Beaune 2015

Policier de caractère

Affiche Beaune 2015

Disons-le tout de go, malgré les échos positifs, 600 Miles de Gabriel Ripstein est passé à l’as malgré nos deux paires d’yeux. Il faut avouer que la morosité ambiante des deux sélections officielles du 7ème Festival International du Film Policier de Beaune nous a fait bifurquer bien vite vers l’agréable choix des films hors compétition.


Si parler de Sea Fog semble anachronique vu qu’il est sorti le 1er avril dernier, nous ne pouvons pour autant nous résoudre à le passer sous silence. Comme nombre de films coréens de ces dernières années (et notamment l’excellent The Stone projeté l’an dernier ici même et toujours hexagonalement inédit), le film de Shim Sung-Bo baigne (logique, pour un film se situant à bord d’un bateau) dans son époque, à savoir la crise et le capitalisme outrancier qui nous ceint. Si la métaphore peut sembler grossière, voir le bateau "Libéralisme" prendre l’eau de toutes parts sous la pression du FMI fait toujours du bien. Nombre critiques ou spectateurs ont beau jeu d’amoindrir cet aspect de ce métrage hanté, il n’en reste pas moins salvateur en sus d’être lucide. Et si au premier degré Sea Fog fonctionne du tonnerre (bon sang ! Ce transfert d’un bateau à l’autre ! Ce massacre sous la brume !), le sous-texte est définitivement passionnant. Ce brouillard qui nous aveugle, nous force à faire comme si de rien n’est alors que tout est déjà perdu et part à vau-l’eau. Magnifique ! Et devant le renoncement, seul l’amour…



Traînant lui aussi son imper' hors compétition, Carl Morck (le monolithique mais très expressif Nikolaj Lie Kaas) est un flic très premier degré, à savoir plus-intègre-tu-meurs. Jusqu'au jour où il va trop loin et se retrouve, en guise de punition, placardisé au Département V, celui des affaires classées mais non résolues. Forcément, il ne va pas se contenter de classer des archives mais rouvrir lesdits dossiers en compagnie d'Assad (Fares Fares). Sur la forme, on pense autant à Cold Case qu'au Millenium de David Fincher à une petite différence près : ici les personnages sont émotionnellement incarnés. Si le premier tome de ces Enquêtes Du Département V : Miséricorde est d'une limpidité narrative et formelle implacable, on sera un poil moins convaincu par Profanation, qui se traine un peu et se voit affublé d'un dernier tiers par trop grandiloquent. Ça n'en reste pas moins efficace, et les deux films de Mikkel Norgaard furent parmi les bonnes surprises de ce festival. Et si l'ensemble peut sembler convenu, quand c'est bien fait, c'est bien fait (ça c'est de la sentence !).

Toujours hors compétition, évoquons également l’australien Son Of A Gun de Julius Avery avec Ewan McGregor, sympathique série B qui se suit sans déplaisir et assume ce qu’elle est. Notons le contraste entre vingt premières minutes plutôt éprouvantes et sises en milieu carcéral et la suite, hors des murs du bagne, qui semble finalement assez légère. Rien de révolutionnaire ni de prétentieux, juste un honnête film qui se perd un peu dans sa seconde moitié.



Quant à la compétition Sang Neuf, on pourra regretter que le titre ne soit pas allé au Cruel d'Éric Cherrière, même si on comprend que l’enthousiasme, le positivisme et la cool attitude de Life Eternal lui ait valu ce prix.
Life Eternal de Wolfgang Murnberger, ou l'histoire de trois sexagénaires autrefois amis et aujourd'hui déchirés. Et surtout, le portrait attachant de l'un d'entre eux, fil conducteur de ce récit : le socialement déclassé et nonchalant Herr Brenner. Chronique sociale et sur l'amitié qu'use le temps, fable réaliste et pourtant baignée dans une atmosphère légèrement absurde, un rythme lent mais jamais pesant, un ton décalé, un humour à froid, une certaine maîtrise formelle (la course poursuite finale) achèvent de faire de ce Life Eternal un conte plaisant, plus ironique que cynique. Pour le coup, lui attribuer le qualificatif de film sympathique n'est en rien galvaudé, et encore moins péjoratif.

