenter une anomalie systémique tant son action perturbera les probabilités de réalisation de la fin du monde. La dichotomie entre ces deux états d'esprit sera au cœur des interactions humoristiques ou touchantes entre Casey et Franck, engendrant une double narration pour lancer l'histoire. Si ce dernier point peut perturber la mise en route et l'adhésion immédiate à ce qu'il va nous être conté, ce prélude à double détente demeure cohérent avec la logique du récit. En effet, Bird nous présente d'abord l'accession grandiose de Franck enfant au fabuleux Tomorrowland (une célèbre attraction enfantine de Disneyland sert de passage vers un lieu où tout semble vraiment possible) et lorsqu'il bascule abruptement au point de vue de Casey, ce changement de braquet permet d'instaurer le même sentiment décevant et frustrant qui a nourri Franck depuis son bannissement.

Passer du jeune gamin bricolant un jetpack dans la ferme paternelle qui lui permet de survoler Tomorrowland à l'opération de sabotage du programme de démantèlement de la base de lancement de la navette spatiale américaine menée par Casey fait rudement redescendre sur Terre. Dès lors, l'objectif poursuivi sera des plus limpide (et asséné l'air de rien par un souvenir d'enfance de Casey s'intercalant entre les deux récits) : relever la tête et regarder à nouveau vers les étoiles, retrouver cette fascination, sinon perdue du moins largement en sourdine, pour l'inconnu, seule capable de repousser les limites de l'imagination (dessein également au centre de Kill The Moon, l'un des meilleurs épisodes de la saison 8 de Doctor Who). Cette quête pour débrider l'esprit s'illustre magnifiquement dans l'emploi inattendu (et finalement logique si on laisse bourgeonner ses fantasmes, justement) de la Tour Eiffel utilisée comme rampe de lancement d'une fusée steampunk (pas de spoiler, c'était dans la bande-annonce). Ainsi, au mitan du film, et alors que les motivations de Casey, Franck et Athena convergent vers le même objectif (rejoindre Tomorrowland pour changer le futur), le spectateur prend place dans une version sacrément améliorée du premier jetpack de Franck !

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La volonté de retrouver une certaine forme de ravissement est ainsi parfaitement engagée par le parcours de Franck enfant qui, grâce à Athena (on a déjà dit que son interprète est sensationnelle ?), va pénétrer le royaume des dieux de la science de son époque. Muni de son seul jetpack rudimentaire, il va parvenir à la récupérer alors qu'il tombe en chute libre peu après son arrivée. Une séquence dantesque où alternent moments contemplatifs liés à la découverte du lieu et passage endiablé de Franck slalomant entre les bâtiments. Moment euphorisant immédiatement contrarié par le retour à la réalité de Franck le bougon.

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Bird va donc s'ingénier à retrouver cette grâce avec la voie empruntée par Casey, délicieusement chamboulée par les visions que lui procure le fameux médaillon. Un formidable plan-séquence viendra alors concrétiser ses efforts : parvenue en terrain dégagé, Casey peut librement saisir le pin's afin de rejoindre l'extraordinaire ville (rappelant au loin l'élégance de la Cité d'Emeraude du Magicien d'Oz) et explorer plus avant ce rêve éveillé, qui lui aussi s'interrompt brusquement. Une remarquable séquence au double impact. Déjà, l'inventivité et la beauté parsemant la course de Casey dans les méandres de la ville agissent comme de formidables appels d'air, une véritable invitation au voyage. Ensuite, cette séquence constituée d'éléments foisonnants, servie par la fluidité de la caméra, contrastera avec le débarquement du trio de héros sur les lieux désormais à l'abandon, la caméra figée en soulignant l'inertie. 
Ces deux séquences en mouvement continu mettent en exergue l'importance de se projeter toujours plus avant, de ne plus se contenter des images fixes d'un passé rassurant (les échanges entre Casey et son père et la scène dans la boutique de goodies "Blast From The Past" en sont d'indéniables manifestes). Ainsi, les enjeux du récit s'expriment par l'intermédiaire de la mise en scène précise de Bird qui cultive remarquablement émotion et ludisme (l'assaut de la maison de Franck est à ce titre exemplaire). Ses travaux sur des longs-métrages d'animation n'est pas étrangère à l'inventivité affichée ici, tout comme le passage de George Miller par la case Happy Feet lui a permis de peaufiner sa musicalité visuelle dont Mad Max: Fury Road se pose en sublime aboutissement. 

A La Poursuite De Demain

Production Disney, A La Poursuite De Demain ne constitue pas un enfantillage simpliste pour autant, Bird prenant un malin plaisir à bousculer les zones de confort, que ce soit par les relations entre Casey, Athena et Franck, le climax qui ne résout finalement qu'une partie du problème ou l'arc situé dans ce Tomorrowland en friches, volontairement moins vivifiant. Et si la conclusion ne rechigne pas sur l'action, elle culmine davantage dans la résolution émotionnelle de la relation entre Athena et Franck. Tout reste donc à faire dans ce Tomorrowland, un rêve est à bâtir. Ne reste plus à déterminer quelle voie emprunter. Et si cette cité ne devait être constituée que d'une élite triée sur le volet, sa renaissance, sa perpétuation ne pourront advenir qu'en accueillant uniquement les plus doués mais aussi ceux qui demeurent curieux, ouverts et capables de s'émerveiller, de rêver encore. Mais vu le bide du film au box-office, nous ne sommes visiblement pas près de laisser les commandes à la Casey qui sommeille en nous.




TOMORROWLAND
Réalisateur : Brad Bird
Scénario : Damon Lindelof, Brad Bird & Jeff Jensen
Production : Debbi Bossi, Damon Lindelof, Brad Bird, Jeffrey Chernov...
Photo : Claudio Miranda
Montage : Walter Murch & Craig Wood
Bande originale : Michael Giacchino
Origine : Etats-Unis
Durée : 2h10 
Sortie française : 20 mai 2015


BONUS : A History Of Tomorrow, court-métrage d'animation qui conte les origines de Plus Ultra, la société créatrice de Tomorroland.




   

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