Drive

Scorpio rising

Affiche Drive

Il suffit d’une plage temporelle de cinq minutes au chauffeur pour permettre à un duo d’effectuer un braquage en toute quiétude. Il suffit de cinq minutes à Refn pour happer le spectateur. Dommage que le réalisateur se fiche éperdument de ses personnages.


Travaillant dans un garage, cascadeur, à ses heures perdues, le jour pour l’industrie hollywoodienne, l’énigmatique personnage du nouveau film de Nicolas Winding Refn met à l’épreuve sa maîtrise de soi la nuit venue, au cours de braquages se terminant en course poursuite dans les rues de Los Angeles. Il a la possibilité de tourner le dos à cette existence lorsqu’il s’éprend de sa charmante voisine de palier, Irène, (Carey Mulligan, aperçue en début d’année dans Never Let Me Go), élevant seule son gamin tandis que son mari purge une peine de prison. Une intrigue minimaliste qui n’a que peu d’intérêt puisqu’elle est surtout prétexte au réalisateur danois pour donner libre cours à ses talents de metteur en scène.

Comme Hitchcock le disait à Truffaut au cours de leurs célèbres entretiens, l’important pour raconter une histoire au cinéma est de faire appel au dialogue vraiment en dernier recours. Ce précepte, Drive le suit et l’applique à la lettre. Le film de Refn est ainsi assujetti au point de vue d’un héros foncièrement mutique et égrenant les lignes de dialogues au point qu’il aurait très bien pu être entièrement muet et former avec The Artist un duo complètement improbable. Mais pas si incongru que ça puisque les deux œuvres plongent leurs spectateurs au cœur des genres revisités, en immersion totale dans le cinéma des années 20 à 40 pour le français, le cinéma des années 80 pour le danois. De plus, le rapprochement entre les deux films est renforcé par leur utilisation de la musique pour souligner, mettre en exergue ce qui est montré à l’écran et définir les sentiments des personnages. Un emploi que l’on perçoit avec encore plus d’acuité et de pertinence chez Refn car la bande-originale se substitue aux émotions que la remarquable mise en scène ne parvient jamais à faire émerger. Une absence préjudiciable qui est une demi-surprise si l’on considère son précédent métrage, Le Guerrier Silencieux, mais qui n’en constitue pas moins une cruelle déception. En effet, comme pour son viking borgne, Refn n’utilise son chauffeur (là encore un personnage sans nom) que comme vaisseau chargé de conduire le spectateur au sein d’un film uniquement envisagé comme un trip contemplatif et immersif. En cela, Drive se montre plus réussi et abouti car au moins, aucun ennui profond ne s’en dégage.

Drive
 

Néanmoins, si l’on est frappé par la puissance visuelle de la réalisation, elle ne génère aucune emprise viscérale. On suit l’action avec détachement, à bonne distance pour apprécier la claque esthétique de tous les instants (à ce titre, le prix de la mise en scène récolté au dernier festival de Cannes est mille fois mérité) mais avec trop de recul pour susciter l’intérêt envers des personnages dont on se fout royalement du destin. Refn est un poseur, virtuose, mais poseur tout de même. De ce point de vue là, Drive constitue une étape supplémentaire dans la régression narrative entamée avec Le Guerrier Silencieux, comme si inconsciemment il cherchait à correspondre aux critiques ayant accueilli ses premiers films, Inside Job notamment. On pourrait alors considérer que c’est une marche gravit dans l’approche sensitive de son œuvre, mais encore faudrait-il ressentir quelquechose face à des images techniquement irréprochables. A force de tendre vers une épure confinant à l’abstraction, il vide de sa substance des personnages renvoyant à ceux éprouvés dans ses films antérieurs pour n’en garder qu’une enveloppe charnelle désespérément désincarnée (on va y revenir). Alors que les mafieux à la petite semaine rappellent les gangsters de la trilogie Pusher - Drive reprenant même un des lieux d’action du second épisode, le garage - Refn ne parvient jamais à retrouver la puissance émotionnelle passée. C’est en cela qu’il y a régression. Paradoxalement, sa mise en scène progresse indéniablement et se montre, par endroits, littéralement stupéfiante. Car ce n’est pas faute de tenter de nouer des liens entre ses persos notamment par l’adjonction de petits gestes, de regards ou de silence déroutant.

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ENFERMÉS DEHORS
Après avoir canalisé sa furie par l’art au travers de Bronson, recherché un équilibre, un apaisement métaphysique en signant Le Guerrier Silencieux, ici, Refn semble chercher une nouvelle voie, à l’instar, une fois de plus, d’un personnage alter-égo. Ainsi, on peut estimer Drive comme un film d’action même s’il se montre moins pétaradant que la moyenne. Car l’action ne se résume pas à des confrontations plus ou moins brutales, des poursuites plus ou moins rapides et trépidantes, c’est également une question de nouvelles trajectoires à définir. D’échappatoires à trouver. Cela a toujours été le but affiché de ses films se déployant dans un univers clos et dont la principale interrogation réside dans la capacité à s’extraire d’un enfermement mental, physique, social et auxquels s’ajoute ici un enfermement cinégénique et cinéphile dans les années 80.
Une sensation renforcée par l’absence de repères temporels situant l’action dans le temps et surtout les nombreuses références avec lesquelles joue Refn. Si l’on pense bien évidemment au Driver de Walter Hill, la cible scrutée dans le rétro est le cinéma de Michael Mann auquel on pense inévitablement, Le Solitaire, Collateral et Miami Vice en tête. Un rapprochement qui n’est pas seulement le fait de la bande-son dont la musicalité rappelle les Tangerine Dream - et ravivant, par association, presque un réflexe pavlovien, l’ambiance ouatée, onirique, hors du temps, des films de l’auteur du Sixième Sens – ou dans la manière de filmer Los Angeles. Comme chez Mann, pour survivre, il faut pouvoir se fondre dans son environnement, voir la magnifique échappée initiale où le chauffeur semble anticiper les déplacements de l’hélicoptère ou des voitures de police. Et bien sûr, chez Mann aussi les héros rêvent d’un ailleurs où ils échapperaient à leur condition. Refn s’avère être un élève appliqué, doué même, mais sa maîtrise formelle n’engendre qu’indifférence pour les relations de ses personnages. Tandis que les regards entre Sonny Crockett et Isabella et un plan sur un bracelet parvenaient à être poignants, la main de la girl next door se posant sur celle du chauffeur tenant le levier de vitesse est d’une froideur désarmante.