Life Eternal
Ainsi que le laissait présager la présence en compétition de Black Coal l’an passé, le festival côté orient s’oriente de plus en plus (et dangereusement) vers un polar "auteurisé" ; la présence en Sang Neuf de Sunrise et La Niña de Fuego en témoigne. Si le premier, coproduit entre l’Inde et la France et réalisé par le sympathique Partho Sen-Gupta, semble parfois naviguer à vue, il n’en reste pas moins que sa magnifique photo (visuellement, peut-être l’un des films les plus aboutis de cette année) et son propos font mouche. Sunrise, tourné en trente-huit nuits à Bombay durant la mousson, c’est l’histoire d’une Inde qui n’a plus foi en l’avenir, ses enfants étant totalement éclipsés (entre ceux qui fuient quand on les appelle, ceux qui tuent, ceux qui travaillent et sont déjà projetés dans le monde adulte, ceux qui sont enlevés, tués, ont fugué ou disparu) et implacablement incompris de ceux sensés les protéger, ici la figure paternelle ou l’autorité judiciaire, incarnées toutes deux par le personnage principal, policier et père éprouvé par la disparition de sa fille. Pas inoubliable mais assez intéressant. Tout le contraire de l’espagnol La Niña De Fuego de Carlos Vermut lui aussi projeté en Sang Neuf, qui s'avère intrigant au départ avec ces vies parallèles se connectant via le vomi (oui, le vomi peut être un élément narratif important s'il est bien utilisé) pour finir par se fourvoyer en une sorte de satire bourgeoise assez chiante avec ses manières, ses tics, sa froideur clinique, sa blancheur immaculée de finesse, son épure qui n'est que pose et vous largue dans un ennui même pas troublant au milieu de gens qui louent d'autres gens pour les torturer afin qu'un père fasse plaisir à sa leucémique de fille. Oui, ce résumé est volontairement confus, mais l'impression qu'on se fout du spectateur ne vaut pas qu'on fasse l'effort de le vanter du mieux qu'on peut. La piquette de ce cru.



Un sujet potentiellement aussi intéressant que ceux du Z de Costa-Gavras ou du JFK d’Oliver Stone malheureusement plombé par une réalisation qui lorgne du côté de Derrick, voilà le programme que nous propose Why Me? de Tudor Giurgiu, film sur la corruption et la paranoïa réelle ou fantasmée d’un procureur dans une Roumanie post-totalitaire. Un totalitarisme dont l'écume s'échoue encore des années après sur les rivages d'une démocratie balbutiante. Un acteur monolithique mais à la forte présence (Emilian Oprea) permet de suivre ce récit oppressant mais qui, hélas !, traîne en longueur, peut-être dû à la volonté de respecter au plus près ces évènements qui eurent réellement lieu à l'aube de ce siècle naissant.

Pour clore ce compte-rendu de la compétition Sang Neuf, avouons qu'il est étonnant que Cruel nous ait plu, surtout qu'il ressemble de façon archétypale à un premier film français (ce qu'il est d'ailleurs). Poème morbide assez fascinant que l'histoire de ce tueur en série (surprenant Jean-Jacques Lelté) que la réalisation d'Éric Cherrière place d'emblée hors d'un monde pour lequel il n'a aucune empathie (des gros plans le coupent des gens qui l'entourent, un rétroviseur ou une cave trahit dès le début l'enfermement mental qu'on lui soupçonne, des mises au point qui le rendent flou devant le décor d'une ville et vice versa, des bifurcations vers le fantastique avec ces bruits de pas, une schizophrénie entre l'adulte qu'il n'arrive pas à être et l'enfant qu'il sait ne plus être...). Et quand il s'éveillera au sentiment amoureux, son intégrité ne saura pour autant lui faire faire sienne l'hypocrisie sociale qu'il n'aura eu de cesse de combattre. Le tout ceint d'une musique (de l'accordéon) qui inscrit encore plus notre héros (oui, bon...) en décalage. Et il y aurait encore beaucoup à dire. Bref, une petite réussite.

Affiche Cruel

En écho au film d'Éric Cherrière concourrait en compétition le dernier opus de Pierre Jolivet, Jamais De La Vie. Sachant qu'il sort ce 8 avril, nous ne nous appesantirons pas dessus, signalant juste une photo magnifique, dans son sens cinématographique comme dans son aspect social. Une banlieue de province, des blasés sociaux, une classe moyenne paupérisées, un quotidien filmé au plus juste, des prolos et un climat social jamais glorifiés mais rapportés avec justesse... Et un Olivier Gourmet impérial. Rien de transcendant ni d'extatique, juste un film qui se laisse regarder, un film qui pourrait durer une vie et qui choisit de virer au polar pour parvenir à se finir. Notons également un constat amer sur les luttes sociales et un syndicalisme qui n'arrive plus à enflammer les foules et qui, s'il arrive à n'aider qu'une seule personne, ne s'enorgueillira que d'une victoire amère, prélude à une mort annoncée.

