Black Death

Crise de foi

Affiche Black Death

Un bon petit film médiéval à la narration superbement maîtrisée, baignant dans une ambiance de plus en plus délétère et qui ne sacrifie jamais la réflexion à l’action ça donne envie, hein ? Dommage qu’il reste honteusement inédit sur les écrans français.


A voir la trajectoire artistique de Christopher Smith (Creep, Severance) s’améliorant à chaque réalisation, il est particulièrement incompréhensible et presque indécent que l’exploitation de ses films en France ne passe, désormais, plus que par l’édition DVD. Certes, nous ne sommes plus à une aberration près (dernier exemple en date, Balada Triste d’Alex De La Iglesia est distribué sur une cinquantaine d’écrans) mais cela ne lasse pas d’interpeller, d’autant plus lorsque le britannique livre rien moins que deux classiques instantanés sorti à quelques mois d’intervalle dans les bacs. Plus encore que pour son remarquable Triangle, Smith démontre avec Black Death une volonté de s’enfoncer toujours plus profondément dans les ténèbres abyssales d’une nature humaine se délitant.
Si la noirceur de Triangle était teintée de mélancolie et d’un fatalisme tragique à cause du drame se répétant en boucle que Mélissa George est incapable de conjurer, Black Death se distingue par une montée en puissance des antagonismes aboutissant à une noirceur absolue évacuant irrémédiablement toute notion de compassion voire d’humanité. A la perte de repères spatiaux, temporels et finalement affectifs subi par l’héroïne malheureuse de cette tragédie sans fin répond le déboussolement idéologique et la crise de foi d’un groupe d’hommes chargés de faire respecter, par la violence, les préceptes religieux de l’Eglise catholique.

 

Black Death
 

Nous sommes en 1348 et la Grande-Bretagne est ravagée par la peste noire. Toute sauf un village d’irréductibles qui est étrangement préservé de l’épidémie. L’Eglise soupçonne qu’un nécromancien soit à l’œuvre et use de sortilèges et autre magie noire pour protéger ce lieu. Elle mandate alors un groupe de guerriers afin de faire la lumière sur ce mystère et surtout ramener le responsable dans une cage démente afin qu’il soit soumis à la question puis jugé et brûler comme il se doit. Car finalement, ce qui dérange le plus les hautes instances religieuses est moins le comment ces hommes arrivent à échapper à la peste que pourquoi se sont-ils détournés de Dieu au profit de pratiques occultes. Pourquoi faire le choix des ténèbres au détriment de Sa lumière, pourquoi attendre le salut de pouvoirs magiques plutôt que d’implorer Sa miséricorde. Il va donc s’agir pour ces croisés de la foi de mettre fin à ces pratiques contre nature et au passage remettre sur le bon chemin ces brebis galeuses égarées.
Une mission aussi bien prosélyte qu'inquisitrice pour ces hommes emmenés par un leader charismatique, interprété par Sean Bean en mode Boromir démultiplié, et qui pour ce faire vont faire appel au jeune moine Osmund pour les guider à travers la forêt jusqu’à ce village isolé. Un prêtre en plein doute qui a succombé au plaisir de la chair avec la belle Averill avant de la pousser à quitter ces lieux, d'une part à cause de l'épidémie touchant également leur retraite spirituelle et d'autre part pour éloigner cette femme personnifiant la Tentation et mettant à mal son vœu d'abstinence. Osmund accepte donc de les aider, voyant dans l'arrivée de cette troupe la matérialisation d'un signe attendu. En effet, il aura l'occasion en chemin de rejoindre le point de rendez-vous donné par Averill où elle a promis de se rendre et l'attendre une semaine avant de définitivement disparaître. Cette aventure va donc lui permettre de mettre à l'épreuve sa foi mais surtout son amour spirituel et charnel. Tandis que le film se présentait comme une équipée vengeresse et barbare qui initierait le personnage du prêtre à la dure et froide réalité, le récit va imperceptiblement et intelligemment bifurquer vers une confrontation entre deux modes de pensée, d'action et de croyance. La dimension manichéenne s'estompe ainsi progressivement à mesure que Smith développe la caractérisation de ses personnages et dont nous découvrons les facettes humaines (ils sont capables de compassion pour les leurs ou leur prochain) ce qui éloigne le tout d'une représentation archétypale limitée. Un développement qui n'est pas seulement le fait du groupe dans lequel le spectateur est plongé d'emblée mais qui touche également les habitants du village incriminé. Et oui, nous sommes à mille lieues d'un succédané du Dernier Des Templiers avec Nicolas Cage comme semble le promettre la jaquette d'une laideur assez fascinante.

Black Death
 

Mis à part la séquence chaotique de combat dans la forêt où les syncopes de la caméra sont censés illustrer et traduire la panique d'Osmund, la mise en scène est posée et parfaitement ciselée, construisant des cadres d'une grande beauté d'où se dégagent un puissant sentiment mortifère conféré par une photo magnifique de Sebastian Edschmid qui accentue la minéralité de l'espace et la destinée funeste des personnages par des teintes grisâtres. Comme si la pestilence ambiante s’imprégnait sur la pellicule.

Menacé physiquement par la peste noire que même une conviction démesurée en Dieu n'épargnera pas, nos pieux chevaliers seront également mis en danger psychologiquement et spirituellement dès leur entrée dans le village. En effet, ils y pénètrent après avoir traversé des marécages puis une brume épaisse, conférant à ces lieux une aura magique voire même mythologique. Là, ils feront face à une bienveillance à leur égard suspecte, de multiples indices faisant craindre une duplicité totale. Nous ne révèlerons pas le sort qui les attend, encore moins la véritable nature du nécromancien pour ne rien gâcher du plaisir. Cependant, il est intéressant de relever que, à l'instar d'Osmund, le spectateur est bousculé dans ses certitudes, constamment aiguillonné dans la perception qu'il peut avoir des évènements. Le doute, dans leurs croyances, leur mission, s'il n'étreint pas chaque protagoniste va s'instiller patiemment et intensément pour quelques uns.

Black Death interroge viscéralement les mécanismes de la foi, la croyance en tant qu'instrument de manipulation. Des moments d'une grande intensité parfaitement mis en valeur par la réalisation qui s'ingénie alors à former des cadres étriqués, réduisant le champ de vision d'Osmund complètement focalisé sur son drame intime.

 

Black Death
 

Tel Mulder, Osmund veut croire. En participant à cette expédition, il espère retrouver la foi mais est prêt à croire ce que le nécromancien accompli devant ses yeux au cours d'une cérémonie païenne. Véritable désossage et décryptage du fondamentalisme utilisé à des fins belliqueuses et pacifiques (chaque camp est ainsi promptement renvoyé dos à dos), le film concourt à la construction paroxystique d'une figure tragique et psychotique ayant basculé dans l'extrémisme le plus abject, comme le montre la conclusion qui s'apparente à un point d'orgue plutôt qu'un twist final.

Black Death est une pépite noire d’ébène qui installe définitivement Christopher Smith dans le cercle des réalisateurs à suivre de très près, quand bien même ces films ne seraient plus visibles que sur support vidéo.


8/10
BLACK DEATH
Réalisateur : Christopher Smith
Scénario : Dario Poloni
Production : Jens Meurer, Douglas Rae, Phil Robertson, James Saynor…
Photo : Sebastian Edschmid
Montage : Stuart Gazzard
Bande Originale : Christian Henson
Origine : Allemagne

Durée : 1h43
Sortie française : en DVD le 1er avril 2011




   

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