Janvier 2010

Relevons la lunette

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La rumeur prétend que nous sommes dorénavant en 2010. La bienséance veut que je vous la souhaite bonne. L'expectative m'incline à penser que l'année 1998 est loin d'être finie...


En novembre dernier, les cinéphiles fêtaient le documentaire de Bromberg & Medrea sur le tournage ahurissant de L'Enfer de Clouzot. Et les amateurs de louer le génie de cet avant-gardiste cherchant à repousser les limites de son art. Clouzot et son équipe avaient en effet dépensé des milles et des cents durant des mois en expérimentant à tout crin, en pure perte, le film ne s'étant jamais fait. Mais l'effort fut jugé respectable. Et il l'était.

En décembre dernier, ces cinéphiles se mirent de manière spontanée à hurler sur leur Twitter, Facebook, blogs et réseaux divers combien la somme dépensée pour réaliser Avatar était "indécente", notamment en période de crise. Il ne fallait évidemment pas attendre de la part des médias français qu'ils expliquent que la somme de 500 millions de dollars annoncée comprenait des investissements lourds voués à être rentabiliser sur le long terme (la structure conçue par Cameron et son équipe devant servir pour d'autres projets), ni que ce budget avait supporté plus de dix ans de recherche et développement. Puis finalement engendré un film, lui.
Non, c'était indécent. Comprendre "américain" dans la bouche d'une partie des observateurs qui verront toujours dans les échecs français le signe de notre avant-gardisme, et dans la réussite des autres la preuve de l'avilissement des masses.

Car maintenant que Avatar a remboursé deux fois sa mise en vingt jours, les mêmes qui pleuraient ces 500 millions foutus en l'air vont évidemment trouver dans ce succès imprévisible (puisque selon cette logique, l'indécence de ce budget naissait de son impossibilité à être recouvré) matière à nourrir leur statut de renégats  se désolant de l'esprit panurgesque de leurs contemporains.
Comment alors l'imprévisible peut-il à ce point devenir prévisible ?
Peut-être est-ce dû à cette faculté cérébrale extraordinaire dont jouissent les éclairés qui consiste à prendre un fait pour le transformer en évidence après ablation de son contexte : voyez par exemple avec quelle régularité le mot "convenu" revient à propos du scénario d'Avatar, et demandez-vous si ces dernières années vous avez vu beaucoup de films mettant en scène un humain contrôlant un corps extra-terrestre par son esprit pour retourner une civilisation contre sa propre espèce. Demandez-vous ensuite si un tel scénario, étalé sur deux heures quarante, dans des salles plus chères qu'à l'accoutumée, avait une chance d'intéresser les familles au point d'y retourner plusieurs fois. Le phénomène n'est pas nouveau.

Aussi, lorsque Haneke mixe La Guerre Des Boutons et Les Dix Petits Nègres, étonnamment personne ne trouve cela "convenu". Mais actionnez le levier "Hollywood", et paf la coterie absolument pas conditionnée glose "Pocahontas chez les Schtroumpfs". Avec des êtres bleus dans un film nommé "avatar", il serait trop convenu de brailler "Vishnu". Le peuple ne peut avoir accès à Vishnu. Le peuple, selon les bonnes gens qui savent reconnaître le bon goût, ne peuvent qu'accéder à Pocahontas et à Peyo, donc pourquoi se donner la peine de voir plus loin que son propre conditionnement ?
Mais oui, pourquoi ? Rendez-vous compte des dégâts : on n'entendrait plus qu'un film qui ne peut se voir qu'au cinéma, obligeant la population à se déplacer massivement en salles à l'époque de la HD, du home cinema et du téléchargement, ne serait pas une "révolution".

On n'entendrait plus les spécialistes nous expliquer que des entrées augmentant de semaine en semaine ne seraient dues qu'au marketing, et non au bouche-à-oreille, concept dépassé à l'heure des exploitations éclaires bâties sur le… marketing (étrangement ces spécialistes ont toujours du mal à décrypter pourquoi cette croissance des entrées ne s'effectue pas pour les autres blockbusters si tout ne tient qu'au marketing).

On n'entendrait plus que lorsque Cameron se mit à concevoir ses équipements 3D il y a dix ans via des documentaires, il savait bien évidemment que cela allait être rentable. Et de ce relief avéré rentable, nous n'entendrions plus les essais passés de 3D au cinéma ont tous connu l'échec, et qu'il est donc inutile d'y revenir, mais plutôt en quoi cette nouvelle technologie mise en oeuvre par Cameron vient enfin à bout des limites techniques qui rendaient la projection relief peu naturelle. 

Nous sommes encore en 1998, les habitués des salons de discussions commencent à comprendre que dorénavant sur le Net se rejoueront les mécanismes sociaux des salons de thé, où snobs et contempteurs tenteront de persuader leurs publics que le lustre de leur personne et la sauvegarde des préjugés passent avant une certaine idée de l'honnêteté intellectuelle.

Bresson voulait "opposer au relief du théâtre le lisse du cinématographe". Maintenant que le cinéma est en relief, la nature a déjà trouvé quoi lui opposer : les cinéphiles ayatollah allergiques au progrès. Et comme la nature fait bien les choses, ils sont complètement lisses.





   

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