Certains ont pu dire, au sujet de Jamais De La Vie, qu’il faisait preuve de "misérabilisme" ; qu’ont-ils pensé d’Une Seconde Chance de Susanne Bier et de ses héroïnomanes qui laissent un bébé se chier dessus ? Bébé tout caca contre bébé tout cassé, on te flanque une image choc sous les yeux d’entrée de jeu et on te demande de subir ce qui va suivre comme si tu avais le choix de tes émotions. Et tout ça pour quoi ? Pour te dire que les "bébés tout kaput", ça arrive aussi chez les bourgeois ? Non, sans déconner ?! Alors oui, l’acteur Nikolaj Coster-Waldau en impose, oui, la forme fait le boulot, mais sérieux… Danièle Thompson, présidente du jury, récompense la seule réalisatrice en lice, Une Seconde Chance s’en sort avec un Prix du Jury ex-æquo.

Une Seconde Chance
Second film français en compétition, La Résistance De L'Air doit son titre au phénomène physique qui veut que la force de l'air, même immobile, offre au déplacement d'un corps une résistance. Titre qui résume aussi la vie de Vincent (Reda Kateb). Champion de tir au fusil, victime de sa vie tranquille et plan-plan, ce dernier étouffe à petit feu entre sa femme (Ludivine Sagnier) et son père en fin de vie (Tchéky Karyo) qu'il héberge. Lors d'une rencontre au stand de tir avec l'intrigant et charismatique Renaud (Johan Heldenbergh), sa vie de normopathe va basculer et ses cibles en papier vont prendre âme. Ce premier film de Fred Grivois se fond sans souci au sein de cette cuvée 2015 : on prend un personnage embrumé d'un fort sentiment de solitude, suffoquant dans sa vie médiocre et étriquée, et on le confronte à son désir d'une vie meilleure pour sortir de la crise. En fait, rien de nouveau sous le soleil, juste la vie de tout un chacun. Ne sommes-nous qu'un corps en mouvement soumis à cette résistance de l'air qui s'oppose à notre quête de liberté ? Le fatalisme aurait de beaux jours devant lui, tiens ! Reda Kateb bouffe littéralement l'écran cendré du début à la fin et nous fait plonger avec lui. Un casting d'exception pour un film prometteur.

A l’instar de Victoria, Sunrise, Why Me?, Jamais De La Vie et quelques autres, The Intruder du néerlandais Shariff Korver repose sur les épaules d’un personnage présent quasiment à chaque plan. Classique histoire d’infiltration avec toutes les péripéties inhérentes au genre (solitude, gaffe, atermoiements hiérarchiques –hypnotique Simone Milsdochter…),filmé avec un naturalisme à la Northwest et pourvu d’un joli final, ce métrage s’avère plutôt sympathique et se suit sans exaltation, certes, mais sans ennui non plus. Anecdotique mais néanmoins agréable.

Signalons la présence de Corruption 2 – Le Sang Des Braves, suite du film présenté ici-même lors de l'édition 2013 par Olaf de Fleur Johannesson, également réalisateur de cet opus. L'histoire d'un flic ripoux qui essaie de sauver sa peau. Un monsieur Tout-le-monde insipide, qui n'en est que plus sadique. La norme quoi ! Merci à l'exhausteur de goût Ingvar Eggert Sigurõsson sans qui la sauce ne prendrait pas. Une impression de documentaire télé, certainement lié au passif d'Olaf de Fleur.

Prix du Jury ex-æquo avec Une Seconde Chance, Hyena de Gerard Johnson est un shoot d'adrénaline et, comme souvent dans ces cas-là, la descente se révèle difficile. Immersion au sein d'une équipe de flics borderline menée par Michael Logan (Peter Ferdinando), le film du Britannique Gerard Johnson, qui dit avoir côtoyé il y a quelques années un flic infiltré au moins aussi barré que ceux dépeints dans son métrage, étreint son sujet physiquement par le biais d'une caméra toujours en mouvement mais jamais ostentatoire. Un film sans grands espaces, urbain et oppressant comme le sont les pensées de Logan, entre alcool, volutes de fumées et rails de cocaïne. Si on pense parfois à du Danny Boyle, Hyena se montre moins esthétisant et bien plus nerveux que les œuvres de l'auteur de Trainspotting. Et si on regrettera la moindre présence du personnage de Keith (énorme Tony Pitts) sans que cela handicape le film, on sera moins coulant quant à un rythme qui faiblit dangereusement sur sa seconde moitié et un propos qui se disperse et parfois s'égare, à l'instar, finalement, de son personnage principal. À vouloir doubler tout le monde, on prend le risque de finir dans le fossé. Mais Hyena reste un bon trip nonobstant ces quelques défauts.