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CARAPACE CORPORELLE
Les rapprochements avec les films précédents de Refn sont multiples, jusque dans la manière dont le chauffeur est représenté par son emblème, le scorpion doré ornant son blouson de cascadeur. Comme le guerrier à un œil l’est par ses tatouages tribaux, comme l'est Tonny (Pusher 1 et 2) par le "respect" tatoué derrière le crâne (un tatouage qui a presque valeur d’incantation tant il cherche à l’avoir à le connaître, le respect), comme l’est le Bronson pour Michael Peterson : une seconde peau. Assertion corroborée par les nombreux plans montrant le chauffeur de dos, le scorpion emplissant alors le cadre, où lorsqu’après le massacre dans l’ascenseur, la respiration très prononcée du personnage reprenant son souffle donne l’impression que le motif ornemental est doué de vie et bat selon les mêmes pulsations.

Un chauffeur marqué par une nature intangible tant il semble avoir peu d’emprise sur le réel diégétique. Avare de mots, il a de plus un comportement à la limite de l’autisme lorsqu’il est avec le fils de sa voisine, et son mode de vie proche de l’ascèse le fait paraître tel un samouraï des temps modernes. Un personnage aux modes d’expression extrêmes puisque quand il n’est pas d’un calme olympien lors des braquages ou dans ses relations avec son mentor ou sa voisine, il laisse éclater une violence intrinsèque (après tout, c’est un scorpion à forme humaine). D’autres moments forts et déterminants soulignent les difficultés rencontrées par cette carapace corporelle à s’incarner. Ainsi, lorsqu’il enfile le masque de latex pour les besoins d’une cascade et au moment du grand nettoyage, il a l’allure d’un boogeyman et plus précisément à The Shape d’Halloween de Carpenter. D’ailleurs, l’ouverture et la conclusion de Drive semblent apuyer cette correspondance. Au commencement était d’abord la voix du chauffeur expliquant son modus operandi tandis que la caméra passe d’une vue aérienne de Los Angeles by night à l’intérieur d’une chambre surplombant ce paysage, la caméra panotant pour enfin découvrir le mystérieux chauffeur regardant par la vitre. Comme si quelquechose intégrait le monde en prenant possession de ce corps. Puis au final, lorsqu’un plan nous montre sa voiture s’enfonçant dans l’horizon, c’est comme si ce quelquechose quittait le cadre d’action. Ce chauffeur impénétrable que Refn voudrait nous rendre attachant, en plus de la fascination suscitée par son hiératisme, est le contrepoint parfait de Tonny, le "héros" de Pusher 2. Contrairement à lui, le chauffeur ne parviendra pas à s’affranchir de sa "famille" pour former la sienne. Mais rien n’y fait, on se soucie peu du sort de ce fantôme traversant le métrage.
Avant de reprendre pied à mesure qu’il avance dans son enquête, Harry Caine, le héros d’Inside Job obsédé par la résolution du meurtre de sa femme, va progressivement disparaître du cadre, absorbé par ses visions paranoïaques et fantasmatiques (de nombreuses superpositions du visage de Turturro avec d’autres images). Il en va de même du chauffeur qui en toute fin retournera d’où il vient, de nulle part, du néant. Sauf qu’ici le personnage est une enveloppe vide qui ne trouvera jamais vraiment la voie pour s’incarner véritablement. Contrairement à Michael Peterson dont Bronson est le personnage qui surgira, qui sera crée pour correspondre à l’apparence qu’il s’est forgé.

Yannick Dahan, dans une de ses interventions dans La Quotidienne Du Cinéma, a raison de dire que Drive ressemble plus à une première œuvre qu’au nouvel opus d’un réalisateur confirmé. Esthétiquement et formellement brillant (ah, ce jeu sur les lumières…), plus concerné par la construction de ses cadres que la caractérisation émotionnelle des protagonistes. Espérons qu’après cette démonstration visuelle et ce trip théorique ébouriffant, il retrouvera de l’intérêt pour ses personnages car en l’état, Refn est à l’image d’un des derniers plans montrant le chauffeur, l’ombre de lui-même.

6/10
DRIVE
Réalisateur : Nicolas Winding Refn
Scénario : Hossein Hamini d’après un roman de James Sallis
Production : David Lancaster, Bill Lischak, Linda McDonough, John Palermo, Marc Platt…

Photo : Newton Thomas Sigel
Montage : Matthew Newman
Bande originale : Cliff Martinez
Origine : Etats-Unis
Durée : 1h40
Sortie française : 05 octobre 2011




   

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