Dans une Espagne post-Franco (mais alors vraiment "post", hein, le film se situant au tout début des années 1980), un binôme policier enquête sur la disparition de gamines en Andalousie. Ainsi débute Marshland (La Isla Minima) de l'Espagnol Alberto Rodriguez. Quand on dit qu'il débute ainsi, c'est littéral : pas d'introduction, d'incipit, on est jeté directement au cœur des investigations de nos deux compères, deux flics au charisme à revendre. Deux personnages taciturnes, de peu de mots, qui traquent les faits tels leur réalisateur, sans chichis, ni gras, ni faux-semblants. Une caméra qui chope des moments, flotte, hésite, épouse les mouvements... et nous baigne dans la moiteur d'une ambiance et d'une région dans laquelle le silence règne en maitre. Une omerta de laquelle il semble difficile de sortir après des décennies de privation des libertés, un retour tout frais à une démocratie balbutiante et une urgence à ne pas libérer la parole : secrets, mensonges... La parole comme les indices sont enfouis dans ce décor pittoresque dont Alberto Rodriguez sait exploiter chaque ressource et recoin (chemins, hautes herbes, eau...). Le haut du panier de cette édition 2015.

Victoria, pour sa part, fait partie de cette catégorie de films qui semblent longs et ennuyeux à leur vision, mais finissent par mûrir et s’affiner dans les mémoires avec le temps. Filmé en temps réel et en un plan-séquence de 2h20, il finit par faire du spectateur le témoin d’un moment de vie en reprenant les codes du found footage sans en subir les faiblesses, et ce par un truchement assez simple et finalement logique : en lieu et place d’un personnage qui filmerait les déambulations de Victoria et les garçons, la caméra EST ce personnage et, incidemment, fait du spectateur un participant actif aux pérégrinations de notre quintet de jeunes que nous fûmes ou aurions pu être. Quelques longueurs au début, quelques incohérences sur la fin (l’hôtel de luxe), mais un film qui a compris ce qu’était la réalité virtuelle, et ce sans casque ou 3D. Un film généreux, sincère, vrai, vivant. Un film qui tend peut-être à s’ériger en modèle immersif sans les artifices habituels de l’immersion. Difficile d’imaginer ce que pourra par la suite devenir la carrière du réalisateur teuton Sebastian Schipper. Et si nous imaginions plutôt le film repartir avec le Prix du Jury (Schipper le dauphin en quelque sorte), son Grand Prix, in fine, n’est pas volé. Car au-delà de la prouesse technique, il y a une vie, une vitalité au sein de ce métrage. Mieux qu’une claque, mieux qu’un concept, qu’un projet ou qu’une leçon, un moment simple, une déambulation participative. Une réussite.



Pour conclure, nous regretterons, lors de cette édition plutôt homogène, l'absence de films aussi forts que purent l'être '71, Call Girl ou R-100 ces dernières années mais saluerons la présence de John McTiernan, homme béni en ces lieux, qui, après avoir parlé de son cinéma engoncé dans son fauteuil, se leva soudainement sur la fin pour s'adresser au public et nous parler du pouvoir que nous avons de changer les choses ; un instant, nous nous crûmes dans son Rollerball, quand le spectateur barbu harangue du haut de son plexiglas la foule endormie. Et après ça, y en aura pour venir nous dire que son cinéma n'est en rien politique et qu'il n'est que pur divertissement ! Peut-être bien le moment le plus fort de ce festival.


(Avec l'aide de Mélanie Van Kempen, sans qui ce compte-rendu eût été bien moins complet)


LE PALMARÈS

Grand Prix : Victoria de Sebastian Schipper
Prix du Jury (ex-æquo) : Hyena de Gerard Johnson et Une Seconde Chance de Susanne Bier
Prix de la critique : Marshland (La Isla Minima) d'Alberto Rodriguez
Prix spécial police : Marshland (La Isla Minima) d'Alberto Rodriguez
Prix Sang Neuf : Life Eternal de Wolfgang Murnberger




   

Commentaires   

 
0 #1 Maouin54 le mardi 15 décembre 2015 à 17:59
Pour info, Marshland est finalement sorti en France sous son titre espagnol, la Isla minima
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0 #2 nicco le jeudi 17 décembre 2015 à 20:03
Merci, on avait oublié de mettre à jour.
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